Aux Rencontres économiques d'Aix, les patrons entre colère et désarroi
Envoyée spéciale Fanny Guinochet

Les rencontres économiques à Aix-en-Provence.
© LTD / THOMAS GRILLERE
Envoyée spéciale Fanny Guinochet

Les rencontres économiques à Aix-en-Provence.
© LTD / THOMAS GRILLERE
« On est passé de "Choose France" à "Why France ?". C'est une sorte de mini-Frexit de la part des investisseurs », assure Matthieu Courtecuisse, PDG fondateur du cabinet de conseil Sia Partners. Ce dirigeant, qui vit à New York, regrette que « la France, jusqu'alors admirée dans le monde pour son attractivité et sa politique pro-business, [soit] aujourd'hui en passe d'être déclassée ».
En cause, la dissolution, l'instabilité politique, la montée des extrêmes lors de ce scrutin législatif : « En quelques semaines, la confiance qu'Emmanuel Macron avait mis des années à rétablir auprès des chefs d'entreprise, notamment étrangers, a été mise à mal », assure-t-il. Et de rapporter cet aveu d'un investisseur américain qui a, d'ores et déjà, renoncé à implanter un site d'hydrogène en France avec quelques centaines d'emplois à la clé. Trop risqué face à la situation politique, la crainte d'une hausse massive de la fiscalité ou encore la flambée des tensions sociales et des grèves à venir. Tant, selon eux, la radicalité ne permet ni le dialogue ni la discussion constructive.
« Ce qui m'empêche de dormir, c'est la cohésion sociale au sein du groupe Michelin, et plus largement de la société », confie ainsi Florent Menegaux, le patron du numéro un mondial des pneus, qui, dans ses messages internes, invite régulièrement ses salariés à voter. Sans évidemment donner de consignes. Et le dirigeant de préciser : « Pour le reste, lundi matin, on ne sait pas ce qui va se passer. »
Aussi, dans la douceur provençale de l'été, sous le chant des grillons, l'ambiance aux Rencontres économiques d'Aix-en-Provence est morose. Période de réserve oblige, les politiques ont été invités à rester chez eux. Les patrons, eux, ont maintenu leur venue, mais souvent en équipe réduite. Certains ont toutefois annulé des festivités ou des séminaires en marge de l'événement.
Et pour cause, le cœur n'y est pas : les élections occupent toutes les conversations.
Entre inquiétude et colère, tous constatent que le ralentissement de l'économie a déjà
commencé. « Ce mois de juin, sur notre site, nous avons enregistré 16 % d'offres d'emploi déposées en moins par rapport à juin dernier », révèle à La Tribune Dimanche Gilles Gateau, le directeur général de l'Association pour l'emploi des cadres (Apec). Certes, la tendance était déjà légèrement à la baisse depuis plusieurs mois, mais le coup de frein n'avait pas été aussi violent.
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Aux Rencontres d'Aix-en-Provence. (Crédit : © LTD / AURELIA FAUDOT)
Même observation du côté de Myriam El Khomri, ancienne ministre du Travail, directrice du pôle conseil de Diot-Siaci : « L'intérim, indicateur avancé de l'emploi, fléchit en juin dans les services, la construction. » Alain Roumilhac, le président de ManpowerGroup France et Europe du Sud, confirme: « Les employeurs attendent d'y voir plus clair pour se lancer dans des recrutements. Ils gèlent les embauches, les reportent après l'été. » Membre du conseil exécutif du Medef, Dominique Carlac'h rapporte de son côté le cas d'une PME dans l'innovation qui « depuis le 10 juin, lendemain de la dissolution, n'a plus reçu une seule commande » : « Signe que le monde de la recherche et des nouvelles technologies est sur pause. C'est "ô temps, suspend ton vol!" »
Même constat amer dans la construction : « C'est dommage, parce qu'avec la baisse des taux d'intérêt, l'activité commençait à repartir depuis quelques mois, mais là, on fait un bond en arrière », déplore Véronique Bédague, PDG de Nexity, premier promoteur immobilier de France.
À la tête de Business France, Laurent Saint-Martin tente toutefois de rassurer : « Nous recevons de nombreux appels d'investisseurs étrangers qui s'interrogent sur cette situation. Nous sommes là pour leur expliquer que, quoi qu'il arrive, le président de la République, lui, ne change pas, et que c'est lui qui porte la politique d'attractivité. »
L'économiste Laurence Boone, ancienne secrétaire d'État d'Emmanuel Macron chargée de l'Europe, reçoit également beaucoup d'appels de personnalités européennes qui se questionnent : « Elles ne comprennent pas notre Constitution, veulent des explications sur une éventuelle cohabitation et sur les différents scénarios possibles... »
Mais, pour Jean-Roch Varon, président de EY France, grand cabinet d'audit et de conseil qui mesure chaque année l'attractivité de l'Hexagone, « il ne faut pas entrer dans un phénomène de surréaction à des élections démocratiques » : « Le monde des affaires ne va pas s'effondrer demain. Les investisseurs regarderont le cadre économique que le nouveau gouvernement leur donnera, leurs décisions seront rationnelles. Et si ce qui est proposé n'est pas positif pour eux, ils se détourneront de la France. »
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Sans attendre les résultats du scrutin de ce dimanche, le monde des affaires étudie déjà les solutions de repli. L'Allemagne profitera de l'affaiblissement de la France. Mais aussi le Royaume-Uni, qui, ironie de l'Histoire, fait le parcours inverse et vient tout juste de porter les travaillistes au pouvoir. À Aix-en-Provence, beaucoup estiment qu'il faudra une décennie pour que l'économie se relève de cet épisode. En attendant, ce samedi soir, sous les cyprès, tous savourent, comme une dernière parenthèse enchantée, cette édition 2024 qui s'achève. Et un patron du CAC 40 de glisser : « Comme sur le Titanic, l'orchestre aura joué jusqu'à la fin du naufrage. »
Envoyée spéciale Fanny Guinochet