Réindustrialisation : la relocalisation ça marche et ça profite aux PME, dixit Trendeo

À la lumière crue de la crise du Covid, la France (comme nombre d'autres pays occidentaux) a vu ses fragilités exposées comme jamais et notamment l'extrême dépendance de son tissu industriel aux produits et composants fabriqués par des entreprises situées à l'autre bout du globe. Dans une étude, le cabinet Trendeo constate une tendance mondiale à la relocalisation des industries, qu'il a vu se dessiner au fur et à mesure que les investissements retrouvaient en 2021 leur niveau d'avant-crise du Covid. Avec un focus particulier sur la France qui, en 2021, inverse la tendance précédente en créant plus de sites industriels qu'elle n'en perd.
Jérôme Cristiani

9 mn

(Crédits : KAI PFAFFENBACH)

La pandémie de Covid-19 et son cortège de confinements et de restrictions ont mis à l'épreuve les économies mondiales. Des pénuries de produits et de composants sont apparues, dues à la mise en sommeil des outils de production et de transformation, provoquant de fortes tensions sur l'ensemble des chaînes logistiques, lesquelles ont à leur tour accentué la désorganisation générale du commerce mondial.

La France, comme nombre de pays occidentaux, a vu placée sous une lumière crue ses fragilités avec l'extrême dépendance de son tissu industriel à des produits et composants fabriqués par des entreprises situées à l'autre bout du globe.

Le renforcement des problématiques de souveraineté

Si, depuis quelques années, les questions de souverainetés juridique, technologique, numérique et de défense resurgissaient régulièrement, elles devenaient d'une actualité brûlante en janvier 2020.

L'arrivée du coronavirus n'a fait que renforcer ce questionnement en plaçant au-dessus de la pile des précédentes les problématiques de souveraineté médicale avec le manque de matériel et de composants médicamenteux, puis de souveraineté industrielle, avec la crise des supply chains - citons l'exemple de la pénurie de composants dans l'automobile, toujours en cours.

Relocalisation, un phénomène multifacettes

De fait, dans son étude publiée hier, le cabinet Trendeo constate une tendance mondiale à la relocalisation des industries, qu'il a vu se dessiner au fur et à mesure que les investissements retrouvaient en 2021 leur niveau d'avant-crise du Covid.

Mais l'étude Trendeo décrit un phénomène multifacettes avec aussi le raccourcissement des supply chains, et la robotisation croissante de l'appareil logistique.

Enfin, cette étude montre qu'en France, fait notable, la tendance à la relocalisation bénéficie surtout aux PME.

La distance se réduit entre centres de décision et sites de production

La méthodologie utilisée par Trendeo pour mesurer ce phénomène mondial mérite quelques explications.

Le cabinet de veille et de recherche d'information a calculé, à partir de sa propre collecte de données, que, à la mi-2021, la distance moyenne entre le lieu de décision d'un investissement (grosso modo, le siège social) et le lieu même de l'investissement (le lieu de production) s'était établie à 3.120 kilomètres.

Comparée aux données de l'année 2020, il s'avère que cette distance a baissé en 2021 de presque 5% dans le monde, soit la baisse maximale jamais observée jusqu'ici depuis la création en 2016 du baromètre de l'industrie publié par Trendeo.

Cette diminution de la distance n'est pas nouvelle, le mouvement s'était amorcé en 2018 et 2019, il s'est poursuivi en 2021, certes avec un léger ralentissement.

Tendance synchrone au raccourcissement des supply chain

David Cousquer, fondateur de Trendeo, explique à La Tribune que l'étude Trendeo, dépasse la seule question de la relocalisation entendue dans son sens strict, comme le retour des sites de production dans le pays où est installé le siège social de l'entreprise.

Car un autre mouvement se dessine en même temps, qui ne doit donc pas se confondre avec la stricte relocalisation, c'est celui de "la contraction des chaînes mondiales de production" évoqué lors d'une récente présentation du "baromètre annuel de l'usine du futur".

En effet, explique le fondateur de Trendeo à La Tribune, avec la crise sanitaire, certaines entreprises n'ont pas forcément réimplanté leurs usines dans le pays d'origine, mais simplement rapproché leurs centres de production, par exemple dans un pays à bas coût comme un ex-pays de l'Est. Avantage: la chaîne d'approvisionnement est plus courte, avec par exemple, moins d'aléas comme le manque de conteneurs ou de navires pour les transporter.

Alors que ces dernières décennies, le monde vivait sous le régime de la mondialisation,  Gwenaël Guillemot, directeur de l'Institut de la réindustrialisation, responsable du département Industrie à l'école d'ingénieurs CESI, et partenaire du baromètre de Trendeo, voit une tendance de fond apparaître:

"Il y a une régionalisation des investissements industriels mondiaux, on voit que c'est une tendance de fonds", explique-t-il à l'AFP.

En France, une "forte hausse" des relocalisations

S'agissant de la situation en France, fait notable, note le baromètre Trendeo, "le phénomène se traduit par des relocalisations en forte hausse".

Dans le détail, quelque 115 relocalisations ont été identifiées depuis septembre 2019. Pour la seule année 2021, l'étude dénombre 45 implantations ayant généré plus de cinq emplois, grâce le plus souvent aux aides financières du plan de relance du gouvernement et de l'Union européenne.

