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ÉconomieUnion européenne

Grèce : à quoi joue la BCE ?

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 22 avril 2015 à 11:45 - Mis à jour le 22 avril 2015 à 16:03

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La BCE semble vouloir imposer une décote (de 50%) sur les collatéraux déposés par les banques grecques pour obtenir de la liquidité. Une menace qui cache beaucoup de faiblesses.

Si l'on en croit le New York Times, la BCE serait donc passée à l'acte et aurait durci les conditions d'accès des banques grecques au programme d'accès d'urgence à la liquidité (ELA). Pour obtenir l'argent de l'ELA, les banques grecques doivent en effet déposer des "garanties" appelées "collatéraux" au guichet de la BCE. Désormais, la valeur du collatéral serait réduite de 50 %. Il faut donc deux fois plus de collatéral pour obtenir 1 euro de prêt. Actuellement, selon des sources gouvernementales grecques, cette décision n'est cependant pas encore prise. Athènes se préparerait néanmoins à cette nouvelle donne.

Ce durcissement des conditions d'accès à l'ELA est-il le signe que la BCE est prête à aller jusqu'au bout, face à la Grèce ? Rappelons que, en théorie, l'institution de Francfort est la seule à pouvoir concrètement forcer la Grèce à quitter la zone euro. En coupant l'accès de ses banques à l'Eurosystème, elle peut provoquer dans le pays un manque de liquidités insoutenable qui contraindrait le gouvernement à émettre sa propre monnaie. Même si certains observateurs, comme Jacques Sapir par exemple, évoquent la possibilité d'une réquisition de la Banque centrale de Grèce par le gouvernement pour la contraindre à émettre des euros.

La BCE reprend le relais pour mettre la pression sur Athènes

En resserrant le robinet de l'ELA, la BCE tente une nouvelle fois d'affaiblir la position du gouvernement grec dans les négociations avec ses créanciers. Devant l'incapacité des créanciers à faire céder la Grèce, la BCE reprend donc les choses en main. Elle réactive la stratégie du 4 février dernier, lorsqu'Athènes avait décrété la fin de la troïka, provoquant la panique dans les ministères des Finances de la zone euro. A ce moment, la BCE avait levé la dérogation sur l'acceptation de la dette grecque comme collatéral pour les opérations normales de refinancement, contraignant le système financier grec à dépendre de l'ELA. La position hellénique en avait été assez affaiblie, sans pour autant obtenir cette capitulation grecque dont il est à présent certain qu'il est le "but de guerre" des Européens.

Alors que les créanciers ont échoué dans leurs multiples tentatives d'ultimatums, au point d'abandonner toute date butoir, c'est la BCE qui fixe désormais les échéances. En réduisant la valeur des collatéraux, elle menace d'assécher les banques de ces collatéraux. Sans eux, les banques ne pourront plus avoir accès à l'ELA. La nouvelle date butoir est donc le moment où, faute de collatéraux, le système bancaire grec sera coupé de son accès à la liquidité.

La BCE, "gendarme de l'austérité"?

Le but de la BCE est clair. Il s'agit de réussir là où les créanciers ont échoué : faire plier Athènes. Il faut que le gouvernement Tsipras accepte les "réformes" austéritaire qu'on lui demande. L'argument qui circulait après le 4 février - selon lequel la BCE voulait un accord, quel qu'il soit et, partant, exerçait la pression sur les créanciers autant que sur la Grèce - est moins convaincant aujourd'hui puisque la BCE n'a pas assoupli sa position après l'accord du 20 février et n'a pas exercé de pression inverse sur les Européens pour qu'ils acceptent une des quatre listes de réformes présentées par la Grèce entre le 23 février et le 9 avril.

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Le but de la BCE est donc le même que celui des créanciers. Décidément, après sa menace sur le parlement chypriote vendredi 18 avril, la BCE apparaît de plus en plus comme un "gendarme de l'austérité". Si l'on voulait se convaincre absolument de l'approche "politique" de la BCE, on se rappellera que la décote des collatéraux grecs avait été réduite en novembre 2014, lorsque les élections anticipées devenaient inévitables. Or, cette réduction intervenait alors même que les négociations avec la troïka et le gouvernement Samaras étaient au plus mal et dans l'impasse. Il y a là une incohérence qui prouve que la logique de la BCE est politique.

