Relocaliser en France ou miser sur l'industrie du futur ? Le débat fait rage

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Dans un cahier publié le 4 février dernier, les experts du Cercle des économistes appellent à investir dans les secteurs d'avenir comme l'hydrogène pour réindustrialiser la France.
Dans un cahier publié le 4 février dernier, les experts du Cercle des économistes appellent à investir dans les secteurs d'avenir comme l'hydrogène pour réindustrialiser la France. (Crédits : John Cockerill)
Pour accompagner le retour de l'industrie en France, le gouvernement a décidé de consacrer 1 milliard d'euros du plan de relance aux relocalisations. Faire revenir les usines ou favoriser l'implantation de nouvelles activités en France ? Un débat qui a agité le Cercle des Économistes et ses invités lors de la remise d'un rapport sur le sujet.

Peut-on vraiment réindustrialiser la France ? Une proposition qui est loin d'être évidente. Depuis 1980, la part de l'industrie dans le PIB tricolore a en effet baissé de 10 points, s'établissant à 13,4% de la valeur ajoutée en 2018, selon l'INSEE. L'Allemagne a, elle, conservé 25,5% de cette valeur. Pire, la part de l'emploi industriel tricolore est passée de 25% de l'emploi total en 1974... à seulement 10% en 2018. Face à ce recul, le Cercle des économistes, qui se réclame en rupture avec le néolibéralisme, a publié en février un rapport destiné à tirer la sonnette d'alarme. A contre-courant de l'impulsion du gouvernement - qui y consacre 1 milliard d'euro dans son plan de relance -, ces économistes mettent en garde contre le piège de la relocalisation et des solutions de court terme.

Le Cercle va aussi à l'encontre de la doxa, quand, 84% des Français pensent qu'il faut « relocaliser en Europe le maximum de filières de production » pour retrouver une souveraineté industrielle, d'après un sondage en avril 2020 Viavoce/Libération. A l'inverse, les experts appellent à fixer des objectifs plus ambitieux pour moderniser le tissu industriel français. Concrètement, ils prônent des investissements massifs dans les secteurs d'avenir comme la transition écologique ou le numérique.

Lire le rapport

Une fausse bonne idée

Premier argument à rebours du projet du gouvernement, pour Élie Cohen, économiste et directeur de recherche au CNRS, la réalité est sans appel :

« relocaliser les usines parties à l'étranger n'est pas une solution car il y avait des bonnes raisons à ce mouvement ».

En outre, une grande partie des emplois correspondant aux activités déplacées n'existent plus sur le territoire, rappelle le Cercle dans son rapport. Par conséquent, ce phénomène reste mineur en France : en quatre ans, il n'y aura eu que 98 cas de relocalisations entre mai 2014 et septembre 2018, selon la direction générale des entreprises (DGE) citée dans un rapport de l'Assemblée Nationale.

Face à ce désintérêt de l'Hexagone pour ce type d'emplois, « la France n'a pas d'autre choix que de reconstruire une industrie sur les activités du futur », souligne Arnaud Montebourg, ancien ministre de l'Économie, et invité au débat du Cercle. Selon l'ancien élu socialiste, la politique de réindustrialisation doit donc être une politique de localisation, plus que de relocalisation.

 Lire aussi : Relocalisations : l'impossible retour des emplois perdus

Retrouver l'envie de produire en France

Localiser ces nouveaux emplois, oui, mais comment ? Tout d'abord, il faut « retrouver le désir de produire », selon l'expression de Jean-Hervé Lorenzi, professeur à l'université Paris-Dauphine et président du Cercle.

Reste que, avec un niveau d'impôts de production s'élevant à 4,6% du PIB en 2018, contre 2,2% en moyenne dans la zone euro, la France présente une des fiscalités les moins avantageuses d'Europe, rappelle France Stratégie dans un rapport. Alors même que, depuis dix ans, les différents gouvernements multiplient les mesures pour rétablir la compétitivité des entreprises tricolores : baisse des cotisations sociales des employeurs, CICE, baisse de 20 milliards des impôts de production.

Ce qu'il faut, c'est aller encore plus loin, « c'est se réaliser (...) redonner à soi même et à notre pays une vraie perspective » écrit Jean-Hervé Lorenzi dans le cahier du Cercle. Mais « cet indispensable préalable » ne suffira pas si on ne s'attaque pas au problème de la formation, prévient-il.

