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ÉconomieUnion européenne

Franc fort : les paradoxes de la croissance suisse

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 02 mars 2016 à 15:09 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 04:07

Le drapeau de la Suisse

Le drapeau de la Suisse

REUTERS/Ruben Sprich

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La Suisse a connu l'an passé sa plus faible croissance depuis 2009 avec 0,9 %. Mais la Confédération est parvenue à résister au franc fort et, paradoxalement, ce sont les échanges extérieurs qui ont sauvé l'économie helvétique...

Le franc fort a coûté cher à la croissance suisse en 2015. Selon les données du Secrétariat fédéral à l'économie (SECO), le PIB helvétique a connu une progression de 0,9 % sur 2015, soit un point de moins qu'en 2014 où la croissance avait été de 1,9 %. Un tel niveau ne s'était jamais vu depuis la grande récession de 2009 (-2%). Pour la première fois depuis 2011, la croissance suisse est inférieure à celle de l'Allemagne (1,7 % en 2015) et de la France (1,2 % en 2015). Si le chiffre d'une croissance de 1 % attendue vendredi pour l'Italie se confirme, la Confédération se verra dépasser par son voisin méridional pour la première fois depuis 2001... L'affaiblissement de l'économie suisse est donc évident.

Et il a une cause : la décision de la Banque Nationale Suisse (BNS), la banque centrale helvétique, de mettre fin, le 15 janvier 2015, au « seuil »  de 1,20 franc par euro qu'elle avait établi en septembre 2011. Le franc s'est alors fortement apprécié dépassant brièvement la parité avec la monnaie commune avant de se stabiliser, dans la seconde partie de l'année, entre 1,08 et 1,10 franc par euro. Il est actuellement au-dessus de 1,08 franc par euro, soit un recul de 10 % par rapport au « seuil » abandonné par la BNS.

Les effets du franc fort

Les premières victimes de cette appréciation monétaire ont été les exportations de biens et de services. Les exportations de biens ont augmenté près de six fois moins vite en 2015 qu'en 2014 (0,7 % contre 4 %). La stabilisation du franc au second semestre a permis une croissance des ventes à l'étranger. Au dernier trimestre 2015, les exportations ont ainsi bondi de 3,8 % sur un an. Les exportations de services ont, elles, connu un recul de 0,2 % contre une hausse de 2,4 % en 2014. Premier responsable : le tourisme, à commencer par le tourisme d'hiver.  Le franc fort a clairement eu pour effet de repoussoir pour ceux qui voulaient skier sur les pistes helvétiques (mais l'hiver a également été nettement moins froid, donc moins favorable que l'an passé). Au dernier trimestre 2015, les exportations de services ont ainsi été inférieures de 4,5 % au niveau de 2014.

Pourquoi la contribution extérieure reste forte

Pour autant, de façon assez surprenante, la contribution extérieure à la croissance est nettement positive : 0,7 point de croissance, ce qui est bien mieux qu'en 2014, où la contribution extérieure avait été négative de 0,1 %. Comment expliquer ce paradoxe ? D'abord, par la faiblesse des importations de biens. Malgré un pouvoir d'achat extérieur amélioré, les Suisses ont réduit leurs achats depuis l'étranger de 0,9 %. En réalité, ces achats ont été réalisés à l'étranger, ce qui explique la forte progression de 7,5 % des exportations de services. Mais, au total, l'ensemble des importations n'a progressé que de 2,5 %, soit moins que le total des exportations.

Car, si les entreprises suisses ont eu plus de mal à vendre à l'étranger, le chiffre total des exportations a bondi de 3,1 % pour deux raisons. D'abord, l'accélération du trafic de transit lié à la reprise en Allemagne et en Italie, la Confédération étant le point de passage le plus direct entre les deux pays. Ensuite, par les sorties d'objets de valeur et d'or non monétaires, pénalisés par la fin du secret bancaire, les taux négatifs et le franc fort. Les détenteurs de ces biens ont été dissuadés de placer leurs objets en Suisse et incités à les sortir du pays. Résultats : les exportations de biens, qui sont en hausse de 0,4 % en excluant le transit et les objets de valeur, progressent de 4,3 % en incluant ces deux données. Et c'est pourquoi, la contribution extérieure est finalement positive, même si cela est assez peu en rapport avec la production réelle du pays.