Débats internes à la BCE

Sauf que la position de la BCE n'est peut-être pas si superbe qu'il y paraît. En réalité, cette mesure est une mesure clairement défensive. A deux points de vue. D'abord, le Conseil des gouverneurs de la BCE est de plus en plus divisé entre "faucons" et "colombes". Les premiers ont particulièrement été irrités par la réquisition des réserves des entités locales. Céder en partie aux faucons en accordant une décote sur les collatéraux, sans pour autant couper le robinet de l'ELA est donc un "moindre mal" qui pourrait viser à satisfaire les "indécis" parmi les gouverneurs. Pour bloquer l'ELA, il faut une majorité des deux-tiers au Conseil des gouverneurs. Mario Draghi pourrait chercher à préserver "sa" propre majorité pour ne pas en arriver à ce point. Cette décision serait donc un moindre mal qui permet de préserver l'essentiel : le maintien de l'ELA, donc de la Grèce dans la zone euro.

Une réaction plus qu'une menace

Par ailleurs, il convient de se souvenir que cette décision de la BCE est aussi une réaction de défense face à la tentation des banques grecques de se forger elles-mêmes des collatéraux. Cette pratique est utilisée depuis longtemps par le système financier hellénique. Quelques 50 milliards d'euros de ces bons auraient déjà été émis.

La pratique consiste à émettre des dettes à court terme et à haut rendement garanti par l'Etat grec, des bons qui s'échangent entre banques avant d'être déposés contre des crédits ELA au guichet de la BCE. La pratique est très risquée et avait été dénoncée en son temps par Yanis Varoufakis, le ministre des Finances actuel, mais c'est désormais un moyen de contourner le "nœud coulant". C'est un moyen de pression sur la BCE. Début avril, la Banque du Pirée a émis 4,5 milliards d'euros de ce type de bons.

La BCE piégée ?

Or, sur ce point, la BCE est piégée. En imposant une décote aux collatéraux, elle réagit logiquement et réduit la valeur de ces bons « forgés. » Du reste, les collatéraux grecs avaient été déjà largement décotés pendant la période 2012-2013 où cette méthode avait été utilisée. Mais elle ne peut empêcher cette méthode sans couper de facto le robinet de l'ELA. Elle s'expose donc à un risque : plus elle demandera de décote, et plus ces bons seront émis en nombre. En cas de manque de collatéraux « classiques », ils risquent de les remplacer entièrement. Une fuite en avant n'est pas à exclure et qui sera risquée pour la BCE elle-même. Car la Grèce ne peut évidemment pas assurer les garanties sur les bons émis par les banques. Bref, la BCE est ici dans une situation très délicate.

Une BCE prête à franchir le Rubicon ? Pas si sûr

De fait, s'il est évident qu'elle cherche à impressionner Athènes, sa position de force n'est pas évidente. En réalité, la situation devient très glissante pour tout le monde, pas seulement pour les Grecs. La BCE risque aussi d'y laisser des plumes. La seule vraie arme de la BCE contre la Grèce, comme on l'a vu, est donc une arme à un coup : c'est la suspension de l'accès à l'ELA.

Or, il n'en est pas question pour le moment. Mieux même, la BCE vient précisément, ce mercredi 22 avril, de relever de 1,5 milliard d'euros l'enveloppe de l'ELA pour la Grèce, un relèvement plus important que les précédents qui étaient plutôt de 700 millions d'euros.

Risques

Bref, le durcissement de la BCE ressemble bel et bien à un bluff. Pour une raison simple : cette suspension conduirait inévitablement à un défaut de l'Etat grec, et la BCE perdrait ses prêts ELA, les collatéraux n'ayant plus aucune valeur. Pour le moment, les banques grecques ont recouru à l'ELA à hauteur de 74 milliards d'euros. La BCE perdrait aussi dans l'affaire les 6,7 milliards d'euros de remboursement des obligations grecques qu'elle détient.

Enfin, on ne le répétera jamais assez, le « Grexit » créerait un précédent : celle d'une exclusion « politique » de la zone euro qui mettrait fin au mythe de l'irréversibilité de l'euro. La BCE placerait son existence, en tant qu'institution centrale de la zone euro dans la dépendance du jeu politique des nations européennes.

Certes, on peut, comme de nombreux économistes, se rassurer en disant que « l'échec de Syriza » découragera toute expérience du même type à l'avenir. Mais l'euroscepticisme est très divers en zone euro, et il est souvent très hostile à Syriza tout en étant très hostile à l'euro (voyez le bon score du Parti finnois aux élections du dimanche 19 avril, par exemple). La BCE tirerait un chèque en blanc sur l'avenir. Il n'est pas certain qu'elle le souhaite réellement.

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>> Lire mise à jour de cet article, 22.04.2015 à 17h26 : La BCE renonce à durcir les conditions d'accès à la liquidité des banques grecques

Romaric Godin

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