Finance, recherche, culture : les professionnels américains s'autocensurent par peur de Donald Trump

Agathe Perrier

Malgré les craintes et les risques, certains ne ploient pas face aux représailles de l'administration Trump.
Leah Millis

Agathe Perrier

Malgré les craintes et les risques, certains ne ploient pas face aux représailles de l'administration Trump.
Leah Millis
« J'ai dit la plupart de ce que je voulais dire lors de cette conférence téléphonique, mais pas la totalité ». Cet aveu est celui de Michael Cembalest. A la tête de la division stratégie de marché et d'investissement de JPMorgan Asset & Wealth Management, il l'a reconnu lors d'une conférence en ligne sur les nouveaux droits de douane américains, lundi 7 avril. À ce moment-là, l'administration Trump rejète encore toute idée de suspension de la mesure censée entrer en vigueur deux jours plus tard.
Vers la fin de sa présentation de près de 45 minutes, l'analyste a déclaré : « C'est la première fois que je participe à un appel où je dois réfléchir à mes propos, et pas seulement à la manière dont ils reflètent notre vision des marchés et de l'économie. Je devais réfléchir à l'impact qu'ils pourraient avoir sur l'entreprise et certains de ses collègues, à un moment où chacun est tenu responsable de ses opinions et de ses propos, sans raison valable », comme l'a rapporté Bloomberg News jeudi dernier.
Sollicité par l'agence de presse Reuters, Michael Cembalest n'a toutefois pas répondu depuis aux demandes de commentaires.
Ce n'est pas la première fois que l'analyste censure ses propos. Quelques jours plus tôt, le 2 avril, lors d'une conférence en ligne consacrée à l'impact des droits de douane sur la confiance et les plans d'investissement des chefs d'entreprise, Michael Cembalest avait déjà délibérément choisi de garder le silence sur certains points. « Qu'il s'agisse de l'impact des décrets, des politiques du ministère de la Justice, des politiques énergétiques, de politiques idiosyncratiques sans autre explication, elles impactent les cabinets d'avocats d'affaires, les grands médias, les plus grandes entreprises technologiques du pays, le secteur automobile, la construction résidentielle, l'agriculture, les biotechnologies, l'énergie, le rythme des fusions-acquisitions, le fonctionnement du système judiciaire et celui de l'IRS », a-t-il déclaré.
Ce qui se traduit par un rapport de neuf pages dont trois comportent de nombreux passages noircis. L'analyste a seulement précisé avoir rendu illisibles « tous les éléments susceptibles de perturber les gens, selon l'endroit où ils se trouvent, ce qu'ils lisent et ce que le texte révèle à leur sujet ». Sans plus d'indications.


Cette prise de position semble néanmoins être regrettée par le PDG de JPMorgan Chase, Jamie Dimon. « Nous attendons de nos analystes qu'ils s'expriment librement, qu'ils donnent leur opinion librement, et nous soutenons cette démarche », a-t-il assuré vendredi dernier.
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Cela s'inscrit du moins dans un climat général de prudence des entreprises aux États-Unis. L'administration Trump a récemment signé des décrets visant les cabinets d'avocats, limitant leur accès aux représentants du gouvernement et menaçant d'annuler les contrats fédéraux détenus par leurs clients. Ces textes ont particulièrement visé ceux qui représentaient des clients ayant contesté les politiques de Trump devant les tribunaux, employaient des avocats impliqués dans des enquêtes judiciaires contre Trump ou représentaient des personnes ayant déjà enquêté sur lui.
Le monde des affaires n'est d'ailleurs pas le seul à peser ses mots. Les secteurs de la recherche et de l'enseignement supérieur sont aussi concernés outre-Atlantique. Des chercheurs « ont nettoyé leur page web [résumant leurs travaux universitaires] afin de supprimer des termes comme "environnement", "climat"... », note un directeur d'un centre de recherche en sciences de la Terre dans un article du journal Le Monde. D'autres ont modifié l'intitulé de leurs travaux pour éviter que certains mots bannis par l'administration Trump y figurent, sous peine de voir leurs financements annulés. « Cette autocensure pour éviter de se retrouver en ligne de mire est très inquiétante. L'administration cherche à ce que tout le monde ait peur, et cela semble marcher », regrette le responsable.
Un sentiment partagé dans le secteur de la mode. « Il y a une peur des droits de douane, mais aussi la crainte que si vous vous mettez à dos cette administration, les répercussions sur votre business seront importantes », soulevait en janvier dernier auprès du Guardian Alexander Fury, directeur des articles mode du magazine AnOther.
Idem dans le secteur culturel. « Des spectacles sont annulés, des titres d'expositions modifiés, des sites web réécrits pour éviter tout vocabulaire perçu comme trop sensible, dans la crainte de représailles ou de perte de financements », a indiqué la semaine dernière Julie Trébault, directrice exécutive de l'organisation Artists at Risk Connection (ARC), qui vient en aide aux artistes en danger, dans une longue interview au journal Libération. Et d'ajouter : « La menace ne vient pas seulement de la suppression des subventions : elle réside aussi dans le risque d'être ciblé politiquement, poursuivi en justice ou plongé dans une controverse publique », ajoute l'experte.
Pour autant, malgré les craintes et les risques, certains ne ploient pas. Cela s'est traduit par quelques gestes de résistance lors de la Fashion Week de New York début février, comme l'ont relevé Les Inrockuptibles. À l'image de ce baiser échangé par deux femmes à la fin du défilé de la marque Collina Strada, alors que Donald Trump a supprimé des mesures pour la diversité et les droits LGBTQ+ dès sa prise de fonction. Ou ce t-shirt signé Patricio Campillo, arboré sur le podium, mentionnant les quatre mots « El Golfo de México » que le président américain veut renommer « Gulf of America ».
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Agathe Perrier