ENTRETIEN – Anne-Dominique Merville est substitute générale à la cour d’appel de Paris au département de la criminalité organisée, et Laure Vermeersch avocate générale à la cour d’appel de Paris au département des mineurs et de la famille.LA TRIBUNE DIMANCHE — Depuis un an, vous travaillez ensemble sur le proxénétisme des mineurs. En quoi consiste votre mission ?
ANNE-DOMINIQUE MERVILLE — Nous avons établi l’état des lieux de quatre ans de jurisprudence de la cour d’appel de Paris sur ce contentieux. Nous avons rencontré de nombreux acteurs, de la brigade des mineurs à la préfecture de police, de l’aide sociale à l’enfance, ou encore de l’Éducation nationale et des associations. Nous voulions identifier le volume et les tendances, les profils des victimes et des auteurs.
LAURE VERMEERSCH — L’idée est de joindre nos forces pour améliorer ou inciter les parquets à mettre en place des dispositifs particuliers de prises en charge des victimes mineures.
Quelles sont vos observations, justement, sur le profil de ces jeunes filles ?
A.-D.M. Entre 15.000 et 20.000 mineures, issues de tous les milieux sociaux, sont exploitées sexuellement en France. 87 % sont françaises. Sur l’ensemble des femmes prostituées, 47 % sont âgées de 15 à 18 ans, 7 % ont moins de 15 ans. Elles sont de plus en plus jeunes. Sont pour beaucoup en rupture familiale, déscolarisées, en fugue ou placées en foyer. Presque toutes ont été victimes de violences physiques ou sexuelles dans un cadre familial ou institutionnel. Mais ces actes ne sont pas judiciarisés, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas été portés à notre connaissance.
L.V. Elles n’ont pas une confiance folle en la justice ni en la police, et ont de grandes difficultés à se confier. C’est un puissant levier utilisé par les proxénètes pour les recruter. Ces jeunes majeurs abusent de leur vulnérabilité, de leur fragilité en leur proposant des plans pour se procurer de l’argent. Ils leur imposent un « test » : des rapports sexuels avec plusieurs hommes – qu’on pourrait qualifier de viols – pour voir jusqu’où elles sont prêtes à aller… Les victimes racontent qu’elles sont filmées et menacées : « Si tu ne te prostitues pas, on balance tout sur les réseaux ! »