En pleine reprise, l'étonnante envolée des radiations d'entreprises

Le nombre de radiations a bondi de 30% entre 2020 et 2021, selon un bilan des greffiers des tribunaux de commerce. En plein redémarrage de l'économie post-Covid-19, le nombre de radiations d'entreprises en France s'est élevé à un peu plus de 310.000 en 2021, tandis que, dans le même temps, les immatriculations de nouvelles entreprises ont atteint 611.264, selon le Conseil national des greffiers. Explications.
Grégoire Normand

7 mn

Dans la restauration et l'hébergement, la hausse des radiations entre 2020 et 2021 est de 17%. C'est l'une des augmentations les plus faibles.
Dans la restauration et l'hébergement, la hausse des radiations entre 2020 et 2021 est de 17%. C'est l'une des augmentations les plus faibles. (Crédits : Reuters)

La pandémie donne toujours autant le vertige. Après le cataclysme de 2020, l'économie française a bien accéléré (+6,7%) en 2021 à la faveur de la levée des mesures de restriction et de la progression de la vaccination. Beaucoup de secteurs ont pu rebondir après de longs mois de confinement et de restrictions. Si l'apparition du variant Omicron en fin d'année a une nouvelle fois plongé un grand nombre d'entreprises et de salariés dans le brouillard, l'annonce ce jeudi soir d'un allègement des mesures dans les semaines à venir par le Premier ministre Jean Castex a pu donner des lueurs d'espoir.

Dans ce contexte toujours incertain, le conseil national des tribunaux de commerce a révélé ce vendredi 20 janvier lors d'un point presse que les radiations d'entreprises s'étaient envolées de 30% l'année dernière. Au total, plus de 310.000 entreprises ont été rayées du registre du commerce en 2021, soit 75.000 de plus qu'en 2020. Pour rappel, une entreprise peut être soit radiée "d'office" par le tribunal de commerce, soit à la suite d'une procédure collective ou alors de manière volontaire.

"L'explosion des radiations laisse à penser que les dirigeants ont pris la décision d'arrêter leur activité sans même avoir recours aux procédures de prévention ou de traitement des difficultés des entreprises à leur disposition, nous le regrettons" a déclaré la président du conseil national des greffiers des tribunaux de commerce, Sophie Jonval dans un communiqué.

Des effets d'aubaine

Près de la moitié des radiations recensées par les tribunaux de commerce correspondent à des décisions personnelles expliquent le cabinet Xerfi dans son volumineux rapport de près de 150 pages. Comment expliquer une telle hausse des radiations alors que les mesures du "quoi qu'il en coûte" destinées à soutenir le tissu productif ont été jugées relativement "généreuses" par un grand nombre d'économistes ?

"Il y a un effet d'aubaine a expliqué Laurent Freulat, vice-président du cabinet Xerfi. Les dispositifs de soutien, l'absence de cotisation et de prélèvements à régler ont permis à certaines sociétés d'assainir leur situation financière, d'apurer leurs comptes et d'accélérer les procédures de radiation [...] On peut penser que certains entrepreneurs en situation délicate ou à l'approche de la retraite ont eu la possibilité de solder leurs comptes avant de passer en procédure collective" a-t-il poursuivi lors du point presse.

Le déploiement massif d'aides (fonds de solidarité, PGE, chômage partiel, report des créances fiscales et sociales) en début de crise sanitaire a soutenu la trésorerie des entreprises contraintes de fermer ou en forte difficulté mais également celles qui étaient déjà au bord du gouffre avant la pandémie.

"Avec les suspensions d'échéances fiscales et sociales et l'arrêt des assignations en procédure de l'Urssaf notamment, ces entreprises préfèrent jeter l'éponge et volontairement fermer leurs portes [...] Le moment est donc jugé propice pour elles de mettre la clé sous la porte et même dans certains cas de se réorienter vers une activité plus porteuse plutôt que de maintenir leur entreprise « coûte que coûte » au risque de se retrouver dans quelques mois en cessation de paiement et sous contrôle judiciaire" poursuivent les auteurs du document. Interrogé par La Tribune, Laurent Freulat estime "qu'il est difficile de quantifier à ce stade cet effet d'aubaine". Dans nos colonnes, l'économiste et président du comité d'évaluation des mesures d'urgence, Benoît Coeuré avait expliqué que certains dispositifs "avaient une approche universelle, ce qui comportait un risque, accepté, d'effets d'aubaine".

