Macron à Washington : l'Occident en pleine fragmentation

POLITISCOPE. « L'Occident » est-il encore un concept pertinent ? À l'aune de l'actualité de ces derniers mois, les acteurs politiques sur le Vieux Continent auraient tout intérêt à faire rapidement leur examen de conscience à ce sujet, sous peine de disparaître très vite dans les limbes de l'histoire. La preuve par le voyage d'Emmanuel Macron à Washington cette semaine.
La Nouvelle-Orléans, Etats-Unis | AFP | vendredi 02/12/2022 - 23:34 UTC+2 | 355 mots

Emmanuel Macron a dit vendredi vouloir que la question des exemptions réclamées aux Etats-Unis pour les industries européennes dans le cadre de leur plan de subventions massives en faveur du climat (IRA) soit réglée d'ici au premier semestre 2023.
La Nouvelle-Orléans, Etats-Unis | AFP | vendredi 02/12/2022 - 23:34 UTC+2 | 355 mots Emmanuel Macron a dit vendredi vouloir que la question des "exemptions" réclamées aux Etats-Unis pour les industries européennes dans le cadre de leur plan de subventions massives en faveur du climat (IRA) soit "réglée" d'ici au premier semestre 2023. (Crédits : KEVIN LAMARQUE)

La visite d'État d'Emmanuel Macron s'est terminée par un dîner fastueux à la Maison-Blanche, avant un court séjour à Nouvelle-Orléans. Les 350 invités se sont retrouvés en smoking et robe longue. Étrange image quand le monde entier est en pleine bascule et qu'en Europe les populations commencent à ressentir durement les conséquences économiques de la guerre en Ukraine. Parmi les invités français, on trouvait les grands magnats Bernard Arnault et Xavier Niel, ainsi que le producteur Pierre-Antoine Capton (Mediawan, C dans l'Air, C à vous sur France 5). Entre le protocole, le show et les sourires, on pouvait avoir l'impression que Joe Biden et Emmanuel Macron étaient devenus les meilleurs amis du monde.

Fin de non-recevoir

Voilà pour les images. Car les faits sont têtus. Les États-Unis ont donné une fin de non-recevoir aux demandes du président français de prendre en compte davantage les Européens suite à la mise en place de l'Inflation Réduction Act (IRA), ce vaste plan de subventions de 370 milliards de dollars au nom de la « transition écologique et énergétique », et dont la conséquence directe pourrait être des délocalisations en cascade sur le Vieux Continent. Emmanuel Macron a beau avoir critiqué ce plan comme « super agressif », Joe Biden a préféré changer de sujet, et évoquer par exemple, les opportunités en France pour le développement du nucléaire civil (Cette perspective intéresse les grands groupes américains comme Westinghouse, Bechtel, ou General Electric) À l'ambassade de France, Macron a également lancé : « Les choix qui sont faits sont des choix qui vont fragmenter l'Occident ».

« L'Occident » est-il encore un concept pertinent ? À l'aune de l'actualité de ces derniers mois, les acteurs politiques sur le Vieux Continent auraient tout intérêt à faire rapidement leur examen de conscience à ce sujet, sous peine de disparaître très vite dans les limbes de l'histoire. Quand à Paris, certains commentateurs continuent de louer une « solidarité » indéfectible entre les États-Unis et l'Europe, d'autres un peu partout en Europe commencent à se poser de sérieuses questions, y compris au sein de pays pourtant traditionnellement atlantistes. C'est le cas au Pays-Bas, où la ministre de l'Économie Micky Adriaansens, issu du parti populaire pour la liberté et de la démocratie (de centre droit, celui du Premier ministre Mark Rutte), a mis les pieds dans le plat lors d'une interview accordée au Financial Times dans laquelle elle dit refuser d'obéir aveuglément aux États-Unis qui poussent les Européens à rompre avec la Chine. « L'Europe doit avoir sa propre stratégie », a-t-elle lancé. À croire que les appels multiples d'Emmanuel Macron pour établir « l'autonomie stratégique » de l'Europe commencent à infuser auprès des partenaires de la France. Étrange période où tout semble à contre-temps au sein du continent européen. Peut-être aussi parce que les grilles de lecture du passé, notamment géopolitiques, ne sont plus aujourd'hui opérantes. Quand les derniers néoconservateurs évoquent l'Occident, ils semblent tomber dans le déni et croire encore que le monde tourne autour de l'Europe ou des États-Unis. Ce n'est plus le cas. C'est notamment ce que pensent deux spécialistes en relations internationales, Bertrand Badie et Dominique Vidal, qui viennent de publier un ouvrage collectif Le monde ne sera plus comme avant (Éditions des Liens qui Libèrent, 22 euros), pour qui les lectures en grands blocs, tant stratégiques que culturels n'ont jamais été aussi peu pertinentes. Au contraire, ils pensent qu'on assiste au niveau global, et au sein de la globalisation, au grand retour de multiples impérialismes, tant régionaux que mondiaux.

