A Saint-Nazaire, Bayrou face au défi de la décarbonation du maritime
Julien Gouesmat

Photo d'illustration
La Tribune
Julien Gouesmat

Photo d'illustration
La Tribune
Cinq ministres sont sur le pont d'un bateau militaire en construction à Saint-Nazaire. Le ministre des transports cite Michel Sardou, le ministre de l'industrie cite le capitaine Haddock et enfin le Premier ministre cite le général de Gaulle. Les deux autres, Agnès Pannier-Runacher et Amélie de Montchalin, ont fait des annonces sur la décarbonation du secteur maritime. Ce lundi, le Conseil interministériel sur la mer était délocalisé dans la sous-préfecture de la Loire-Atlantique, où les Chantiers de l'Atlantique fabriquent les géants des mers.
La séquence se voulait à mi-chemin entre Choose France, - lors duquel l'entreprise nazairienne a obtenu une commande de 3,5 milliards d'euros - et la Conférence des nations unis sur l'Océan qui s'ouvrira le 9 juin prochain à Nice. C'est là, à Saint-Nazaire, entre un immense paquebot de croisière pas encore lancé mais déjà critiqué pour sa pollution, et un bâtiment de la Marine nationale destiné à ravitailler en fioul ses congénères militaires, que François Bayrou a décidé de donner des gages sur la décarbonation du milieu maritime. Sur le sujet, « la France prend ses responsabilités », juge la ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher.
La délégation de cinq ministres a ainsi annoncé une mesure demandée de longue date par les acteurs du milieu : l'allocation des recettes du marché carbone maritime (ETS) à la décarbonation de ce même secteur. Depuis le 1er janvier 2024, les compagnies maritimes sont soumises à une taxation carbone, et doivent ainsi s'acquitter de cet impôt européen en fonction de la quantité de CO2 relâché par leurs navires. 75 % du fruit de cette taxe est redistribué aux 27 États membres.
C'est cette recette de 90 millions d'euros qui sera allouée à la décarbonation du secteur maritime. Un chiffre qui est amené à augmenter au cours des prochaines années, à mesure que les acteurs du secteur seront davantage taxés. Pour l'heure, ils ne paient que 70 % de leurs émissions de CO2.
« C'est un peu le minimum, d'autant plus qu'il y a un manque de transparence dans l'allocation de ces revenus », juge Bastien Bonnet-Cantalloube, expert de la décarbonation du maritime et de l'avion pour Carbon Market Watch. Si la proposition va dans le bon sens aux yeux de tous les acteurs, son chiffrage paraît léger pour certains.
Alertes en temps réel sur les informations économiques majeures.

Réunis le 12 mai dernier, Armateurs de France, Ports de France et le groupe industriel naval Gican avaient présenté leur plan stratégique de décarbonation qui reprenait l'allocation des ETS vers une économie maritime plus verte. Seulement, le document chiffrait les ETS issus du secteur maritime à 350 millions d'euros et non 90... Pour l'heure, alors que le secteur maritime est responsable de 3 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, le flou règne encore sur le fléchage exact des 90 millions d'euros issus de la pollution carbone qui serviront « à transformer les navires, les infrastructures portuaires et les énergies marines ».

Aux yeux du député France Insoumise de Saint-Nazaire, Matthias Tavel, ces 90 millions d'euros ne pourront pas tout : « ce n'est qu'un petit bout de l'enjeu énergétique qui est devant nous et qui concerne bien d'autres aspect et notamment les énergies renouvelables. » Bastien Bonnet-Cantalloube s'inquiète pour sa part de la « ruée sur le gaz naturel liquéfié, qui n'est qu'un moindre mal » au moment où le secteur doit atteindre la neutralité carbone d'ici 2050.
Sur ce sujet, la délégation interministérielle a eu l'occasion d'apercevoir des alternatives à Saint-Nazaire. Le Celebrity Xcel - paquebot de Royal Carribean qui sera livré en fin d'année - sera propulsé au méthanol. Le 14 mai dernier, le Japon a, lui, lancé le premier vraquier propulsé au méthanol.
Il reste un domaine où la France peut se targuer d'être novatrice et en pointe : le retour du vélique. Grâce à des projets comme Airseas à Nantes, Towt au Havre, l'aile Wisamo de Michelin, ou Solidsail à Saint-Nazaire, à l'avenir des voiles tricolores pourraient flotter sur de futurs navires décarbonés. C'est au fond d'une cale sèche que le Premier ministre a ainsi pu apercevoir le futur Orient Express Corinthians, premier paquebot à voile qui sortira des chantiers de Saint-Nazaire en 2026.
Mais peu importe la propulsion des futurs paquebots, vraquiers, porte-conteneurs et bâtiments militaires, leur construction reste source de pollution. Peu avant l'arrivée de François Bayrou et des quatre ministres, la CGT Navale a appelé les salariés à débrayer. Devant une centaine d'entre eux, Sébastien Benoît, secrétaire de la section, a ainsi considéré les annonces comme du « greenwashing » et rappelé qu'il fallait 70 000 tonnes d'acier pour la construction d'un paquebot . « La décarbonation de la production ne peut passer que par l'utilisation d'acier vert », explique Bastien Bonnet-Cantalloube, alors qu'Arcelor Mittal a annoncé la suppression de 600 emplois en France.
À lire également
Au-delà de l'acier, le secrétaire syndical de la CGT Navale, a avancé de nombreux exemples de pollutions au cours de la production des navires : « de la peinture qui termine dans la Loire et de la fumée de soudure dans les poumons des travailleurs ». La pollution du secteur ne fait pas que des dégâts dans la biodiversité marine : chez les hommes de moins de 65 ans, à Saint-Nazaire, l'espérance de vie est diminué de 42 % par rapport à la moyenne nationale.
Julien Gouesmat