C'est quoi le bureau en 2022 ?

Déserté pour cause de crise sanitaire, le bureau n’a pas d’autre choix que de se réinventer. Car si certains, peu adaptés au télétravail, se réjouissent d’y revenir, d’autres, de plus en plus nombreux, semblent beaucoup moins pressés. Sauf pour y retrouver les collègues et partager des moments de rencontre. Et si on allait au bureau comme on allait au bistrot ? (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°9 "Travailler, est-ce bien raisonnable?", actuellement en kiosque)

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(Crédits : Istock)

Les habitudes ont la vie dure... En France, selon un modus operandi qui remonte à la Révolution, le patron entend régir la vie de ses salariés, la hiérarchie oriente les modes de vie, on travaille ensemble et sous l'œil vigilant d'un chef et force est de constater que les nouvelles technologies n'ont rien changé à l'affaire : que ce soit IRL (comprendre In Real Life, « dans la vie réelle ») ou bien par écrans interposés, finalement le travailleur continue de pointer. Il faut bien se rendre à l'évidence : nous vivons dans un pays qui a tellement organisé l'activité professionnelle autour de la notion de bureau qu'il demeure suspect de ne pas travailler en collectivité. Les études comme les travaux de recherche l'attestent d'ailleurs : jusqu'à la survenue de la crise du Covid-19 et des confinements, la France accusait un retard tout à fait assumé en matière de télétravail. Ce n'était tout simplement pas dans nos habitudes laborieuses. Il aura donc fallu un bouleversement mondial pour faire évoluer, bon gré mal gré, nos façons de faire. En la matière, selon le baromètre Malakoff Humanis, seuls 31 % des salariés français pratiquaient le télétravail à temps complet ou partiel en décembre 2020, contre 44 % en juin 2021. La même étude indique sans surprise que la jeune génération, déjà à l'aise avec l'utilisation d'ordinateurs, de smartphones et plus généralement d'écrans s'est plus vite et mieux adaptée aux contraintes du travailler chez soi. En revanche, les travailleurs en fin de carrière tirent la langue. Leur conception du salariat implique souvent le fait d'organiser leur journée autour d'heures de présence obligatoire. Car au fil du temps, l'obligation « présentielle » s'est muée en volonté propre sinon en goût personnel. On vient ainsi au bureau pour faire société, pour discuter devant la machine à café, pour déjeuner en compagnie de ses collègues, pour faire équipe dans un monde qui tend de plus en plus à l'individualisme. De là le rejet d'une certaine forme de virtualité lorsqu'il a fallu modifier les méthodes, porter des masques, éloigner les postes, chaises et tables jusqu'à ne plus venir du tout au bureau. Et quand bien même la loi obligeait les entreprises à généraliser le télétravail pour limiter les risques de propagation du virus, on traînait la patte sans faire de zèle. Fin décembre, le ministère du Travail avait annoncé haut et fort que les entreprises seraient désormais contraintes à placer les salariés en télétravail 3 à 4 jours par semaine sous peine d'amende, et ce pour une durée de trois semaines à compter du 3 janvier. Mais il s'avère que les données recueillies par Harris font état de seulement 29 % de Français actifs réellement en télétravail au début du mois de janvier. Peu à peu, cette nouvelle façon de gagner sa vie a pu se muer en calvaire physique et mental. Signe du mal-être, le quotidien l'Humanité révèle que 26 % de télétravailleurs ont perçu dans cette pratique des conséquences sur leur santé psychologique. Plus largement encore, 43 % des managers déclarent avoir eu des difficultés à gérer la fragilité de certains salariés. Qu'est-ce à dire ? Certainement que le bureau nous aura, contre toute attente, cruellement manqué depuis deux ans. Reste à savoir ce que peut être le bureau en 2022, comment il s'incarne et quelle(s) réalité(s) il peut encore recouvrir à l'ère du cloud, des mails, des ordinateurs portables et du repli autarcique, dans son cocon ou à la campagne...