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Des faillites au plus bas

Sans surprise, le nombre de faillites enregistré par la justice commerciale est au plus bas avec une baisse de 10,8% en 2021 par rapport à 2020 et de 45% par rapport 2019. Les greffiers ont ainsi recensé 24.600 faillites l'année dernière. En dépit d'un léger rattrapage sur certaines périodes de l'année, le ratio d'entreprises en difficulté reste à un niveau très faible au regard des années précédant la crise sanitaire. "Près de 20 000 faillites n'ont pas eu lieu en 2021 par rapport à une année comme 2019. Le taux de sinistralité des entreprises (nombre de procédures collectives / stock d'entreprises) demeure donc à un niveau excessivement bas (0,5% contre 1,1% en 2018)" souligne Xerfi. "On peut parler d'une absence de faillites d'entreprises quasiment sur tous les secteurs. L'hébergement et la restauration ont largement été préservés" a complété Laurent Freulat.

Interrogé sur les perspectives à attendre en 2022, l'économiste est resté relativement optimiste. "Le taux de sinistralité est resté extrêmement bas en 2021. Le risque d'un effet de rattrapage est toujours présent mais il semble s'éloigner de plus en plus" a-t-il ajouté. Il faut dire qu'à ce stade, la pandémie a déjoué les scénarios les plus sombres des économistes. Alors que certains redoutaient "un mur des faillites" ou "une hécatombe", le pire n'a pour l'instant pas eu lieu. Et même si le resserrement des aides depuis le mois de septembre dernier a pu susciter des inquiétudes, le niveau de défaillances reste bas même si certains indicateurs commencent à se dégrader.

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Boom des créations dopé par l'auto-entrepreneuriat

L'autre enseignement important de cette publication est le boom des créations d'entreprises. "Il y a eu un rebond de l'entrepreneuriat en 2021 grâce notamment aux mesures gouvernementales mais les entrepreneurs ont pu compter sur l'adaptation de la justice commerciale [...] Les tendances 2021 montrent que le monde entrepreneurial est mouvant. Les dirigeants ont besoin de retrouver des repères et un cap" a déclaré Thomas Denfer, vice-président du conseil national des greffiers.  Au total, près de 610.000 entreprises ont été immatriculées en 2021, soit un bond de 30% avec 150.000 créations supplémentaires.

Dernièrement, le ministre de l'Economie Bruno Le Maire s'est félicité de ce boom des créations d'entreprises en France. Il faut néanmoins rappeler que derrière ces chiffres, les petits boulots parfois instables et souvent précaires se multiplient à tout va. La pandémie a ainsi fait exploser les créations d'entreprises dans le transport et l'entreposage (+103%) soutenues par les services de livraison à domicile.

La répétition des confinements depuis le printemps 2020 a dopé l'activité dans ce secteur particulièrement porteur. Les immatriculations dans la vente en ligne sont également en forte hausse (+30%) après une année 2020 déjà spectaculaire. L'enseignement, la santé et l'action sociale sont également en plein essor (+43%). Au total, les micro-entreprises enregistrent un bond des immatriculations (41,5%). Ce régime relativement souple mis en oeuvre en 2009 sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy et réformé en 2014 permet notamment de bénéficier d'une exonération de TVA  en deça d'un certain seuil de chiffre d'affaires.

Rajeunissement et manque de parité

Dans le même temps, l'âge moyen des entrepreneurs a diminué ces dernières années passant de plus de 41 ans en 2018 à 39,7 en 2021. Les moins de 30 ans représentent désormais près d'un quart des créateurs d'entreprises contre seulement 19% en 2018. "La catégorie du transport et de l'entreposage a contribué au rajeunissement des entrepreneurs" souligne Laurent Freulat. Enfin, même si des disparités existent en fonction des secteurs, les hommes sont surreprésentés (deux tiers) dans les créations d'entreprises par rapport aux femmes (un tiers). Un déséquilibre qui reste relativement stable depuis 2018.

Grégoire Normand

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Commentaires 3
à écrit le 21/01/2022 à 19:21
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"et de la progression de la vaccination". Sous la contrainte surtout pour beaucoup de salariés et non par enthousiasme.

le 23/01/2022 à 14:48
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Les entreprises privées françaises n'ont aucun pouvoir sur leurs salariés pour forcer à la vaccination. On n'est pas aux USA. La très grande majorité le fait librement. Ne prenez pas vos fantasmes complotistes pour des réalités.

à écrit le 21/01/2022 à 18:38
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En pleine reprise ? Où est-ce que vous voyez une reprise ? Des rattrapages de chantiers interrompus, oui, mais pas de vraie reprise à l'horizon.

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