AUKUS

Et justement pour comprendre la fragmentation de l'Occident, au-delà de la question de l'IRA, il est nécessaire de prendre en compte une fois de plus l'Asie. Et ces dernières années, même les États-Unis et le Royaume-Uni, alliés indéfectibles (et quintessence de l'occidentalisme) se sont retrouvés opposés en coulisse sur de multiples dossiers. C'est qu'après le Brexit de 2015/2016, Londres a fait le choix de la Chine et de l'Asie. L'idée des financiers la City notamment était de se rapprocher des places financières asiatiques, et notamment de Hong Kong, alors que les États-Unis commençaient à s'inquiéter grandement des ambitions chinoises tant d'un point de vue militaire que géostratégique. Résultat, sur dossier, encore aujourd'hui, Londres et Washington sont parfois sur des visions différentes, même si le pacte AUKUS signé en juin 2021 avec l'Australie semble arrimer durablement le Royaume-Uni aux États-Unis face à la Chine. Depuis d'ailleurs, Londres a continué de se distancier du géant électronique Huawei ou d'interrompre dans le nucléaire civil son partenariat avec le géant chinois CGN (L'État britannique a ainsi décidé de remplacer au pied levé cet investisseur devenu encombrant dans le projet Hinkley Point « géré » par le français EDF).

Un grand groupe bancaire symbolise à lui seul l'écartement de la City londonienne entre les États-Unis et Pékin : comme le rappelait très justement cet été le Financial Times, HSBC (Hong Kong Shanghai Bank Corporation), cette banque tentaculaire, fondée en Chine il y a plus en 1865 par des écossais en lien avec le commerce de l'opium, est aujourd'hui « coincée entre Washington et Pékin ». C'est que ces dernières années, HSBC a parié sur le pivot asiatique et chinois, transférant massivement de nombreux cadres et capitaux (100 milliards d'euros) de Londres à Hong Kong. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : en 2021, l'Asie a représenté 49 % du revenu net opérationnel d'HSBC. Pur produit de la globalisation, HSBC doit donc affronter ses soubresauts dans un monde qui se polarise de plus en plus. Et depuis le début de l'année, son principal actionnaire, l'assureur chinois Ping An ne cesse d'en appeler à une partition du groupe entre activités asiatiques et occidentales. Une situation qui m'enchante guère les financiers de la City qui continuent, derrière les rodomontades guerrières, de parier sur la Chine.

Lire aussiLa mondialisation fragmentée : ce scénario qui pourrait bouleverser le monde

Londres et Washington divergent

C'est aussi pourquoi Londres et Washington se sont retrouvés, au gré des évolutions de la guerre en Ukraine, sur des positions différentes vis-à-vis de Kiev et Moscou. Car si la Chine n'est pas encore totalement l'ennemi de Londres (contrairement aux souhaits de Washington), la Russie de Poutine est pour le coup l'ennemi public numéro 1 des Britanniques. Ceci explique pourquoi l'ancien Premier ministre anglais, Boris Johnson, n'a pas ménagé ses efforts pour venir en aide à Volodymyr Zelensky, quand, parfois, Joe Biden est apparu (selon les événements bien sûr, et malgré les milliards déversés en Ukraine ou sur les industries américaines de défense), plus timoré. Car le président américain, dont le souci numéro 1 est en fait Pékin, ne souhaite pas réellement faire la guerre à la Russie, même s'il se réjouit de tirer pour quelques temps encore des sur-profits économiques (et notamment grâce au GNL) du bazar européen de ces derniers mois. Ainsi, dans ce jeu complexe et cynique entre alliés occidentaux, les plus guerriers à l'égard de Moscou ne sont plus forcément de l'autre coté de l'Atlantique. Washington a ainsi multiplié les appels ces dernières semaines à des négociations entre Kiev et Moscou. Et sur cette position justement, Joe Biden pourrait finalement  trouver intéressante la position, que certains n'ont pas hésité à qualifier de timorée, d'Emmanuel Macron. On est plus à un opportunisme près. Mais tout cela ne fait pas une stratégie pour l'Europe. Et l'Amérique peut continuer discrètement sa guerre économique contre les Européens.

Marc Endeweld

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Commentaires 6
à écrit le 05/12/2022 à 4:41
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L’occident sera mort quand des avions de chasse européens porteront des bombes atomiques françaises. Avant cela, nos partenaires resteront très liés symboliquement aux USA. Un autre élément important est la reconstitution de forces armées signifiant...

à écrit le 03/12/2022 à 18:08
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C'est le théâtre des guignols 2.0?

à écrit le 03/12/2022 à 17:24
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Le terme "Occident" s'est utilisé que dans la rhétorique russe pour façonner une conflictualité imaginaire Est-Ouest. C'est une pièce du puzzle manipulatoire que les responsables de propagande nous impriment dans la tête afin de justifier leurs capri...

le 03/12/2022 à 18:20
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Quelle efficacité cette propagande Russe !! ;-) Heureusement que les médias "occidentaux" n'en sont pas dupe ! ;-)

le 04/12/2022 à 15:11
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Bon courage pour faire passer le couple producteurs de matières premières - consommateur. Déjà , en citant le trio extraction-transformation- consommation, on passe pour des débiles, si en plus, vous vous appuyiez sur l'histoire, alors là, c'est le ...

à écrit le 03/12/2022 à 11:12
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L'Occident ne serait-il pas le nouveau nom de l'OTAN/NATO ?

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