Dans l'attente d'annonces, le lithium fait l'objet de spéculations
Julien Gouesmat

Le 10 août, à la suite de la fermeture de la mine de Jianxiawo, en Chine, les prix du lithium ont flambé sur les marchés. (Photo d’illustration.)
WASHINGTON ALVES
Julien Gouesmat

Le 10 août, à la suite de la fermeture de la mine de Jianxiawo, en Chine, les prix du lithium ont flambé sur les marchés. (Photo d’illustration.)
WASHINGTON ALVES
Le 10 août, à la suite de la fermeture de la mine de Jianxiawo (Chine), appartenant au leader mondial des batteries CATL, les prix du lithium ont rapidement flambé sur les marchés. Le site chinois extrait environ 5 % de l'ensemble de la production mondiale. Entre le 1er juillet - date à laquelle Pékin à commencer à serrer la vis sur ses producteurs -, et le 18 août, la tonne de carbonate de lithium est passée de 60 000 à 82 000 yuans. À elle seule, l'annonce de la fermeture pour trois mois de Jianxiawo a fait grimper les prix de 8 %. Seulement, depuis, ces derniers continuent de grimper.
Si cette hausse interpelle, c'est d'abord parce qu'elle est « forte », selon un analyste. Mais elle interroge aussi au regard des trois douloureuses années que viennent de subir les acteurs du secteur. Après un pic en 2022, le lithium a vu son prix dégringoler jusqu'à cet été, en raison d'une surabondance d'acteurs miniers et de projets. L'offre massive a fait chuter de 90 % le prix du minerai en trois ans, de quoi pousser certaines entreprises à exploiter à perte et d'autres à mettre en pause l'extraction.
Étonnant donc que l'arrêt pour trois mois de cette mine chinoise stimule autant un marché qui reste largement excédentaire. « D'après notre analyse, à moins que la suspension de Jianxiawo ne se prolonge bien au-delà de trois mois, le marché devrait rester excédentaire jusqu'en 2026 », confirme à La Tribune Claers Orn, PDG du fonds d'investissement Thematica.
Le gestionnaire, pourtant expérimenté, confie avoir été « pris au dépourvu, d'autant plus qu'un peu plus d'une semaine plus tôt, lors de sa conférence téléphonique post-résultats du 30 juillet, CATL avait exprimé une grande confiance dans le projet ». Nombre d'observateurs et investisseurs s'attendaient à une hausse des prix légèrement plus mesurée, les clients pouvant se rabattre sur d'autres vendeurs chinois, mais aussi australiens ou chiliens. Par ailleurs, le cours du carbonate de lithium ayant augmenté les jours précédents l'annonce de la fermeture de la mine, le marché aurait pu anticiper... Mais non, les bougies continuent d'être vertes, les courbes de grimper : +27 % depuis le 1er août. Avec le recul, Claers Orn analyse : « les récentes hausses de prix sont bénéfiques pour le marché. Les pertes ne peuvent être supportées indéfiniment »
Il y a bien, derrière ces hausses « de l'émotion », expliquait à La Tribune un connaisseur du secteur la semaine dernière. Logique pour un secteur si affaibli et qui s'accroche au moindre espoir.
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Mais l'émotion n'explique pas tout. Un autre connaisseur du marché confie que les acheteurs font désormais preuve « d'attentisme et ne veulent pas s'engager maintenant à des prix perçus comme trop élevés ». Des acheteurs qui préfèrent attendre, des prix qui continuent d'augmenter et, en arrière-plan, la menace de voir Pékin mener une politique de régulation minière encore plus forte... Les indices pointent vers une spéculation.
Sur le marché de contrats à terme, les échanges se multiplient et semblent de plus en plus décorrélés d'un marché physique mondialisé où pourtant « l'Australie et le Zimbabwe peuvent fournir des concentrés de lithium », explique un analyste. Pour les traders, le pari est simple : si la licence de la mine de Jianxiawo n'a pas été renouvelée par Pékin, d'autres mines de la région de Yichun connaîtront bientôt le même sort. Aux yeux de certains de ces spéculateurs, le prix du lithium sera en véritable hausse en raison de futures annonces des autorités chinoises.
Sept autres mines, qui assurent l'essentiel de l'offre domestique chinoise, font l'objet d'une enquête dont l'issu sera rendu public le 30 septembre. À cette date, les traders sauront s'ils ont réussi leur pari. « Le risque de nouvelles suspensions pourrait entraîner une forte contraction de l'offre, ce qui améliorerait considérablement les fondamentaux du secteur.», analyse le PDG du fonds Thematica. Cependant, pour ce dernier, ces hausses arrivent à point nommé pour le marché morose et s'expliquent avant tout par « une reprise naturelle. »
Alors que le marché spot sur le lithium chinois se joue au Shangaï Metal Market (SMM), les contrats à terme se négocient à Guanghzou (GZFE) depuis 2023. Déjà, le précédent marché pour les futurs, basé à Wuxi, faisait l'objet de critiques sur sa réglementation favorisant la spéculation et l'opacité du marché. Au cours du mois de juillet - peu avant l'annonce de la fermeture de Jianxiawo donc - les autorités avaient déjà dû réguler d'importants mouvements spéculatifs en abaissant les limites de contrats à terme.
Cette spéculation sur le lithium chinois n'est pas sans rappeler celle sur l'acier en 2021. Une offre excédentaire, un marché opaque, fragmenté en une multitude de produits, des annonces gouvernementales mêlant lutte pour des normes environnementales et lutte contre la surcapacité, des rumeurs de restrictions de production dans des endroits très précis. Il n'en fallait pas plus pour que les traders locaux fassent grimper les prix de certains types d'acier de 30 %, sans aucun mouvement du côté des fondamentaux.
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Seulement, si les fondamentaux du marché physique - production minière, investissements, licences, offre et demandes - ont du mal à réguler les mouvements spéculatifs, l'inverse fonctionne. En effet, les mouvements spéculatifs sur les matières premières se nourrissent d'une décorrélation entre le marché physique et le marché futur, et in fine ils ont des conséquences sur ce même marché physique en raison de la volatilité qu'ils créent. « Les conséquences [de cette volatilité] ont été importantes et généralisées pour les sociétés minières, entraînant des retards dans le développement des projets, des opérations existantes suspendues ou mises en maintenance et des pertes nettes considérables », concluent les avocats.
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