Pour mesurer le bond en avant, il faut comparer avec cette période où la France ne cessait de perdre des usines: par exemple, selon les recensements de Trendeo, la France perdait 140 sites industriels en 2013, 54 en 2014, et encore 44 usines en 2015.

Et il a fallu attendre... 2021 pour voir une inversion de tendance: "La France crée à nouveau des usines" claironnait comme de juste L'Usine nouvelle le 1er décembre dernier dans son "Bilan industriel 2021", dénombrant la création de 53 "implantations industrielles" dans l'Hexagone contre 24 fermetures (selon un décompte arrêté au 18 novembre).

Entreprises françaises, étrangères et start-up

Le terme d'"implantations industrielles" comprend des sites de production proprement dits, mais aussi des plateformes logistiques et des centres de R&D (Recherche et développement), explique L'Usine nouvelle dans son "Bilan industriel 2021"Plusieurs catégories d'entreprises participent de ce renouveau industriel: de grands leaders français comme Lactalis ou Faurecia, mais également de nombreuses startups, par exemple dans l'hydrogène ou la chimie verte, sans oublier l'apport des entreprises étrangères (Electrosteel, Merck...) qui bénéficie aussi au territoire.

Au passage, en parlant de l'apport des entreprises étrangères, on voit nettement le point de disjonction entre les problématiques de réindustrialisation et de relocalisation, qui sont par ailleurs si souvent mêlées.

France Relance: un booster à 2,9 milliards d'euros

La publication note aussi les effets positifs du plan de France Relance à 2,9 milliards d'euros, initié en 2020, notamment sur les investissements dans les projets orientés sur les thématiques de recyclage ou plus largement de l'économie solidaire. Olivia Grégoire, secrétaire d'État chargée de l'Économie sociale, solidaire et responsable, rappelait en septembre 2020 que plus de 1 milliard d'euros du plan de relance y était consacré.

Côté fermetures de sites industriels, le secteur de l'automobile fait partie des plus touchés (Bridgestone, à Béthune dans le Pas-de-Calais, qui a abouti à la suppression de 860 emplois) mais aussi les fonderies sous-traitantes, comme celle de SAM, Société aveyronnaise de métallurgie, dont la cessation d'activité a été prononcée le 26 novembre par le tribunal de commerce de Toulouse, emportant avec elle ses 340 emplois.

Malgré cela, le solde reste positif dans l'hexagone, contrairement à 2020 marquée par un nombre de fermetures de sites industriels supérieur à celui des ouvertures.

Un effet sur le tissu industriel des PME

Comparant avec cette année 2021 pour laquelle l'étude Trendeo a dénombré 45 implantations ayant généré plus de cinq emplois, Gwenaël Guillemot interrogé par l'AFP, explique comment le plan France Relance a permis de franchir un cap:

"Avant France Relance, on comptait en moyenne une dizaine de cas de relocalisations de plus de cinq emplois par an en France, avec un pic à une trentaine de projets en 2014 grâce à l'activisme du ministre de l'Industrie de l'époque Arnaud Montebourg, mais la mayonnaise n'avait pas pris."

"Il y a bien quelque chose qui se passe, et cela impacte surtout le tissu industriel des PME", analyse-t-il, alors que le phénomène des délocalisations avait, lui, surtout touché les grands groupes.

Du coup, la tendance est encore loin de se refléter dans les chiffres de l'emploi global : "31.740 emplois ont été délocalisés entre 2009 et 2021, et 4.885 emplois ont été créés, relocalisés dans le même temps", indique M. Guillemot.

Pas de "démondialisation"

Mais attention, ce mouvement de relocalisation n'est pas pour autant signe d'une démondialisation, David Cousquer confirme ce bémol à La Tribune:

"Si avec ce mouvement de relocalisation ou de raccourcissements des supply chain, on peut parler de régionalisation, il est bien trop tôt pour parler de dé-mondialisation."

Relocalisation : les robots à l'aide ?

L'une des activités industrielles les plus en expansion, détectée par l'étude, est celle de des plateformes logistiques robotisées qui se développent avec l'essor du commerce électronique.

Au second semestre 2020, Amazon a ainsi représenté un record de 38% de tous les investissements logistiques enregistrés dans le monde, indique l'étude.

Et au total 1.705 plateformes se sont implantées entre 2016 et 2021 (125 en 2021, soit le même nombre qu'en 2019, avant la crise), plaçant ce secteur au deuxième rang des hausses d'investissement industriel l'an passé, derrière la pharmacie, et avant l'électronique.

David Cousquer explique que ce phénomène de robotisation galopante des entrepôts logistiques n'est pas tant dû à la recherche d'économies de salaires qu'un moyen de pallier un manque criant de main-d'oeuvre.

Une chose semble sûre, la réindustrialisation va constituer un thème central de la campagne présidentielle d'ici au printemps 2022.

(avec AFP)

Jérôme Cristiani

9 mn

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Commentaire 1
à écrit le 08/12/2021 à 21:38
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la chine gagne a tres court terme, a un peu plus long, tout le monde se rend compte de qui il depend; donc va y avoir un eclatement des risques ( ce qui soit dit en passant devrait etre la norme depuis longtemps, sauf dans les boites dirigees par des...

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