Quand les GAFA repensent le bureau

Comment donc comprendre le bureau ? Pour mieux l'appréhender, il faut lire l'ouvrage Ethnologie du bureau : brève histoire d'une humanité assise, signé Pascal Dibie (éd. Métailié, 2020). « Vraiment né il y a trois siècles par cette nécessité absolue de devoir contrôler et gérer une société qui se développait à grande vitesse, qui fit même la Révolution, le bureau s'est mué en institution au point d'asseoir partout de puissantes instances qu'on rendit incontestables après mille ruses et autant d'efforts, écrit Dibie. Pourtant il a fallu nous "amener au bureau", nous faire croire à cette religion laïque, après nous avoir débarrassés des "rois", pour nous livrer à cette entité étrange qu'est "l'État" [...]. Or l'État n'existe que pour et par ses bureaux et ses agents. La République a immensément œuvré pour nous y attacher. Elle nous y a même dressés avec cette arrière-pensée absolue que le bureau est à la base même de l'égalité, qu'il en est le vecteur autant que le porteur, et l'État le garant de notre liberté. » On touche là à cette idée du bureau qui asservit dans un premier temps avant de libérer. Mais qu'en pensent les salariés eux-mêmes ? Jeune cadre dynamique officiant pour un des fameux GAFA qui modifient en profondeur notre relation au travail, Carole a brièvement travaillé dans un de ces nouveaux lieux de vie qui chouchoutent le collaborateur et le mettent dans les meilleures conditions pour le faire performer : « Le premier jour, j'ai eu un choc : tout était neuf, il y avait de gigantesques espaces de vie en commun, des baby-foots, des billards, des cuisines, des frigidaires pleins à craquer, une cantine bio, une salle de sport et même un espace repos pour nous permettre de souffler, voire de faire la sieste ! C'était tout simplement une autre planète ! » Le récit idyllique ne doit bien sûr pas nous faire oublier que de telles conditions sont l'exception plutôt que la norme et cachent parfois une pression accrue sur le salarié auquel on demande logiquement plus tant il bénéficie du nec plus ultra pour s'épanouir. « Difficile de revenir en arrière après avoir connu ça, confie Carole. On a l'impression d'avoir subitement changé de siècle, tout est plus fluide, moins enfermé dans des carcans. Les équipes se parlent, se tutoient souvent, le rapport hiérarchique continue d'exister mais il importe moins qu'ailleurs car, comme c'est souvent le cas dans l'univers de la tech, la classe d'âge est très homogène ». Se dessinait donc, avant que le Covid-19 ne bouleverse tout, la possibilité d'un bureau moderne, dynamique et réinventé. Un lieu de rencontre, de convivialité, de réunion, de vivre ensemble. Un lieu de sociabilité, à l'instar du bistrot ou de la place du village. Les chiffres l'attestent d'ailleurs... Selon le baromètre Paris Workplace pour l'IFOP 2021, 67 % des salariés franciliens considèrent leurs collègues comme des amis. Un rapport humain fécond et d'ailleurs largement bénéfique à la productivité. Car si le télétravail compresse les temps de trajets et permet aux employés de se focaliser sur leur tâche, la vie de bureau a ses avantages : une étude d'Empreinte Humaine a ainsi prouvé qu'un télétravailleur sur deux s'est aperçu qu'il était plus efficace au bureau pour certaines tâches, notamment celles qui nécessitent un travail d'équipe.

Du burn out aux chiefs happiness managers...

