Les coulisses de la réorganisation de SNCF Voyageurs par Jean Castex

Jean Castex, le nouveau patron de la RATP, vient de remanier la gouvernance de SNCF Voyageurs.
SAA - REUTERS - REUTERS - Yves Herman

Jean Castex, le nouveau patron de la RATP, vient de remanier la gouvernance de SNCF Voyageurs.
SAA - REUTERS - REUTERS - Yves Herman
Affronter la concurrence, tout en maintenant l’unité du groupe et en restant au contact avec les équipes présentes en région. C’est la voie que cherche à emprunter le nouveau patron de la SNCF, Jean Castex, arrivé à la tête du groupe ferroviaire en octobre 2025. Quitte à procéder à un revirement stratégique musclé, dévoilé mardi 21 juillet, au sein de l’une des principales entités, SNCF Voyageurs, qui assure l’exploitation des trains. À savoir : l’actuel PDG, Christophe Fanichet, est écarté au profit d’un tandem de dirigeants « maison » et son plan de transformation « Destination 2030 » mis définitivement au rebut.
Ce changement de gouvernance souligne la divergence d’approches entre Jean Castex et Christophe Fanichet face à la montée de la concurrence dans le secteur ferroviaire, effective depuis 2020 dans le transport des voyageurs. Et ce aussi bien au niveau des lignes à grande vitesse, que de celles dites conventionnées (TER, Transilien et Intercités). « Jean Castex estime que le plan D30 ne répondait pas aux nouveaux objectifs, notamment parce qu'il était jugé trop centralisateur alors que la nouvelle vision prône la décentralisation », indique-t-on au niveau de la direction de la SNCF. Le départ de Christophe Fanichet doit encore être validé par le conseil d’administration.
En interne, la décision de Jean Castex n’étonne guère. « Depuis son arrivée, il a pris le temps d'observer, et nous a confié lors de discussions bilatérales qu'il n'était pas convaincu par la réorganisation promue par Christophe Fanichet, et il semble qu'il ne l'ait jamais été », témoigne un représentant syndical. Ce que la direction dit autrement : « Jean Castex a mené cette réflexion à la suite de ses nombreux déplacements et rencontres avec les agents, élus et parties prenantes partout en France. » Le projet « D30 » était d'ailleurs déjà suspendu depuis le printemps.
Ce qui était reproché au plan de transformation soutenu par Christophe Fanichet, à la tête de SNCF Voyageurs depuis 2020 et qui s’est vu offrir de nouvelles responsabilités de direction au sein de la SNCF ? « Destination 2030 prévoyait une mutualisation et une centralisation de certaines fonctions support au niveau du siège de SNCF Voyageurs, précise Arnaud Aymé, spécialiste transports au sein du cabinet Sia Partners. Auparavant, ces fonctions étaient réparties au sein de chaque "business", comme les TGV, les Transilien et les TER. La vision de Jean Castex repose plutôt sur la décentralisation maximale. Il considère que les fonctions support doivent être le plus proche possible du terrain et de chaque business unit. »
En clair, l'objectif de Jean Castex est d'être plus proche du terrain commercial et opérationnel de chaque activité, qu'elle soit à Paris ou en région. « Christophe Fanichet incarnait ce modèle d'ouverture totale à la concurrence, considère Julien Troccaz, secrétaire fédéral SUD-Rail. Là où Jean Castex est décrit comme "colbertiste" ou protectionniste, cherchant à défendre l'intérêt de l'entreprise ferroviaire, Christophe Fanichet, lui, semblait vouloir "faire exploser" la SNCF pour privilégier le business. Ce que Jean Castex reproche réellement à Christophe Fanichet, c'est que la SA Voyageurs ne faisait plus "groupe" et s'éloignait de la holding. »
Alertes en temps réel sur les informations économiques majeures.

