Olivier Bonnot, professeur de psychiatrie à l’Université Paris-Saclay : « Les troubles dépressifs chez les jeunes ont été multipliés par trois, voire quatre entre 2015 et 2022 »
ENTRETIEN — Pour Olivier Bonnot, spécialiste de l’enfant et de l’adolescent, les réponses à l’état de souffrance psychique des jeunes et à l’augmentation inquiétante de leurs conduites suicidaires sont loin d’être à la hauteur.
LA TRIBUNE DIMANCHE — La santé mentale des jeunes s’est-elle améliorée depuis la pandémie de Covid ? OLIVIER BONNOT — Non. Elle s’est maintenue à un niveau très élevé, voire légèrement aggravée. Les troubles dépressifs chez les jeunes ont été multipliés par trois, voire quatre entre 2015 et 2022 environ, avec une accélération pendant le Covid. Mais, surtout, les conduites suicidaires inquiètent : le nombre de passages aux urgences pour tentatives de suicide a été multiplié par trois en 5 ans. Cette hausse est particulièrement marquée chez les plus jeunes, avec une augmentation de près de 200 % chez les 10-14 ans – et elle touche davantage les filles.
Est-ce une réelle dégradation ou une parole plus libérée ? Les deux. Les jeunes expriment davantage leur mal-être, ce qui est une bonne chose. Mais cela ne suffit pas à expliquer l’ampleur des chiffres : l’augmentation des consultations, des hospitalisations et des passages aux urgences traduit une réalité clinique. On observe une souffrance plus fréquente, mais aussi plus intense, notamment chez les plus jeunes.
Comment expliquer cette évolution ? Il n’y a pas de cause unique. La parole s’est libérée, ce qui est une bonne chose, mais cela n’explique pas tout. Il existe des facteurs environnementaux : incertitudes sur le monde dans lequel nous sommes, éco-anxiété, pression scolaire, climat social. Les réseaux sociaux jouent probablement un rôle, notamment via le sentiment d’isolement et la comparaison permanente. On observe une forte corrélation entre solitude et troubles anxio-dépressifs. Ce phénomène dépasse largement la France : il concerne l’ensemble des pays développés.
À quel point l’école peut-elle jouer un rôle ? On a une école assez anxiogène, notamment dans un système très centré sur la performance. L’environnement des enfants peut être assez dur. Par exemple, le harcèlement, amplifié par les réseaux sociaux, ne s’arrête plus aux portes de l’établissement. Il peut continuer le week-end ou pendant les vacances, ce qui fragilise durablement certains adolescents.
Quels signes doivent alerter les parents ? Le signe majeur, c’est le changement de comportement ou de manière d’être. Un adolescent qui devient soudainement renfermé ou, au contraire, agité, qui se désengage ou perd l’envie, doit alerter. Il ne faut jamais hésiter à poser la question de la souffrance, y compris celle des idées suicidaires. Contrairement à une idée reçue, en parler ne déclenche pas le passage à l’acte : cela soulage. Rester seul avec ses idées suicidaires est particulièrement dramatique.
Newsletter
La Tribune Dimanche
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.
La prise en charge est-elle à la hauteur ? Non. Pour une consultation hors urgence, les délais sont effroyables, scandaleux et honteux, puisqu’ils peuvent atteindre six mois à un an, parfois davantage. Nous sommes trop peu nombreux – environ 1 500 psychiatres de l’enfant et de l’adolescent sur tout le territoire – et le système est saturé, car il n’y a pas d’offre libérale. Une grande partie des ressources est absorbée par les urgences, ce qui empêche une prise en charge précoce pourtant essentielle.