Rebâtir Notre-Dame de Paris en cinq ans, mission impossible ?

Devant l'élan de solidarité mondial, Emmanuel Macron s'est engagé à ce que Notre-Dame de Paris soit reconstruite pour les JO de 2024.
César Armand

7 mn

Le Groupement des entreprises de restauration des monuments historiques (GMH) a évoqué un délai raisonnable de dix à quinze ans.
Le Groupement des entreprises de restauration des monuments historiques (GMH) a évoqué un délai "raisonnable" de dix à quinze ans. (Crédits : Sipa)

« Nous sommes ce peuple de bâtisseurs. Nous avons tant à reconstruire.Alors oui, nous rebâtirons la cathédrale Notre-Dame, plus belle encore, et je veux que cela soit achevé d'ici à cinq années, nous le pouvons. Et là aussi nous mobiliserons. » Vingt-quatre heures après le dramatique incendie de lundi soir, le président de la République a réaffirmé, à la télévision, sa promesse faite la veille de « rebâtir » la cathédrale. L'annonce a aussitôt été saluée par l'entourage de la maire de Paris : « Emmanuel Macron confirme le calendrier proposé ce midi par Anne Hidalgo : la restauration devra être achevée d'ici à 2024 pour les Jeux olympiques et paralympiques », a tweeté son conseiller en communication Matthieu Lamarre.

Avantage fiscal

Des paroles aux actes, le Premier ministre, Édouard Philippe, a annoncé mercredi à l'issue du Conseil des ministres un « projet de loi Notre-Dame » dès « la semaine prochaine » pour donner un cadre légal à la souscription nationale. Outre la nomination d'un « Monsieur Reconstruction », en la personne du général Jean-Louis Georgelin, ancien chef d'état-major des armées, le texte permettra aux particuliers qui effectuent un don d'obtenir une réduction d'impôt sur le revenu de 75 % jusqu'à 1 000 euros et 66 % au-delà. Les entreprises bénéficieront, elles, des réductions d'impôt usuelles pour le mécénat, c'est-à-dire de 60 % dans la limite de 0,5% de leur chiffre d'affaires. La proposition "émotionnelle" de Jean-Jacques Aillagon, père de la loi Mécénat, de déclarer Notre-Dame "Trésor National", ce qui aurait ouvert un droit à une réduction de 90% n'ayant pas été retenu. Pas d'effet d'aubaine sur le compte du contribuable donc, en raison de la polémique sur la soudaine générosité de certains milliardaire. Ce qui n'a pas empêché les promesses de dons de s'envoler pour approcher du milliard d'euros en une semaine.

Lire aussi : Rebâtir Notre-Dame en cinq ans : un coup de pouce fiscal pour les dons

Plus tôt dans la matinée de mercredi, la famille Pinault avait d'ailleurs fait savoir qu'elle ne demanderait pas l'avantage fiscal pour son don de 100 millions d'euros, « considérant qu'il n'est pas question d'en faire porter la charge aux contribuables français ». Outre les propriétaires du groupe Kering, les familles Arnault et Bettencourt ont promis, chacune, 200 millions d'euros, suivies par Total avec un chèque de 100 millions, ainsi que Paris à hauteur de 50 millions.

En attendant de connaître une première estimation du coût total des opérations, qu'en est-il de l'assurance dans un contexte de séparation de l'Église et de l'État depuis la loi de 1905 ? « Les bâtiments sont assurés par l'État et les biens sont assurés par des polices d'assurance spécifiques quand l'Église le peut », explique à l'AFP Dominique de la Fouchardière, dirigeant de SLA Vespieren et spécialiste de l'assurance de châteaux et monuments historiques. Une enquête du procureur de Paris pour « destruction involontaire par incendie » est en cours. Au moins une quinzaine d'ouvriers de cinq entreprises différentes ont été auditionnés. Toutefois, si la responsabilité du feu n'est imputable à aucune des compagnies engagées, l'État comme garant du bâtiment aura la charge de la reconstruction.

Avec quels matériaux reconstruire ?

C'est sans doute pourquoi l'exécutif est monté aussi rapidement en première ligne pour cadrer les investissements. Dès mardi après-midi, le Groupement des entreprises de restauration des monuments historiques (GMH) avait toutefois douché les espoirs des plus optimistes, évoquant un délai « raisonnable » de dix à quinze ans. « Avant de restaurer, il va falloir mettre en sécurité le site », a insisté son coprésident, Frédéric Létoffé, qui a plaidé pour construire en premier lieu un « parapluie » destiné à protéger la cathédrale des intempéries. Dans le même temps, la filière bois a fait savoir qu'elle était prête à participer à la reconstruction de la charpente.

