OPINION. « Journée mondiale de la santé : nous payons le prix de notre inaction », par Pierre-Vladimir Ennezat, cardiologue

Pierre Ennezat, médecin des hôpitaux, CHU Henri Mondor AP-HP, Créteil.
LTD / DR

Pierre Ennezat, médecin des hôpitaux, CHU Henri Mondor AP-HP, Créteil.
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La Journée mondiale de la santé est célébrée ce 7 avril. Des centaines de milliers de participants aux événements sportifs pédalent, marchent ou courent dans les rues verdoyantes et ombragées de Paris, Lyon, Strasbourg, Marseille, Rennes ou Bordeaux. Des milliers d’octogénaires franchissent les lignes d’arrivée. Eleveurs, pêcheurs et producteurs locaux de fruits et légumes sponsorisent les événements. Le budget de l’Etat alloué à la Santé ne représente plus que 5% du PIB ; les économies réalisées ont pu être consacrées à l’Enseignement, la Culture, au Sport, la Justice, la Sécurité, l’intégration et à la protection de l’environnement. Les revenus des chaines de Fast-food se sont effondrés.
Les thérapies ciblées contre les cancers, le cholestérol, le diabète sont de moins en moins utilisées. Les parcours de soins en vue d’une chirurgie de l’obésité se sont vidés. La consommation d’anxiolytiques et d’antidépresseurs est en décrue. Le système hospitalier a pu réduire de 50% le nombre de lits sans aucune tension aux urgences. Transports en commun, marche à pied et bicyclettes avec ou sans assistance électrique sont plébiscités par les citoyens. Les avions décollant pour du « zapping touristique » se font plus rares. Les alertes à la pollution d’Airparif ont cessé. D’ailleurs le nombre d’hospitalisations pour asthme et bronchiolites a chuté durant les derniers hivers. Cigarettes, boissons sucrées et alcools sont fortement taxés.
La consommation annuelle de canettes est tombée de 5 milliards à 50 millions par an, celle de bouteilles en plastique de 25 à 1 million par jour. Les produits ultra transformés se sont raréfiés dans les rayons. Même les distributeurs de « malbouffe » ont disparu des hôpitaux. Les accords entre la France et le Mercosur sont abrogés. Le commerce équitable permet enfin aux producteurs et pêcheurs des pays d’Afrique de vivre de leurs exploitations et de leurs richesses naturelles.
Bien sûr c’est une dystopie ; malheureusement !
La Santé est un vaste chantier qui nécessite réflexions mais aussi actions sur le temps long. La Santé est physique et surtout mentale. Elle est humaine ainsi que non humaine. Un environnement végétal et animal en mauvaise santé se répercute infailliblement sur la santé du vivant humain. Et c’est là que les politiques portent une lourde responsabilité. Aussi, la Santé devrait faire l’objet de consensus mais aussi de débats dénués de tout conflit d’intérêts. Cependant les divergences entre les professionnels de la santé humaine et de l’environnement sont nombreuses, les dialogues difficiles. Les industriels influencent et tirent parfois profit de ces désaccords.
Ce sont d’abord les pollutions de l’air, de l’eau et des sols qui nous empoisonnent. L’assainissement des sols et des eaux nous ont permis de vaincre les épidémies qui ont fauché des centaines de millions d’êtres humains dans l’histoire de l’humanité. Désormais, notre industrialisation, notre addiction aux énergies fossiles tant nécessaires à notre confort, nos loisirs et notre sécurité alimentaire sont des tueurs invisibles. Le risque attribuable à ces polluants (particules fines, pesticides, engrais, conservateurs, arômes artificiels, nanoplastiques, PFAS…) progresse dans l’épidémiologie des cancers, des maladies cardiovasculaires, respiratoires, rénales, digestives etc…
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En facilitant l’entrée d’une alimentation moins onéreuse mais issue d’agricultures intensives des pays du Mercosur, nos responsables annihilent toute tentative d’améliorer la santé de la population, mettent en péril la survie de nos agriculteurs qui tentent de pratiquer une culture raisonnée ou biologique mais aussi celle des agriculteurs des pays exportateurs qui déforestent massivement et abandonnent leurs polycultures vivrières pour une monoculture délétère pour leurs sols pour satisfaire un marché international.
Les lentilles canadiennes séchées par épandage de glyphosate, le soja génétiquement modifié ou les oranges au Brésil arrosés de millions de litres de pesticides, l’usage massif d’intrants chimiques pour les cultures de quinoa au Pérou, le stress hydrique accru pour la croissance des avocatiers du Mexique, des amandiers de Californie, d’anacardiers d’Inde ou de Côte d’Ivoire, la viande issue d’élevages intensifs dans des conditions bien éloignées de nos standards nationaux ne sont que des exemples parmi une liste interminable et angoissante.
L’inactivité physique demeure un fléau. En 1971, un collégien courait 600 mètres en 3 minutes. En 2022, 4 minutes étaient nécessaires pour la même distance. Seuls 3% des individus montent les marches des escaliers lorsqu’un escalator ou un ascenseur sont disponibles. L’addiction aux écrans, réseaux sociaux, jeux vidéo figent adultes et enfants. L’usage des voitures ou trottinettes électriques est excessif pour parcourir quelques centaines de mètres. Les pistes cyclables sont trop souvent partagées – parfois à contresens – avec les voitures ou les camions et par conséquent un facteur de risque de mortalité, de handicap.
Nos ministres de la Santé se succèdent mais font jusqu’à présent preuve d’une indifférence déroutante concernant la prévention des maladies chroniques, de l’obésité, du diabète. Cette pandémie de maladies chroniques largement évitables a pourtant largement contribué à la surmortalité du Covid-19. Le sponsoring toxique de Coca-Cola pour les Jeux Olympiques de Paris en est un triste exemple. Les panneaux publicitaires omniprésents sont occupés par un marketing agressif pour le SAD (Standard American Diet), une alimentation « triste », pathogène, addictive, importée des Etats-Unis. Il est regrettable que les « paniers anti-inflation » regorgent de biscuits sucrés ou salés, desserts, jus de fruits, sodas et même d’alcools forts.
Il est bon de rappeler que seule l’augmentation du prix du tabac bien que, encore largement insuffisante, associée à une interdiction des publicités et d’énergiques campagnes anti-tabac, permettent de lutter contre les cancers et les maladies respiratoires liés à la cigarette. La prévention, en amont des maladies, améliorerait non seulement la santé des citoyens, celle de la planète mais aussi la santé économique de la nation.
L’Etat a les moyens de mettre en place une politique ambitieuse de prévention des maladies de civilisation. Il nous l’a démontré pendant la crise du Covid.