Lyon, 5 novembre 2025 - Hôpital Saint-Joseph Saint-Luc : une patiente, après une intervention de fermeture percutanée de foramen ovale perméable sous hypnose, est transférée vers la zone de surveillance du nouveau laboratoire de cardiologie.
On les pense protégées. À tort. Chaque jour en France, près de 200 femmes meurent d’une maladie cardiovasculaire. Un chiffre qui témoigne d’un phénomène massif, mais encore trop peu considéré.
Son dynamisme transparaît à la première phrase prononcée : un débit rapide, un ton affirmé. Claire a 35 ans. Elle est infirmière depuis 2012. Rien ne la prédisposait, pensait-elle, à faire un infarctus. « Je ne me sentais pas concernée, n’étant absolument pas sédentaire, en bonne forme physique. Je ne bois pas, je ne mange pas mal, et je suis très sportive. »
Et pourtant. À l’automne dernier, la jeune femme a vécu une succession d’épisodes inquiétants. « La première fois, j’ai eu la sensation d’une aiguille dans la côte, un peu mal dans le bras gauche, puis les symptômes ont disparu en une demi-heure ». Claire ne consulte pas. Mais les faits se répètent une semaine, puis deux semaines plus tard. Lors du troisième épisode, en pleine nuit, les douleurs sont plus nettes, plus typiques : « Douleurs thoraciques, douleurs au bras gauche, douleurs à la mâchoire. »
Elle appelle le Samu. Une ambulance doit être envoyée. Elle n’est jamais arrivée, pour une raison inconnue. Claire se réveille au petit matin, un peu sonnée. Une semaine plus tard, nouvel épisode, toujours en pleine nuit. Cette fois, la jeune femme insiste. Elle appelle les secours, demande un électrocardiogramme, examen qui permet de mesurer les rythmes électriques du cœur. « Le docteur a constaté que c’était particulièrement anormal », se souvient-elle.
L’infirmière est transférée en urgence dans un hôpital parisien. Les médecins identifient des artères obstruées et interviennent immédiatement. C’est ce qu’on appelle une angioplastie. « On passe un cathéter par l’artère du poignet, on va écraser le matériel qui bouche l’artère avec un stent – un petit cylindre grillagé. Le stent va rester dans la paroi en la laissant ouverte. Cela doit être associé à des médicaments », détaille la cardiologue interventionnelle, Stéphane Manzo-Silberman.
Une ignorance générale
Pour elle, le cas de Claire n’a rien d’isolé. Si les hommes restent majoritaires en nombre d’infarctus, avec environ 70 % des cas, la dynamique évolue. Tabac, stress, sédentarité : les facteurs de risque se rapprochent entre les sexes, voire pèsent davantage chez les femmes, y compris jeunes. « Il y a une augmentation constante d’infarctus du myocarde chez les femmes de moins de 60 ans. C’est 5 % de plus chaque année. On ne peut plus dire que les femmes sont protégées, contrairement à ce que l’on pensait jusqu’à présent », estime la spécialiste de l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière (AP-HP).
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Cette idée reçue peut expliquer des retards de prise en charge, via un double biais. « La femme ne pense pas être à risque, témoigne le Dr Manzo-Silberman. Parce qu’on ne lui a pas expliqué, parce qu’il n’y a pas eu de consultation de prévention. Elles appellent plus tard le Samu. » Et, par ailleurs, les soignants ne sont pas toujours sensibilisés au risque cardiovasculaire féminin : « Lorsqu’on entend une femme jeune, dynamique, de 35 ans, on n’y pense pas. On va penser angoisse, fatigue, burn-out, charge mentale… mais pas maladie cardiovasculaire. »
80 % des femmes qui vont présenter un infarctus avant 50 ans sont tabagiques.
Stéphane Manzo-Silberman, cardiologue
Contrairement à une autre idée répandue, les symptômes sont souvent classiques. « Le symptôme prédominant, chez l’homme comme chez la femme, c’est la gêne dans la poitrine. Elle est présente dans 80 % des cas, et même 90 % chez les moins de 50 ans. » Mais elle peut être décrite autrement : « Une brûlure, une pesanteur, un poids, une douleur. » Et s’accompagner de signes associés : « Nausées, sensations de vertige, grande faiblesse. » Des signes, dans ce cas, moins distinctifs.
Lorsqu’on revient sur son histoire, Claire identifie immédiatement le facteur principal. « J’ai fumé à un moment de ma vie jusqu’à deux paquets de cigarettes par jour. » Aujourd’hui, elle tente d’arrêter en vapotant. La cardiologue confirme : « 80 % des femmes qui vont présenter un infarctus avant 50 ans sont tabagiques. » Mais les autres facteurs ne doivent pas être négligés. « L’hypertension, le cholestérol, le diabète ont un impact beaucoup plus sévère chez la femme. »
De nombreux facteurs de risques spécifiquement féminins
La spécificité féminine tient également à l’histoire hormonale. « Des maladies comme l’endométriose ou le syndrome des ovaires polykystiques augmentent le risque », détaille la spécialiste. Les grossesses peuvent aussi influer : « Le diabète gestationnel, l’hypertension gravidique, la prééclampsie multiplient par 2 à 3 le risque d’infarctus. »
Même les œstrogènes, pourtant considérés comme protecteurs, ont leurs limites. « Ils protègent tant qu’ils sont là, mais face aux facteurs de risque, ils sont complètement dépassés. La paroi des artères des femmes va réagir de façon beaucoup plus péjorative que chez les hommes. » C’est l’un des enseignements de la recherche, « même si les spécificités ne sont pas encore suffisamment étudiées et enseignées », selon le Dr Manzo-Silberman. Depuis son infarctus, Claire tente de sensibiliser. « J’essaye de faire de l’éducation thérapeutique auprès de mes patients, de mes proches et de toutes les personnes que je croise. Parfois, sauver une vie, ça peut passer par un conseil entendu au hasard. »