La fondation Fransylva, qui rassemble les 3,5 millions de propriétaires privés de forêts en France, a ainsi proposé que chacun d'entre eux donne un chêne. L'assureur Groupama a également « offert » 1300 chênes centenaires. Malgré cet élan de générosité spontané, le groupe Charlois, premier producteur français de bois de chêne, a pointé un risque de manque de ressources. « Il n'y a pas en France des stocks de bois déjà sciés disponibles pour le chantier », a nuancé son patron, Sylvain Charlois, auprès de l'AFP. Cependant, la question des matériaux de construction s'est déjà invitée dans le débat.

> Notre-Dame: les échafaudeurs donnent leur version des faits

« On peut faire une charpente en métal, en bois lamellé-collé ou en matériaux composites. Celle du Parlement de Bretagne, qui était aussi une "forêt" de poutres, a été refaite en métal et en bois lamellé collé et je doute qu'on refasse une charpente en bois à l'identique pour Notre-Dame, cela prendrait trop de temps », relève ainsi l'architecte en chef des monuments historiques Alain-Charles Perrot. Pour ne citer qu'un exemple français, il a fallu vingt-quatre ans pour restaurer la toiture en plomb et reconstruire la charpente en béton armé de la cathédrale de Reims bombardée en 1914 par les Allemands. « Il faut absolument utiliser des matériaux de synthèse », a exhorté sur France Inter l'architecte Jean-Michel Wilmotte.

Des experts estiment en outre qu'il ne faut pas tout reconstruire. « Ce qui est perdu est malheureusement perdu. On ne va pas faire des dépenses irraisonnables à un moment où l'édifice a de gros besoins par ailleurs. Ce qu'il faudra retrouver, c'est la silhouette de l'édifice. », assure ainsi à La Croix Benjamin Mouton, architecte en chef des monuments historiques chargé de la cathédrale parisienne de 2000 à 2013. Sans parler du manque de main-d'oeuvre en tailleurs de pierre, charpentiers et couvreurs, a d'ores et déjà prévenu le secrétaire général des Compagnons du devoir, Jean-Claude Bellanger.

Manque d'investissement

D'autres professionnels, à l'image de l'historien de l'art Alexandre Gady, interrogé par Francetvinfo, regrettent, quant à eux, le manque chronique d'investissements :

« L'état du patrimoine n'est pas du tout à la hauteur d'un grand pays. On a rogné sur les budgets, cherché des pis-aller, jusqu'au dernier, le loto du patrimoine. Tout ça est bien sympathique, mais le patrimoine, c'est une charge régalienne, c'est l'image de la France, c'est notre histoire ! À force de faire des petits bouts de trucs à droite et à gauche, on finit par le mettre en danger.»

En attendant, un concours international devra trancher la question de savoir s'il faut reconstruire une flèche dans les mêmes conditions et à l'identique ou s'il vaut mieux se doter d'une nouvelle flèche adaptée aux techniques actuelles.

EN BREF

LES FAITS. Un projet de loi spécifique à la reconstruction de Notre-Dame de Paris sera présenté mercredi en Conseil des ministres pour donner « un cadre légal » aux dons et lancer un concours international d'architecture pour la flèche.

LES ENJEUX. L'exécutif se donne cinq ans pour reconstruire la cathédrale aux 14 millions de visiteurs par an, afin qu'elle soit à nouveau ouverte pour les Jeux olympiques de 2024.

A SUIVRE. La mobilisation immédiate des acteurs privés et publics a permis de lever plus de 1 milliard d'euros. Mais le défi technique qui se pose aux architectes et aux métiers d'art pour tenir les délais est immense.

César Armand

7 mn

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Commentaires 5
à écrit le 22/04/2019 à 14:25
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Je connais ce genre d'injonction politique assénée par des Énarques qui savent tout ! Et qui laisse le choix entre un chantier bâclé et un retard énorme. Rv dans 5 ans, au quart de chantier, mais les gouvernements auront changé !

à écrit le 19/04/2019 à 15:10
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Je ne vois pas comment techniquement faire un tel exploit sachant que l’enquête en elle-même devrait occuper pas mal de temps. Sauf à la bâcler bien sur.

à écrit le 19/04/2019 à 12:53
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macron se prend pour JOSÉPHINE ANGE GARDIEN en claquant des doigts il va remonter la cathédrale

à écrit le 19/04/2019 à 11:00
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voici une autre preuve de l'incompetence qui estime pouvoir dirige la France reconstruire notre dame en 5ans est realiste seul les parasites voir les feneants seront contre surtout par ignorance que seul leur jactance a valeur mais travailler av...

à écrit le 19/04/2019 à 8:29
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C'est parfaitement réaliste 5 ans: 6 mois pour raser, 4 ans pour virer les opposants au projet de reconstruction qui occuperont inévitablement le site et 6 mois pour faire une belle halle industrielle avec une flèche panneau photovoltaique, éolienne...

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