Lire aussi : Impôts de production, chômage partiel, formation... Castex cherche la confiance aux Rencontres du Medef

Former les travailleurs nationaux à de nouvelles compétences

« Nous pensons qu'au cœur des difficultés des entreprises industrielles en France, il y a l'insuffisance des compétences alimentée par les déficiences du système éducatif », affirme ainsi Patrick Artus, directeur de la Recherche et des Études de Natixis, qui appelle à ne pas se tromper de problème. Or, les offres d'emploi dans l'industrie ne manquent pas. Il y avait même 94.838 emplois à pourvoir en France au deuxième trimestre 2016, et l'industrie manufacturière figurait dans les secteurs les plus en demande, d'après une étude réalisée par la Direction de l'animation et de la recherche, des études et des statistiques (DARES). En fait, ces chiffres montrent le déficit de connaissances du côté des travailleurs.

De la même façon, « le fait par exemple qu'il n'y a que 18 robots pour 1000 salariés de l'industrie en France, contre (...) 35 en Allemagne est très fortement corrélé avec la faiblesse des compétences », ajoute Patrick Artus.

Pour répondre à cette carence, Jean-Hervé Lorenzi, Alain Villememeur et Léa Konini appellent, dans une tradition française, à promouvoir les formations scientifiques. En particulier, ils espèrent une revalorisation des classes préparatoires qui accueillaient à la rentrée 2019 0,2% d'étudiants de moins que l'année précédente, selon une étude du MESRI-SIES. Pour le reste du système éducatif français, Patrick Artus recommande de concentrer les efforts sur « la formation des enseignants, la poursuite du développement de l'apprentissage, la concentration de l'enseignement dans les matières fondamentales », dont les mathématiques. En 2020, la France était avant-dernière du classement PISA dans cette catégorie.

Bien sûr, ces réformes n'auront pas d'effet immédiat et les économistes du Cercle appellent la France à s'armer de patience.

« Baisser les impôts des entreprises peut se faire en un instant, redresser les compétences est un programme sur dix ans » poursuit Patrick Artus. « A court terme, il faut donc craindre, que (...) ce qui va dominer est un nouveau flux de délocalisations (...) mais cela ne doit pas décourager de mener le travail de redressement des compétences », prévient-il.

Investir dans les secteurs stratégiques

Si les initiatives pour rétablir la compétitivité tricolore se multiplient, il faut désormais concentrer les efforts sur les secteurs d'avenir, note l'association. Pour les identifier, la France peut commencer par cibler la demande des consommateurs. Par exemple, Olivier Lluansi, ancien Conseiller à l'Industrie et l'Énergie, suggère de profiter de l'engouement des consommateurs pour le Made in France pour localiser l'activité des entreprises. En 2020, un Français sur quatre a ainsi consommé davantage auprès des producteurs locaux, d'après une étude Ipsos publiée en février.

Surtout, la France doit « réfléchir à l'industrie dans le monde nouveau » a renchéri Pierre-André Chalendar, PDG de Saint-Gobain, lors du débat organisé en février à ce sujet. Dans une étude menée au premier semestre 2020, PwC répertorie ainsi 58 catégories de produits et de services « qui soulèvent des enjeux d'avenir et d'innovation et donc propices à une localisation de leur production », écrit Olivier Lluansi dans le cahier du Cercle.

La transition écologique et le numérique

En plus des cette liste, les experts attirent l'attention sur deux grands secteurs stratégiques : la transition énergétique et le numérique. À ce titre, les économistes et leurs invités se sont réjouis lors du débat du 4 février des 30 milliards d'euros consacrés à la transition écologique dans le plan de relance. En particulier, 1,2 milliard d'euros sont dédiés au volet « Transition agricole, alimentation et forêt ». Or, comme le rappelle Sylvie Jéhanno, PDG de Dalkia, les infrastructures qui permettent de réaliser des économies d'énergie requièrent « des techniciens locaux et non délocalisables ». L'objectif de décarbonation de l'économie est donc une aubaine pour l'industrie tricolore.

Dès lors, ces investissements permettront de créer des filières françaises. Par exemple, Elie Cohen appelle à localiser « la nouvelle filière automobile électrique », « des usines de composants pour la 5G », ou « la filière Hydrogène » sur le sol national.

Rétablir l'attractivité du territoire

Avant de conclure le propos, note d'espoir dans le Cercle des économistes : si l'ensemble de ces transformations sont faites, elles permettront de rétablir le niveau d'attractivité qui s'essouffle en France et en Europe depuis plusieurs années. De fait, entre 2017 et 2018, le nombre d'investissements directs étrangers (IDE) en Europe a diminué de 4%, d'après le rapport annuel d'EY sur l'attractivité internationale.

Face au Vieux Continent, l'Asie reste encore la première terre d'accueil des IDE. La preuve : l'étude annuelle publiée en décembre par Trendeo a recensé 18.183 investissements industriels en Asie sur la période 2016-2020, soit 53% des investissements industriels dans le monde, contre 13% en Europe.

