La visite d'État d'Emmanuel Macron s'est terminée par un dîner fastueux à la Maison-Blanche, avant un court séjour à Nouvelle-Orléans. Les 350 invités se sont retrouvés en smoking et robe longue. Étrange image quand le monde entier est en pleine bascule et qu'en Europe les populations commencent à ressentir durement les conséquences économiques de la guerre en Ukraine. Parmi les invités français, on trouvait les grands magnats Bernard Arnault et Xavier Niel, ainsi que le producteur Pierre-Antoine Capton (Mediawan, C dans l'Air, C à vous sur France 5). Entre le protocole, le show et les sourires, on pouvait avoir l'impression que Joe Biden et Emmanuel Macron étaient devenus les meilleurs amis du monde.
Voilà pour les images. Car les faits sont têtus. Les États-Unis ont donné une fin de non-recevoir aux demandes du président français de prendre en compte davantage les Européens suite à la mise en place de l'Inflation Réduction Act (IRA), ce vaste plan de subventions de 370 milliards de dollars au nom de la « transition écologique et énergétique », et dont la conséquence directe pourrait être des délocalisations en cascade sur le Vieux Continent. Emmanuel Macron a beau avoir critiqué ce plan comme « super agressif », Joe Biden a préféré changer de sujet, et évoquer par exemple, les opportunités en France pour le développement du nucléaire civil (Cette perspective intéresse les grands groupes américains comme Westinghouse, Bechtel, ou General Electric) À l'ambassade de France, Macron a également lancé : « Les choix qui sont faits sont des choix qui vont fragmenter l'Occident ».
« L'Occident » est-il encore un concept pertinent ? À l'aune de l'actualité de ces derniers mois, les acteurs politiques sur le Vieux Continent auraient tout intérêt à faire rapidement leur examen de conscience à ce sujet, sous peine de disparaître très vite dans les limbes de l'histoire. Quand à Paris, certains commentateurs continuent de louer une « solidarité » indéfectible entre les États-Unis et l'Europe, d'autres un peu partout en Europe commencent à se poser de sérieuses questions, y compris au sein de pays pourtant traditionnellement atlantistes. C'est le cas au Pays-Bas, où la ministre de l'Économie Micky Adriaansens, issu du parti populaire pour la liberté et de la démocratie (de centre droit, celui du Premier ministre Mark Rutte), a mis les pieds dans le plat lors d'une interview accordée au Financial Times dans laquelle elle dit refuser d'obéir aveuglément aux États-Unis qui poussent les Européens à rompre avec la Chine. « L'Europe doit avoir sa propre stratégie », a-t-elle lancé. À croire que les appels multiples d'Emmanuel Macron pour établir « l'autonomie stratégique » de l'Europe commencent à infuser auprès des partenaires de la France. Étrange période où tout semble à contre-temps au sein du continent européen. Peut-être aussi parce que les grilles de lecture du passé, notamment géopolitiques, ne sont plus aujourd'hui opérantes. Quand les derniers néoconservateurs évoquent l'Occident, ils semblent tomber dans le déni et croire encore que le monde tourne autour de l'Europe ou des États-Unis. Ce n'est plus le cas. C'est notamment ce que pensent deux spécialistes en relations internationales, Bertrand Badie et Dominique Vidal, qui viennent de publier un ouvrage collectif Le monde ne sera plus comme avant (Éditions des Liens qui Libèrent, 22 euros), pour qui les lectures en grands blocs, tant stratégiques que culturels n'ont jamais été aussi peu pertinentes. Au contraire, ils pensent qu'on assiste au niveau global, et au sein de la globalisation, au grand retour de multiples impérialismes, tant régionaux que mondiaux.