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Une demande intérieure en faible croissance

Pour le reste, la contribution de la demande intérieure est assez faible : 0,17 point. L'élément le plus dynamique de la croissance helvétique a été la consommation des ménages qui a progressé de 1,1 % et apporté 0,55 point de croissance. Sa contribution est cependant moindre qu'en 2014 : le franc fort a pesé sur la confiance des ménages et a un peu ralenti les achats des Suisses. Deuxième moteur de la croissance : l'investissement des entreprises en biens d'équipement qui a progressé de 3,2 % sur un an, apportant 0,45 point de croissance. Il n'est pas sûr que cet effort d'investissement soit cependant un signe de confiance. Les entreprises suisses ont, en réalité, décidé de prendre à bras le corps le problème du franc fort en investissant pour améliorer leur productivité et faire reculer à terme leurs coûts. Il n'est donc pas à exclure que cet effort ne soit que temporaire et surtout, il pourrait conduire à des réductions d'effectifs dans l'avenir.

Face à ces deux moteurs, plusieurs éléments ont tiré la croissance vers le bas. Pour réduire les coûts, les entreprises ont puisé dans leurs stocks : le déstockage a ainsi ôté 1,2 point de croissance. Autre point négatif : la construction. Le marché immobilier suisse a perdu du terrain, boudé par les riches étrangers découragés par le franc fort et handicapé par le manque de perspectives des ménages. Les investissements en construction ont ainsi reculé de 1,2 % apportant une contribution négative de 0,12 point à la croissance.

Et pour 2016 ?

In fine, la Suisse s'en sort plutôt bien, même si le PIB par habitant stagne et que la croissance 2015 est inférieure à la croissance potentielle. La gamme de produits des exportations suisses, le poids des objets de valeur et la réaction des entreprises qui ont préféré investir pour amortir le choc ont permis à l'économie helvétique de surmonter le choc sans récession. Reste cependant que les effets de l'appréciation du franc pourraient se faire sentir encore pendant quelques années, surtout dans un contexte de croissance mondiale faible. La prévision de croissance 2016 du SECO, de 1,5 %, est très clairement en danger. Plusieurs banques prévoient, du reste, une croissance plus proche de 1 % cette année.

La menace BCE

Le commerce mondial est très clairement en net ralentissement et plusieurs banques centrales ont décidé de jouer sur la monnaie pour doper la compétitivité : la BCE, la Suède, la Chine, le Japon et celles de plusieurs pays d'Asie. La BCE devrait le 10 mars lancer une deuxième phase de son assouplissement quantitatif, ce qui ne manquera pas d'exercer une pression haussière à nouveau sur le franc suisse. Comment la BNS réagira-t-elle ? Osera-t-elle aller plus loin dans les taux négatifs, actuellement à -0,75 %, au risque de fragiliser le secteur financier suisse ? La question est désormais de savoir si l'économie suisse peut se permettre de subir une deuxième hausse du franc et y répondre avec autant de résistance qu'en 2015.

Quel impact sur l'emploi ?

Dernier élément : l'impact sur l'emploi. Certes, la Suisse connaît un taux de chômage très faible (3,4 %), mais le nombre de demandeurs d'emplois a progressé de près de 8 % l'an passé, soit 11.000 personnes. Le changement structurel sur l'industrie suisse va-t-il conduire à de nouvelles réductions d'effectifs ? C'est le principal enjeu de l'année 2016. En cas de guerre des monnaies, la compétitivité de la place industrielle suisse sera sans doute menacée et certaines délocalisations pourraient avoir lieu. D'autant que, comme on l'a vu, les investissements de 2015 présagent peut-être de nouvelles coupes dans les effectifs. Mais les chiffres de 2015 le démontrent, certaines industries helvétiques, comme la chimie-pharmacie, demeurent peu sensibles aux aléas, protégés par une forte innovation, des brevets et des marges confortables et des prix peu élastiques. Le SECO précise ainsi que fin 2015 la croissance des exportations de biens reposait surtout sur cette industrie. La Suisse a donc encore des atouts pour faire face au franc fort.

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  • La Banque nationale suisse a perdu 23 milliards de francs en 2015

>>>>Les chiffres détaillées de la croissance suisse sur le site du SECO (en allemand).

Romaric Godin

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