Pour sa cinquième tentative aux législatives, la sœur aînée de Marine Le Pen a été parachutée dans l’ex-circonscription de François Fillon, dans la Sarthe. Arrivée en tête au premier tour, elle pourrait bien l’emporter face à une candidate LFI.
Elle n'est pas du coin. « Mes adversaires me le reprochent, c'est de bonne guerre », admet Marie-Caroline Le Pen, débarquée sur cette terre rurale au lendemain de la dissolution de l'Assemblée nationale. « J'ai des amis ici et le premier tour prouve que j'ai été adoptée », se défend-elle. Installée non loin du Mans, dans une maison de location, la candidate Rassemblement national de la 4e circonscription de la Sarthe, fille aînée de Jean-Marie Le Pen, doit aller voter ce dimanche dans les Hauts-de-Seine, où elle résidait encore il y a peu et où elle est élue. « Mais si je l'emporte, je démissionnerai du conseil régional d'Île-de-France et je m'établirai ici », promet-elle.
« Ici », dans cette jolie campagne qui s'étend entre les cantons de Loué, de Malicorne et de Sablé-sur-Sarthe, elle a obtenu 39,26% des voix au premier tour, devant la députée sortante de La France insoumise, Élise Leboucher, éducatrice spécialisée à Allonnes investie par le Nouveau Front populaire, qui en a récolté 25,94%. En troisième position, à seulement 35 voix d'écart, qualifiée pour le second tour, Sylvie Casenave-Péré (Renaissance), cheffe d'entreprise à Louailles, s'est finalement désistée, « pour éviter l'entrée possible d'un autre membre du clan Le Pen à l'Assemblée », a-t-elle déclaré le 1er juillet dans un communiqué. « La victoire était impossible avant son retrait, confie Élise Leboucher. Depuis, il y a un tout petit possible. »
À bord d'une camionnette noire
Elle précise qu'il lui faut au moins 7 000 des 13 000 électeurs de la centriste pour battre le RN. Le 3 juillet, quand nous rencontrons Marie-Caroline Le Pen sur la place de l'église d'un village, elle colle sur un mur son affiche de campagne, par-dessus celle de sa concurrente. À bord d'une camionnette noire, Le Pen sillonne les routes sarthoises pour serrer des mains et glisser des tracts dans les boîtes aux lettres. Son emploi du temps est serré ; avec son directeur de campagne et son jeune suppléant, Noa Lerosier, 20 ans, anciennement encarté chez Les Républicains, la candidate de 64 ans prévoit de se rendre dans 15 communes chaque jour. « Nous rencontrons aussi des maires, précise-t-elle. Ils ont de bonnes idées pour leurs communes mais ils se sentent bloqués par le poids de l'administratif. Tous sont très contents de nous voir. »
Certains, pourtant, ont appelé à voter pour son opposante du NFP et rendu publique une lettre de soutien, avec en incipit : « Pour faire vivre les 3 beaux mots inscrits sur le fronton des mairies, Liberté-Égalité-Fraternité, nous voterons pour Élise Leboucher. » Parmi les signataires, une surprise de taille, l'édile Emmanuel Franco, membre des Républicains. « Stéphane Le Foll a également appelé à voter pour moi », note Leboucher, requinquée par l'appui de cette figure socialiste, maire du Mans.
Elle connaît bien Jordan Bardella, avec qui sa fille fut un temps en couple
« Les gens en ont assez qu'on leur dise pour qui voter », rétorque Marie-Caroline Le Pen, qui n'imagine pas les électeurs macronistes se reporter sur une candidate de gauche. « Les LFI ce sont des violents, ose cette héritière du parti des gudards. Ils veulent désarmer la police et libérer 20% des prisonniers. » Elle poursuit, enchaînant les poncifs et fake news de son parti : « Dans la Sarthe, les habitants se sentent abandonnés et ils ne peuvent pas se soigner. Ils savent qu'il est prévu d'installer des migrants dans tous les villages. Le pouvoir d'achat les préoccupe en premier lieu. Nous proposons une mesure d'urgence, la baisse de la TVA sur le carburant et l'électricité. »
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En deux ans, le RN a triplé son nombre de voix dans la circonscription, une progression inédite à l'image de la vague brune qui a recouvert le pays le 30 juin. Dans 12 des 15 communes qu'elle ambitionne de visiter dans la journée, Marie-Caroline Le Pen a vu son score dépasser les 50% au premier tour. Sur le trottoir d'un hameau, un homme acquis à sa cause lance, ravi : « On s'attend à une belle surprise dimanche soir ! » Ceux que nous croisons en la suivant dans sa tournée quotidienne la reconnaissent immédiatement. « Elle ressemble tellement à sa sœur », lance une dame. Un autre lui demande : « Connaissez-vous le nom de la rivière qui coule ici ? » Éclat de rire. « La Sarthe, bien sûr », répond la candidate, qui ne sera pas davantage interrogée sur ses connaissances locales.