Autrement dit, selon plusieurs interlocuteurs, quand Christophe Fanichet menait la transformation de SNCF Voyageurs tambour battant, pilotant de manière autonome cette filiale comme une entreprise privée « lambda », Jean Castex privilégierait une approche plus mesurée, veillant à conserver une stratégie plus conciliante avec la notion de service public. L’ex-Premier ministre n’a d’ailleurs pas caché ces derniers temps, également lorsqu’il était à la tête de la RATP, son approche critique vis-à-vis de la concurrence. Il a notamment appelé à la création d’un observatoire afin d’en mesurer les effets réels.
Le coup d’arrêt de Destination 2030 répond ainsi aux revendications des organisations syndicales, qui redoutent un « éparpillement » du groupe, notamment parce qu’une société ad hoc est à créer pour répondre à chaque nouvel appel d’offres de la part des régions pour les lignes dévolues aux délégations de service public. En outre, les activités de maintenance et la billettique peuvent aussi être mises en balance. « Jean Castex a le poids politique nécessaire pour faire bouger les lignes auprès des présidents de région, contrairement à Christophe Fanichet. Il semble se rendre compte de l'importance de l'intégration du système ferroviaire », estime une source syndicale.
Pour autant, le bilan de Christophe Fanichet à la tête de SNCF Voyageurs est mis en avant en interne. Un chiffre d’affaires en croissance de 24 % en 6 ans (passé de 16,8 à 20,9 milliards d’euros de 2019 à 2025), une croissance de 19 % de la fréquentation des TGV sur la même période, le développement de 10 % de l’offre TGV depuis 2019 malgré l’absence de rames supplémentaires, l’investissement dans 160 rames TGV M (qu’il ne verra finalement pas arriver) ainsi que 11 appels d’offres sur 15 remportés par SNCF Voyageurs sur les premières mises en concurrence TER, Transilien et Intercités. Sans oublier le développement à l’international, depuis 2021 en Espagne avec Ouigo, et en passe d’aboutir en Italie avec l’exploitation de 15 rames TGV M.
Christophe Fanichet est ainsi remplacé par deux personnalités bien connues au sein du groupe, actant la scission du poste de PDG de SNCF Voyageurs. L’actuel directeur général délégué à la stratégie et aux finances du groupe SNCF, Laurent Trevisani, sera nommé président du conseil d’administration de SNCF Voyageurs. Quant à Jean-Aymé Mougenot, il ajoutera à sa casquette de directeur des TER celle de directeur général de SNCF Voyageurs. Ce dernier, malgré son âge (68 ans), « est pleinement à sa tâche pour plusieurs années et bien décidé à mettre en œuvre la feuille de route proposée par Jean Castex », fait savoir la direction.
De quoi y voir selon plusieurs sources « une reprise en main » par Jean Castex de SNCF Voyageurs. « Jean Castex est un homme de pouvoir, par conséquent, il prend le pouvoir », résume un représentant syndical. « Jean Castex veut être le grand patron, mais plutôt par souci de garantir l’intégrité de l’entreprise que par ego, analyse François Delétraz, l’ex-président de la Fédération nationale des associations d'usagers des transports (FNAUT). Son but est de recentraliser car l'indépendance des grosses entités devenait dangereuse. À terme, elles risquaient de ne plus se parler entre elles. Un système ferroviaire intégré est plus facile à gérer qu'un système désintégré. »
Une volonté de reprise en main dont se défend la direction du groupe, qui met en avant les personnalités « expérimentées » placées à la tête de SNCF Voyageurs. Même son de cloche de la part d’Arnaud Aymé, qui vante les mérites de ces « poids lourds » de la SNCF : « la nomination de Laurent Trevisani, qui vient du groupe, est un signal fort envoyé aux syndicats attachés à l'unité du groupe public ferroviaire. Jean Mougenot, par son parcours d'ancien conducteur ayant gravi tous les échelons opérationnels, devrait également bénéficier d'une certaine popularité en interne. » La nouvelle réorganisation sera déployée début 2027, sans davantage de précision sur son contenu pour le moment.