Mais la France avance dans la bonne direction, estiment les économistes. Et de citer les mesures adoptées depuis plusieurs années pour les coûts de production et les compétences des actifs qui ont permis de rehausser le niveau des investissements industriels. Pour eux, l'optimisme peut clore les débats, avec, depuis 2016, le nombre de projets industriels financés par des IDE qui a doublé, passant de 200 à 400 projets par an, selon France Stratégie.

(avec AFP)

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a écrit le 28/02/2021 à 10:26 :
Pour moi l'industrie du futur c'est l'industrie médicale, vaccins et médicaments , car on n'a plus les moyens de maîtriser la croissance démographique, principal danger pour les décennies à venir. On va dépenser des milliards d'euro pour les transports en pure perte car tous les projets sont utopiques et dépendant d'une énergie électrique qu'on ne pourra plus produire sans les centrales nucléaires. On nous amusent avec les véhicules autonomes qui seront des bombes pour les terroristes ou des navettes à 100 000 euros qui voleront sur la Seine ,ou des avions électriques, des drones taxi sans pilotes bref l'avenir n'est pas dans le transport !!!
a écrit le 27/02/2021 à 19:19 :
Relocaliser des industries d'articles de gde consommation à faible VA que le monde occidental (et pas que la France, comme veulent le faire croire le - de 1% de frexiter, à cause soi disant de l'UE) a commencé à délocaliser en masse en Asie ds les années 80 après les chocs pétroliers , tt en suivant les politiques anglo saxonnes de dérégulation économique initiées par Reagan et Thatcher, serait une très grave erreur.
Même la Chine championne incontestable de cette délocalisation de ces 30 dernières années, délocalise à son tour à cause de la hausse des salaires et des revendications sociales ( vers le Vietnam, Cambodge, Philippines, Ethiopie...) ou robotise à outrance pour maintenir ces industries sur son sol. Alors en Europe, relocaliser ds ces conditions, c'est forcément perdu d'avance, malgré le poids des subventions publiques !!
Une exception toutefois avec les articles de gde consommation produits essentiellement en Allemagne, mais au prix d'une très forte VA (automobile premium, électroménager HT de gamme, outillage gd public de qualité professionnelle...) avec un effort soutenu ds l'innovation, la qualité, le SAV, le marketing...et une organisation industrielle de très ht niveau bénéficiant de l'accès privilégié à la ss traitance low cost des pays industrialisés du PECO ( Pologne, Slovaquie, Hongrie...) suite au dementelement du Rideau de fer ds les années 90. Ces produits restent plébiscités par une clientèle mondialisée aisée et exigeante qui n'hésite pas à payer le prix fort pour un service de qualité quasi individualisé.
En France, le sursaut industriel doit permettre de satisfaire une souveraineté nationale ds la santé et le matériel médical, l'agroalimentaire par une autosuffisance à obtenir ds le bio, la défense ( avec maintien des savoir faire variés : physique des matériaux, fabrication des systèmes d'armes, composants électroniques de pointe, informatique de spécialité et cybersecurite...), l'énergie decarbonee ( nucléaire et ENR) ds un contexte d'explosion à venir de la consommation électrique.
Enfin, les économistes ont raison de s'approprier les nvelles filières de la transition énergétique par un investissement massif, si possible en partenariat européen (mobilité électrique, filière H2, ENR, matériaux bio sources avec la construction bois qui explose...), avant que l'Asie voire les US ne prennent irrémédiablement l'avantage.
a écrit le 27/02/2021 à 13:20 :
Suite.. "Il pourrait rester : -le tourisme ? Mais l'État laisse se dégrader notre patrimoine -note perso qui préfère donner nos ronds à l' UE-, -la production agricole fruitière, maraîchère et l'élevage ? Mais l' UE détruit notre agriculture (CETA TAFTA MERCOSUR etc), -la gastronomie, vins, viandes restos. Mais Macron détruit les bars et restos".. F Asselineau .. Où se situent les vrais problèmes sinon dans le fait d' être 1/coincés dans l' UE et 2/ d' élire à chaque quinquennat un responsable de gvt euro-mondialiste qui détruit, avec patience et application et depuis trente ans, la France de l' intérieur?.. FREXIT comme une urgence, existentielle, vitale..
a écrit le 27/02/2021 à 13:16 :
