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Crise politique : « En Turquie, le capital économique est en danger »

Propos recueillis par Julien Gouesmat

Publié le 24 mars 2025 à 14:30 - Mis à jour le 24 mars 2025 à 14:57

Alors qu'Erdogan avait déclaré que ce mandat présidentiel serait son dernier, il semble que cela ne soit pas le cas, selon Deniz Ünal, économiste au CEPII.

Alors qu'Erdogan avait déclaré que ce mandat présidentiel serait son dernier, il semble que cela ne soit pas le cas, selon Deniz Ünal, économiste au CEPII.

Umit Bektas

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ENTRETIEN. La dérive autoritaire du pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan - avec notamment l'arrestation de son principal opposant, le maire d'Istanbul Ekrem Imamoglu - se manifeste également dans le secteur économique, explique l'économiste au CEPII, Deniz Ünal, interrogée par La Tribune.

LA TRIBUNE - Comment expliquer que la dérive autoritaire en cours en Turquie soit aussi un enjeu économique ?

DENIZ ÜNAL - L'AKP, le parti d'Erdoğan, a perdu beaucoup de villes lors des dernières échéances électorales - y compris dans ses bastions -, ce qui lui apporte moins de ressources financières et de contrôles sur l'économie nationale. Istanbul en est le bon exemple, car la ville représente 30 % du PIB de tout le pays et 50 % de ses recettes fiscales. Lorsque le parti d'Erdoğan contrôlait la ville, son électorat bénéficiait des recettes fiscales.

Récemment, de nombreux maires ont été accusés de soi-disant corruption voire de terrorisme par l'administration d'Erdoğan, et par conséquent des administrateurs de l'État sont placés à la tête de la ville en question par des procureurs. Cela a permis d'écarter les adversaires politiques et mettre la main sur la manne financière.

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Il y a quelques semaines, un vote au Parlement a permis d'élargir cette pratique aux entreprises privées. Concrètement, l'État peut placer un administrateur - bien entendu proche de l'AKP - à la tête d'une entreprise. Cela a suscité beaucoup d'inquiétudes chez les représentants du patronat laïc turc, la TUSIÄD, qui s'étaient pourtant retenus longtemps de commenter la vie politique. Quand le numéro 1 et le numéro 2 de l'organisation (équivalent du MEDEF, NDRL), se sont exprimés, ils ont aussitôt été mis en examen. Le capital est donc en danger en Turquie.

Pourquoi cette offensive autoritaire se fait-elle plus forte maintenant ?

Erdogan avait déclaré que ce mandat présidentiel serait son dernier. Mais force est de constater, au vu de ses actions et des prises de paroles des lobbies qui l'entourent, que ce n'est pas le cas. Or, la seule solution pour qu'il se maintienne au pouvoir est désormais qu'il change la constitution avec un vote du parlement.

C'est notamment pour cela que les négociations qu'a lancées Erdogan avec les Kurdes du PKK - qualifiés de terroristes jusqu'à présent - par l'intermédiation du parti pro-kurde DEM, représenté à l'Assemblée, visent, au-delà de la paix, à obtenir une majorité pour ce vote. Il cherche une majorité pour pouvoir changer la constitution, peut être dans le courant de cette année, et ainsi déclencher des élections présidentielles anticipées dès l'année prochaine. Mais il ne s'attendait pas à des manifestations aussi fortes lors de l'arrestation d'Ekrem Imamoglu et risque désormais d'être lâché au Parlement par le parti pro-kurde.

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L'instabilité politique en cours peut-elle avoir des conséquences sur l'économie et les finances turques ?

C'est déjà le cas. Au premier jour de la mobilisation, et à la suite de l'arrestation d'Ekrem Imamoglu, la livre turque a dévissé et connu sa pire performance hebdomadaire en deux ans. Pourtant, l'actuel ministre de l'Économie Mehmet Şimşek, arrivé en 2023, tente de mener une politique rationnelle afin de résorber l'inflation. Il a augmenté les taux d'intérêt et réduit l'inflation tout en tentant de ne pas dévaluer la livre turque, déjà très affaiblie.

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Mais la chute de la livre à la suite de l'arrestation du maire d'Istanbul, a obligé la Banque centrale à défendre sa monnaie en vendant 40 % des réserves de change en deux jours, soit 25 milliards de livres turques (600 millions d'euros). On note aussi le rachat d'un grand nombre d'actions d'entreprises turques qui étaient en chute libre.

L'arrestation d'Ekrem Imamoglu est-elle la seule raison d'une telle mobilisation ?

Non. Si la jeunesse est dans la rue c'est aussi qu'elle n'a plus de perspectives. Il y a un chômage de masse chez les jeunes Turcs. Quand ils arrivent à trouver du travail, c'est souvent très précaire, y compris pour ceux qui font des études très poussées. Aussi, il y a de grandes inégalités de revenus entre les 20 % de la population qui profitent du système AKP et le reste de la population qui stagne proche du SMIC turc.

En cas de répression du mouvement de soutien au maire d'Istanbul, les pays occidentaux ont-ils des marges de manœuvre sur la Turquie ?

Le régime d'Erdogan est soutenu à la fois par la Russie et par les États-Unis. Ces deux pays ont dit qu'ils ne se mêleraient des affaires intérieures turques.

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Le Conseil européen, ainsi que la France et l'Allemagne ont clairement exprimé leurs inquiétudes face aux événements en Turquie. L'Europe a besoin de la force militaire turque en hommes et en armement. De son côté, la Turquie a besoin du Marché unique comme client, mais aussi comme source financière à ses investissements. Son manque d'épargne pour assurer sa croissance est chronique. Dans une approche transactionnelle, dont Erdogan est coutumier, l'Europe pourrait exiger des contreparties démocratiques à la Turquie.

Elle pourrait notamment poser des conditions dans ce sens pour 
la participation turque à son récent programme de défense de 150 milliards de dollars.

Propos recueillis par Julien Gouesmat

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