LA TRIBUNE- Ces derniers jours, le président Emmanuel Macron a multiplié les annonces sur l'industrie. Au sommet « Choose France », il a annoncé 13 milliards d'euros d'investissements. Que pensez-vous de cette offensive présidentielle ?
FRANÇOIS RUFFIN- Je vois une conversion d'Emmanuel Macron. C'est peut-être même la conversion de toute une classe. Pourquoi l'industrie française est partie depuis quarante ans ? Parce que nos élites ont décidé que les usines, c'était passé, dépassé, que ça polluait, qu'il fallait se tourner vers les services, les banques et les assurances, qu'on pouvait juste garder, éventuellement, l'aéronautique et le luxe. Emmanuel Macron reste quand même l'homme de la « startup nation », qui, comme ministre à Bercy, a bradé notre fleuron Alstom aux Américains, Technip aux Texans, Alcatel à Nokia, avec, au final, 1.800 emplois en moins malgré les engagements... Alors, si conversion d'Emmanuel Macron, et de nos élites, il y a, tant mieux.
Maintenant, il faut que ça parte d'un bon diagnostic, sinon nous n'aurons pas les bons remèdes. Quel est le diagnostic ? Nous avons subi une double emprise. Par un dumping sur le travail à l'est, via la Chine et l'élargissement de l'Union européenne, avec une main d'œuvre moins chère, une faible fiscalité, des normes environnementales moindres. Et par une prédation du capital à l'ouest, avec les fonds de pension anglo-saxons qui ont pillé les plus beaux morceaux de notre industrie nationale.
Depuis quarante ans, dans mon coin, on a déshabillé notre industrie dans une grande indifférence. Emmanuel Macron dit qu'il a « cessé d'être naïf », mais les gens de mon coin, les ouvriers, ont payé un prix cher à sa prétendue « naïveté ». Et eux ne l'étaient pas « naïfs ». Et ne vendons pas des illusions : il n'y a aucun redressement industriel aujourd'hui. La part de l'industrie dans la valeur ajoutée a baissé : de 14,3% à 12,7% en un mandat d'Emmanuel Macron. Affirmer le contraire, c'est un mensonge. Et si nous ne se saisissons pas des bons outils, nous allons continuer de plonger