Emmanuel Macron va-t-il gagner la bataille sociale, faute d'unité syndicale pour contester ses réformes menées au pas de charge ? Il est un peu tôt pour répondre à cette question mais, force est de constater que, pour l'instant, la « mayonnaise » ne prend pas : les actions des diverses fédérations de routiers n'ont pas bloqué le pays ; les journées de manifestations organisées par la CGT les 12 et 21 septembre n'ont pas permis, à ce stade, d'enclencher un rassemblement plus large, même si au sein de la CFDT et de Force Ouvrière de fortes minorités appellent aussi à descendre dans la rue.
Il n'y a que dans la fonction publique que l'unité se retrouve avec l'organisation d'une journée de protestation le 10 octobre à laquelle se rallient l'ensemble des organisations. Il faut dire que les fonctionnaires constituent les gros bataillons des organisations syndicales. Or, les élections professionnelles dans la fonction publique se profilent - elles auront lieu en décembre 2018 - aussi, malheur à l'organisation syndicale qui « négligerait » les fonctionnaires. C'est ce qu'a bien compris la CFDT qui ambitionne de devenir la première organisation dans la fonction publique - après avoir déjà ravi la première place dans le privé, aux dépens de la CGT - qui a appelé à descendre dans la rue le 10 octobre, alors qu'elle ne l'a pas fait pour les ordonnances réformant le droit du travail. D'ailleurs, la direction de la CFDT, Laurent Berger en tête, s'est fait invectiver par de nombreux adhérents, lors du grand rassemblement parisien de la CFDT du 10 octobre qui a réuni 10.000 militants.
« Qu'est-ce qu'on attend pour descendre dans la rue ? », a ainsi lancé un délégué du personnel. « Soit vous ne comprenez pas, soit vous faites semblant de ne pas comprendre que derrière toutes ces réformes, il y a un projet patronal » a relevé un autre, évoquant les lois Rebsamen de 2015 et El Khomri de 2016. Lui aussi réclame des « actions beaucoup plus fortes et vigoureuses pour contrer les ordonnances ».
Très serein, le secrétaire général de la CFDT leur a répondu dans son discours :
La CFDT a donc décidé de combattre les ordonnances dans les entreprises plutôt que dans la rue. C'est sa conception du syndicalisme. Laurent Berger a prévenu que les délégués syndicaux CFDT ne signeront pas des accords remettant en cause les droits des salariés. Or, et c'est tout le pari des ordonnances : sans accord d'entreprise, il sera difficile de faire bouger les lignes. Sur ce dossier précis, FO est grosso modo dans le même registre : le syndicat de Jean-Claude Mailly préfère se battre sur le contenu des décrets d'application ou lors des négociations en entreprises plutôt que de descendre dans la rue. Sauf que les instances de Force Ouvrière ont quelque peu désavoué l'attitude « modérée » de Jean-Claude Mailly. Résultat, celui-ci a lâché un peu de lest. Il assure maintenant que d'ici le 20 novembre - quand le projet de loi ratifiant les ordonnances pour leur donner force de lois sera examiné par le Parlement - FO va manifester. Mais, d'ici là, Jean-Claude Mailly va rencontrer les autres patrons de confédérations pour se concerter.
Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT n'attend que ça. Il a parfaitement conscience des limites des deux journées organisées par sa confédération les 12 et 21 septembre. Certes, les rassemblements étaient honorables, les défilés étaient loin d'être clairsemés. De nombreuses fédérations FO et CFDT étaient même présentes. Mais rien ne vaut une « vraie » journée d'actions appelée par les cinq centrales représentatives. Aussi, à plusieurs reprises, Philippe Martinez a appelé à « l'unité syndicale ». Pour autant, il semble peu probable de voir dans les semaines à venir les cinq leaders syndicaux défiler main dans la main. Car CFDT et CGT ne sont pas sur la même longueur d'onde... Pour le plus grand soulagement d'Emmanuel Macron.
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La CGT veut rallier à elle les opposants et les déçus du macronisme pour se refaire une santé. De fait, en 2017, la CGT a perdu sa place historique de première confédération syndicale dans le privé, on l'a dit, au profit de la CFDT. Certes, elle reste la première centrale si l'on tient compte du public. Mais en tout état de cause, la CGT perd du terrain. Elle pense donc qu'en musclant son discours et en se posant en principale force de contestation à Emmanuel Macron et sa majorité cela lui fera gagner des points.
La CFDT, elle, ne croit plus aux manifestations systématiques dans la rue. Elle pense que les vrais combats se mènent dans les entreprises. Surtout, Laurent Berger veut tenir compte du calendrier politique :
Mais tout le monde dans le camp syndical ne partage pas ce point de vue. A la CGT, mais aussi dans les rangs de la CFDT et de FO, nombreux sont ceux qui rappellent que la largesse de l'élection d'Emmanuel Macron au second tour face à Marine Le Pen n'avait pas valeur d'adhésion mais exprimait surtout un rejet du Front National.
La divergence d'analyse empêche donc le front syndical. Mais, ce scénario idéal pour le gouvernement peut être remis en cause dans les semaines à venir, quand les dossiers de l'assurance chômage ou de la formation professionnelle vont être abordés. Emmanuel Macron en a tellement conscience qu'il va de nouveau rencontrer en entretiens bilatéraux l'ensemble des leaders syndicaux et patronaux les 12 et 13 octobre, afin de connaître les lignes rouges à ne pas franchir. Soit exactement la même méthode que celle employée pour les ordonnances.
De fait, Laurent Berger a déjà été très clair. Si, pour lui, les ordonnances constituaient le volet « flexibilité » de la réforme, il exige maintenant un volet « sécurité » pour les salariés, via notamment de vraies meilleures garanties en matière de formation. Il refuse également une remise en cause du principe même de l'assurance chômage. Il s'inquiète à cet égard de la disparition en 2018 de la cotisation salariale d'assurance chômage : « il n'est pas question de renoncer au caractère assurantiel de l'assurance chômage au profit d'une allocation universelle identique pour tous .Or, la disparition de la cotisation assurance chômage est un mauvais signal. »
Les autres organisations syndicales sont exactement sur la même longueur d'onde : pas question de toucher au caractère assurantiel de l'assurance chômage. Or, On sait qu'Emmanuel Macron veut ouvrir l'indemnisation aux indépendants et aux commerçants notamment. Soit des non-salariés. Ce qui, logiquement, signifierait que le financement des indemnités ne serait plus assuré par les seules cotisations salariale et patronales d'assurance chômage comme c'est le cas aujourd'hui. Or, si à l'avenir, les allocations chômage sont financées par la CSG ou une autre ressource universelle, il y a en effet un risque pour un salarié perdant son emploi de ne plus être indemnisé en fonction de son ancien salaire. On ne serait plus en effet dans la logique du salaire différé.
Très inquiets sur ce possible glissement, l'ensemble des responsables syndicaux (et patronaux) ont d'ailleurs écrit le 5 septembre à l'Exécutif pour l'alerter sur le sujet :
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Emmanuel Macron doit donc faire attention. L'assurance chômage est le « bébé » des organisations syndicales et patronales. Ce sont elles qui l'on instituée en 1958... pas l'Etat. Et même la CFDT est prête à se mobiliser pour défendre le régime. Un front syndical est donc tout à fait envisageable sur ce dossier. Et il sera aisé pour les organisations syndicales de rassembler du monde, si les allocations chômage venaient à diminuer du fait de la réforme. Le match est donc loin d'être terminé entre le gouvernement et les organisations syndicales, même si le premier mène actuellement par « un à zéro ».
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