Comment relocaliser sans supprimer la seule cause des délocalisations, l' UE ce qu' aucun gvt européiste depuis 40 ans ne veut faire puisqu' il s' est fait élire pour rester dans l' UE? Les entreprises détruisent les emplois parce que l' UE a rendu la chose possible via l' article 63 du TFUE soit la libre circulation des biens et des capitaux. Résultat à travers cet exemple : "L' UE DÉTRUIT NOTRE INDUSTRIE AUTOMOBILE : Importations de voitures chinoises en Europe : 2020 : 50.000, projection 2025 : 500.000. Comme pour les télés, téléphones mobiles, trains, avions, j'annonce depuis des années ce futur raz-de-marée. Il résulte de la libre-circulation des capitaux et des marchandises posée par les traités. Il est fondamental de comprendre que cette destruction, secteur par secteur, de toute notre industrie va s'accélérer si la France reste dans l'UE et l'euro. Ni Mme Le Pen, ni Mélenchon, ni Bertrand, ni Montebourg n'y pourraient donc rien changer s'ils étaient élus à l'Élysée. En 2040, il restera quoi aux français pour gagner leur vie"?. F Asselineau ce jour.. Il n' y aura JAMAIS de solutions sans FREXIT..
Réponse de le 27/02/2021 à 22:35 :
Votre commentaire me fait bien rire je pense que vous n'avez certainement du mouiller votre chemise dans les affaires. Pour ce qui de Asselineau vous me faites bien rire l'homme qui se baladait à l'étranger dans les ambassades et petits fours, lui a mouillé sa chemise dans la technocratie. Encore l'ENA qui voudrait nous faire croire qu'il est l'homme de la situation oui mais pour couler encore plus notre pays. Le sujet va bien au delà d'un frexit qui n'est certainement pas le sujet pour qui a travaillé plusieurs décennies dans le monde. Pour ce qui de l'euro un pays avec une monnaie faible comme pourrait être le franc aurait bien du mal a trouver les finances pour boucler les fins de mois. Je note avec plaisir que mister gope Asselinaeu ne fait pas des miracles aux élections. N'est ce pas cet artiste du frexit qui a des ennuis dans son parti?
a écrit le 27/02/2021 à 10:43 :
L'industrie du futur, n'est qu'une vision préconçue de l'avenir afin de construire des rentes! Et.., la relocalisation d'entreprise inadapté a notre environnement n'est pas souhaitable car dépendante de la subvention!
a écrit le 27/02/2021 à 9:27 :
c'est un faux debat
les raisons pour laquelle la france n'a plus d'industrie sera la meme pour expliquer pourquoi y aura pas de nouvelles technos
la france a mis dehors le grand capital capitaliste avant de decouvrir que l'industrie est intensive en capital
les lois normes et consors a la francaise, ca n'interesse personne, sauf les politiciens qui croient que leurs reves vont devenir realite ( mais quand ils sont confrontes, ils font comme THEVENOUD, ils expliquent qu'a titre perso ils ont la phobie)
personne n'est interesse par la loi alur qui confond association a but non lucratif et entreprise
personne ne veut etre poursuivi en penal pour ecocide ou delit d'entrave a la moindre contrariete de la cgt
personne ne veut monter une boite, la developper et entendre melenchon hurler qu'il va se l'appriprier car c'est a la france, pas a celui qui l'a cree
personne ne veut monter une boite qu'il ne pourra pas vendre car la france mettra son veto
personne ne veut embaucher des petits francais qui sont dernier au pisa en langue en economie et dans tout le reste mais qui ont des pretentions salariales colossales
personne ne veut sacrifier sa vie pour remplir les caisses pour que des politiciens jettent l'argent public par la fenetre
personne ne veut du florange dailymotion eckert alur et toutes ces lois a la con, en plus du permanenet couperet du principe de precaution
avant d'avoir plein de projet faut se demander si les gens en face sont d'accord
comme ces polititiens qui veulent une dette perpetuelle sans interet sans se demander si le creancier sera d'accord ( ce qui a l'air d'etre le cas ' sur simple demande en remplissant le petit formulaire social et solidaire')
a écrit le 26/02/2021 à 19:29 :
Pour relocaliser, faut-il encore que les raisons ayant poussé à la délocalisation ont disparues. Est-ce que les 35 h ont disparues ? Est-ce que la fiscalité confiscatoire a disparue? Est-ce que les syndicats aux demandes délirantes ont disparus? Alors je vois pas ce qui feraient revenir ceux qui sont partis produire ailleurs.
Réponse de le 26/02/2021 à 19:50 :
Houlala, ça s'arrange pas vous !!
Réponse de le 26/02/2021 à 21:39 :
@panoramix : Avec des lunettes roses panoramiques, vous ne pouvez c'est vrai que voir les choses autrement.
Réponse de le 28/02/2021 à 2:17 :
@Tototiti.
Vous avez encore une bonne vision de ce qui se passe chez vous.
La redistribution abusive, la fiscalite, ces rentes sur le dos des fiscalises ne sera jamais remise en question.
Mais jusqu'a quand ?
Ca finira mal ds tous les scenarios. Good luck.

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