Le parcours électoral de celle qui en est à sa cinquième élection législative en trente ans, sans succès jusqu'alors, ne semble pas inquiéter les Sarthois rencontrés. La première des trois sœurs Le Pen, née à Neuilly-sur-Seine, s'est engagée au Front national dès l'adolescence, devenant conseillère régionale en 1992. Elle suit Bruno Mégret, avec son mari Philippe Olivier, autre pilier frontiste, lors de la scission du parti en 1998 et se fâche durablement avec son père. La réconciliation, avec sa sœur Marine d'abord, a lieu dix ans plus tard. Elle connaît bien Jordan Bardella, avec qui sa fille fut un temps en couple. « Je l'ai rencontré quand il devait avoir 22 ans, indique-t-elle. Il était mature, mais je n'aurais pas imaginé sa place aujourd'hui. Depuis, il a fait ses armes et ses preuves. »
J'ai des amis ici et le premier tour prouve que j'ai été adoptée
Marie-Caroline Le Pen
Sur ces terres, qui furent celle de François Fillon au temps de sa splendeur, avant l'affaire des emplois fictifs pour laquelle il a été jugé coupable, « les fillonistes votent pour [elle] », avance Le Pen. Elle s'est bien sûr rendue au marché de Solesmes, commune où vit toujours le Premier ministre déchu de Nicolas Sarkozy, et y a été favorablement accueillie. « La chute de Fillon et l'impopularité d'Emmanuel Macron expliquent en partie que cette région acquise à la droite catholique classique se tourne vers le RN », pense Élise Leboucher, que nous accompagnons lors d'une action militante dans la zone résidentielle de Rouillon. De porte en porte, la députée sortante tente de mobiliser les électeurs de ce quartier aisé qui ont placé en tête du premier tour la candidate Renaissance. « Ne vous fatiguez pas, chez nous on vote RN », lâche la première riveraine qui lui ouvre. Le voisin, lui, hésite encore entre Le Pen et Leboucher. Un troisième affiche lui aussi son vote nationaliste.
Une BMW et une Porsche
D'autres au contraire assurent l'Insoumise de leurs voix. Elle n'est pas seule sur le terrain en cette fin d'après-midi, une dizaine de citoyens, la plupart non encartés, quadrille cette petite ville pour convaincre de la nécessité de « faire barrage au pire ». « Il n'y a jamais eu autant de mobilisation que cette semaine, affirme l'ex-collaborateur parlementaire de la sortante. Des militants sont même venus de Rennes pour nous aider. » Faire battre une Le Pen motive. En frappant à la porte d'une maison devant laquelle sont garées une BMW et une Porsche, Élise Leboucher doutait de rencontrer l'un de ses électeurs. Mais, surprise, c'est un « social-démocrate pro-Glucksmann » qui ouvre. Retraité de 65 ans, ancien directeur d'une agence bancaire, l'homme se décrit « de gauche ayant voté Macron, aimant bien Ruffin ». « Je vais voter pour vous, mais votre chef, ça va pas, commente-t-il en faisant référence à Jean-Luc Mélenchon. Je vote surtout contre le RN, contre ceux qui ont défilé avec des nazillons. »
À quelques kilomètres, devant le bar Le Phoenix, au Bailleul, un groupe s'est formé autour de Marie-Caroline Le Pen. Un vieux monsieur assène : « Pour avoir nos voix, vous venez, mais ensuite on ne vous voit plus. » « Vous me reverrez », jure la parachutée. Un autre continue : « Attal raconte des conneries. » Le Pen acquiesce. Elle dit bonjour à tous, plaisante, s'émerveille devant un bébé, rompue à ces gestes familiers de la conquête électorale. Les confidences de son suppléant, jeune homme filiforme qu'elle veut mettre en avant, illustrent bien le virage extrémiste de la campagne sarthoise : « Les émeutes d'il y a un an en région parisienne ont été un élément déclencheur pour moi, explique celui qui a quitté LR et rejoint le RN en juin 2023. La réforme des retraites également. J'étais déjà un soutien d'Éric Ciotti et je suis un gaulliste. Aujourd'hui le seul parti qui a l'âme gaulliste, c'est le RN. » À ses côtés, la fille de celui qui toujours s'opposa au Général sourit. Peu importe le passé ; sauf sursaut, ce soir la victoire lui semble acquise.
Envoyée spéciale Pauline Delassus, Photos Vincent Boisot