En 2022, dans un retournement inédit largement dû au ras-le-bol sanitaire, la tendance serait-elle de se réjouir d'aller au bureau ? « Aussi étonnant que cela puisse paraître, je crois que oui, répond Evelyne. Il faut dire que depuis le début de ma carrière, les bureaux ont bien changé... » Cette comptable en poste depuis 28 ans ne croit pas si bien dire... Le cadre a tellement changé que le bureau n'a plus rien de semblable avec celui des années 1980 ou celui du début des années 2000. Et pour cause, cela fait des décennies que l'on redessine les contours géographiques de nos postes de travail en cherchant la bonne formule, celle qui apportera le plus de bien-être et de confort à l'employé. Du « bureau paysager » imaginé par les frères Eberhard et Wolfgang Schnelle, plus clair et plus vert, au bureau « cubicle » créé par Robert Probst en 1968, on multiplie les tentatives avec plus ou moins de succès. Principal essai : l'open space, censé initialement rapprocher les salariés, décloisonner leurs horizons en abolissant les frontières physiques et les murs qui séparaient jadis leurs espaces personnels. Censé favoriser la collaboration tout en maximisant l'espace pour un investissement minimal, l'open space, a eu le succès qu'on lui connaît. Et ses revers : « Sous couvert de modernisation technologique, pour lutter contre la solitude, on avait essayé de corriger la déshumanisation en décloisonnant au maximum », explique Dibie. Et alors même que l'on aurait dû retrouver le sens du travail d'équipe, le travail s'est mué en tâche pénible, douloureuse physiquement et moralement. « Rien d'étonnant à ce que dans les années 1990, le "mal-être au travail", symptôme repéré auparavant, monte en puissance. On commence à en parler tout haut avec son corollaire de stress, de dépression, et de plus en plus de bore out (sentiment d'inutilité), pire, de burn out, syndrome d'épuisement professionnel et émotionnel. L'entrée dans le XXIe siècle s'ouvre dramatiquement avec une vague de suicides sans précédent dans l'univers des bureaux. » Il fallait donc agir. Changer de méthode et d'optique. Reconquérir, en un mot, l'espace du bureau pour le rendre acceptable et joyeux. « Inspirée par la Silicon Valley et son industrie créative, une nouvelle génération de travailleurs se met à repenser son lieu de travail en même temps que son rapport à la connexion numérique ! Le bureau se fait plus épuré, prêt à accueillir un simple ordinateur portable, des canapés et paniers de basket sont installés dans l'espace de co-working, le bien-être de l'employé étant reconnu comme un facteur de productivité », détaille Pauline Petit, journaliste à France Culture. Apparaissent alors une cohorte de nouveaux métiers, de nouvelles fonctions, pour mettre de l'huile (et de la bonne-humeur) dans les rouages. On embauche - et on communique surtout - autour de l'arrivée dans les équipes de DRH sympas, semblables à des GO du Club Med : les CHO, Chiefs happiness managers. On organise des séminaires de cohésion d'équipe, souvent bénéfiques, parfois étrangement infantilisants. Le bureau, initialement espace strictement réservé au travail, se mue peu à peu en espace global, en lieu de vie. Et c'est bien ce qui manque aujourd'hui au télétravailleur esseulé, œuvrant seul, sur la table de son salon ou de sa cuisine, grâce au WiFi et à la 4G : des semblables. Des collègues. Un autrui palpable...

Reste une ultime interrogation : que va devenir le bureau ? Les experts s'accordent à dire qu'il sera moins utilisé mais plus utile. Pour le sociologue Bruno Marzloff, fondateur du cabinet Chronos et président de la Fabrique des mobilités, « Le bureau restera encore un espace d'échanges, de rencontres et de travail pour tous, mais dans des temps de présence réduits. Il aura davantage une fonction "prestige" et son rôle de représentation s'accroîtra. Certaines pratiques développées durant le confinement ne disparaîtront pas. Nous sommes allés trop loin pour revenir en arrière aujourd'hui. Faire un webinar à distance est un outil intéressant et économique. On s'est rendu compte que les économies des voyages au long cours ou ceux de l'immobilier sont considérables, que la productivité croît au moins du temps et de l'effort du transport disparu. » Le bureau devrait très probablement devenir un espace d'apparat. Un lieu où l'on vient non seulement pour travailler mais aussi pour se montrer en train de le faire. Quoi de plus normal, finalement, dans la société du paraître, à l'heure de l'image omniprésente et de la mise en scène de nous-mêmes ?

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Article issu de T La Revue n°9 "Travailler, est-ce bien raisonnable?" - Actuellement en kiosque et disponible sur kiosque.latribune.fr/t-la-revue

T La Revue n°9

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Commentaire 1
à écrit le 28/05/2022 à 9:17
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Dieu merci, on a enfin arrêté de porter ce masque débilisant en entreprise

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