Ingénieurs : former des femmes, un enjeu crucial pour la compétitivité française
Julien Gouesmat

Les femmes restent minoritaires dans les grandes écoles d'ingénieurs les plus sélectives.
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Julien Gouesmat

Les femmes restent minoritaires dans les grandes écoles d'ingénieurs les plus sélectives.
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Malgré des décennies d'efforts pour promouvoir la mixité dans les filières scientifiques, les femmes demeurent largement sous-représentées dans les écoles d'ingénieurs françaises. En croisant les données scolaires, les dynamiques de performance et les projections économiques, deux études récentes dressent ce constat implacable et avancent des pistes concrètes pour y remédier.
À l'entrée dans les classes préparatoires scientifiques (CPGE), les jeunes femmes ont souvent un parcours scolaire plus brillant que celui de leurs camarades masculins. Elles sont plus nombreuses à avoir décroché une mention très bien au baccalauréat, 59 % contre 47 %. Et pourtant, à l'issue de deux ou trois années de préparation intense, elles restent minoritaires dans les grandes écoles d'ingénieurs les plus sélectives, où elles ne représentent que 20 % des effectifs.
Que se passe-t-il en 3 ans ? Ce paradoxe est au cœur de la note n°115 de l'IPP (Institut des Politiques Publiques), publiée en mai 2025. Les autrices, Cécile Bonneau et Léa Dousset, s'appuient sur un ensemble inédit de données statistiques couvrant huit ans de parcours scolaires, couplées à des données collectées dans 18 CPGE.
Selon l'étude, l'écart de performance entre les sexes s'inverse progressivement pendant la CPGE. Initialement en faveur des filles, il devient favorable aux garçons dès la première année, et s'amplifie jusqu'au concours. Ce phénomène s'exacerbe dans les environnements les plus compétitifs, notamment les classes dites « étoile ». Les raisons de cette inversion sont multiples.
D'une part, les concours valorisent davantage des qualités d'endurance et de gestion du stress que les filles mobilisent différemment dans ce contexte très hiérarchisé. Contrairement à une idée reçue, les femmes ne présentent pas moins de concours que les hommes, ni ne visent moins les écoles les plus prestigieuses. Cependant, l'IPP observe également un « effet jour J » défavorable aux femmes : elles tendent à sous-performer le jour des concours par rapport à leurs résultats en contrôle continu.
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La pénurie de talents scientifiques, dénoncée dans le récent rapport Métiers de l'ingénieur : démultiplier nos ambitions de l'Institut Montaigne, confère une acuité particulière à cet enjeu. La France devra former près de 100 000 ingénieurs et techniciens supplémentaires par an d'ici 2035 pour répondre à la demande, y compris dans un scénario de réindustrialisation modérée. Or, les viviers actuels sont insuffisants. L'étude insiste : sans un élargissement significatif du recrutement, et notamment sans intégration massive de femmes, la France ne pourra pas combler l'écart qui se creuse entre ses besoins économiques et ses capacités de formation.
Le rapport pointe une série de freins structurels : désaffection des lycéens - et encore plus des lycéennes - pour les filières scientifiques, rigidité du système d'orientation, manque de visibilité des débouchés, et faible attractivité perçue des formations d'ingénieur. Il recommande de fixer un objectif de 40 % de femmes dans les écoles d'ingénieurs, de réhabiliter la culture scientifique dès l'école primaire, et de diversifier les viviers de recrutement (étudiants en réorientation, profils venus d'autres filières, étudiants internationaux).
Les recommandations de l'Institut Montaigne visent une réforme en profondeur du système éducatif. Il s'agit d'agir dès le plus jeune âge pour cultiver des vocations scientifiques chez les filles, mais aussi de réformer les écoles elles-mêmes : les rendre plus expérimentales et adaptables, mieux reliées au tissu économique, et plus attractives pour des profils féminins souvent rebutés par des cursus perçus comme rigides et masculins.
Autre levier : l'ouverture à l'international, en s'inspirant des écoles de commerce, qui ont su attirer un public plus diversifié en quelques années. À ce sujet, le récent rapport du Crédit agricole sur l'immigration confirme cette stratégie, le niveau de qualification des immigrés étant largement en hausse en France.
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Au-delà des enjeux de justice sociale ou de diversité, la mixité est aussi un levier d'innovation. Loin des clichés sexistes, les ingénieures n'ont pas de performance inférieure à leurs homologues masculins lorsqu'elles accèdent aux postes. Cependant, leur faible nombre limite la diversité des perspectives dans les équipes, en particulier dans les secteurs à fort enjeu sociétal : intelligence artificielle, climat, énergie, santé. Sans correction de cette dynamique, la pénurie de compétences pourrait se doubler d'un appauvrissement de la créativité collective.
Julien Gouesmat