"Les citoyens sont mal informés des avantages des politiques environnementales"

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Les politiques environnementales sont une opportunité, puisqu'elles peuvent améliorer la vie quotidienne, explique Cillian Lohan, membre du Comité économique, social et environnemental (Cese) de l'UE.
"Les politiques environnementales sont une opportunité, puisqu'elles peuvent améliorer la vie quotidienne", explique Cillian Lohan, membre du Comité économique, social et environnemental (Cese) de l'UE. (Crédits : DR)
L'environnement est encore trop souvent perçu par l'Union européenne et ses Etats membres comme une contrainte plutôt que comme une opportunité, regrette le scientifique Cillian Lohan, membre du Comité économique, social et environnemental (Cese) de l'UE. Or, l'économie circulaire, l'économie de la fonctionnalité etc., sont de puissants leviers de création d'emplois et de richesse.

LA TRIBUNE - Un récent avis du Cese, portant sur une communication de la Commission relative à la conformité des politiques européennes avec les Objectifs de développement durable (ODD) de l'Onu, dessine un portrait schizophrénique de l'UE : alors que d'une part, elle veut s'ériger en leader vers la réalisation des ODD, d'autre part elle ne parvient pas à engager la véritable transformation qui serait nécessaire. Quid en particulier des politiques environnementales? Et quelles sont les principales incohérences?

CILLIAN LOHAN - Le principal défaut des politiques environnementales de l'Union européenne est qu'elles ne concernent pas suffisamment les citoyens. Or, la dimension environnementale devrait être prise en compte dans toute politique de l'UE, et donc avoir de vrais effets dans la vie des gens. 
Les incohérences sont ainsi visibles partout. Il est facile de s'entendre sur des objectifs ambitieux, tels que ceux de l'Accord de Paris. Et plus l'objectif est lointain, plus c'est simple. Tout le monde convient d'ailleurs de la nécessité d'avoir de l'air et de l'eau propres, etc. Mais dès lors qu'il s'agit de définir les politiques à moyen terme des divers secteurs, toute cohérence avec l'objectif final fait défaut. 
Ceci est particulièrement évident en matière d'économie circulaire. Le plan d'action de l'Union européenne en faveur de l'économie circulaire dressé en 2015, par exemple, est incroyablement radical : sa mise en oeuvre demanderait une profonde transformation de notre modèle économique. Mais la législation qui l'a suivi est bien plus humble : le Plan de travail "Éco-conception" 2016-2019, sur lequel le CESE vient de présenter un avis dont j'étais rapporteur, se penche essentiellement sur la question de l'efficacité énergétique, en négligeant la conception des biens. La communication de la Commission sur le rôle de la valorisation énergétique des déchets dans l'économie circulaire - sur lequel j'ai été rapporteur d'un autre avis du CESE - adopte aussi une approche partielle. Par exemple, elle n'intègre pas suffisamment d'alternatives à l'incinération telles que la production de bio-méthane.

Quelles sont aujourd'hui les principales causes de ces incohérences?

Les lobbies, évidemment, sont très forts. Mais surtout, les institutions elles-mêmes continuent de concevoir l'environnement comme une contrainte, voire un obstacle à l'impératif de croissance et de création d'emplois. On ne se penche pas assez sur les bénéfices découlant d'un modèle différent, investissant sur l'environnement. Les gens ne sont donc pas correctement informés.

Quel rôle jouent notamment les Etats membres? Le premier bilan de la mise en œuvre de la politique environnementale mené par la Commission révèle une Europe plutôt fragmentée par le manque de volonté politique de nombre de gouvernements nationaux...

Trop souvent en effet ce sont justement les gouvernements nationaux qui, au lieu d'expliquer à leurs citoyens et institutions le sens et la nécessité de la législation européenne, préfèrent présenter Bruxelles comme une source de contraintes. Nombre de violations des politiques environnementales imposées par l'UE sont ainsi dues à une incompréhension. Cette attitude est regrettable et dangereuse, car c'est justement celle qui a mené au Brexit. Afin de restituer la maîtrise aux gens, un enjeu fondamental, sur lequel je me penche actuellement pour le Cese, est donc l'accès des citoyens à la justice, pour qu'ils puissent faire sanctionner les violations.

Pensez-vous que concevoir les politiques environnementales européennes d'une manière plus globale et au service de la population serait un moyen de lutter contre la méfiance des citoyens vis-à-vis de l'UE?

Certainement, car les gens sont déçus. Juncker insiste sur la nécessité de combattre les populismes. Mais nous ne nous penchons pas suffisamment sur les causes de la colère : la souffrance, la peur et la méfiance engendrées par la crise de 2008. Tant que nous n'auront pas reconnu cela, et si nous ne sommes pas capables d'offrir quelque chose de différent, les peuples d'Europe continueront de se tourner vers des idéologies extrémistes.
En ce sens, les politiques environnementales sont une opportunité, puisqu'elles peuvent améliorer la vie quotidienne. L'économie circulaire, l'économie de la fonctionnalité etc., ingrédients fondamentaux de cette transformation, sont de puissants leviers de création d'emplois et de richesse. Il faut insister sur cet aspect et abandonner le seul indicateur de la croissance au profit de celui de la prospérité. Aujourd'hui, ce message n'est pas encore assez fort.

Qu'est-ce qui pourra induire une vraie transformation en Europe?

L'un des principaux enjeux est celui de la communication auprès des citoyens, afin qu'ils comprennent que la protection de l'environnement n'est pas qu'un luxe des classes moyennes : au contraire, elle concerne surtout la population la plus pauvre. Le changement pourrait toutefois venir aussi du business : les grandes sociétés sont en train de changer d'approche, comme le montre l'annonce du 5 juillet de Volvo, qui dès 2019 ne veut plus lancer que des modèles de voitures électriques ou hybrides. L'arrivée des téléphones portables a changé le monde en un temps très restreint, alors que personne ne demandait une telle révolution, elle a été portée par l'industrie. A partir du moment où, de nouveaux biens ou services plus écologiques seront accessibles et abordables, la transformation peut aller très vite.

Propos recueillis par Giulietta Gamberini

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Commentaires
a écrit le 11/07/2017 à 8:59 :
Y a-t-il jamais eu une politique environnementale ?

Privilégiant le long terme et la préservation ne-serais-que du minimum vital. Même l’instinct de survie ne semble plus agir, alors que c’est bien de la survie de l’espèce dont il s’agit (voir l’anthropologue Paul Jorion). Alors que la majorité pense à son cadre de vie, d’autres en sont déjà à essayer de trouver leur cadre de survie.
La thématique écologique, dans le sens scientifique du terme, n’est pas très bien perçue, l’aspect dénonciation des comportements nuisibles et constats d’échecs y sont pour beaucoup. Le côté rationnel « des rabats joie » n’est pas très vendeur et la population pense que la nature est dotée et protégée par des super pouvoirs. Toutes les alertes n’y font rien, (la dernière étude parle de l’extinction massive des animaux), on trouve toujours des choses plus positives ou plus urgentes à traiter.

De la responsabilité et du lien de causalité
Le cadre législatif n’est pas réellement « protecteur » ou répressif, puisque on peut lourdement sanctionner des délits de dégradation d’un impact relativement mineur (quelques dizaines d’euros) et en exonérer d’autres qui provoquent des dégâts se chiffrant en millions ou milliards et provoquant même des morts. Quand à la notion de précaution elle ne veut rien dire (tout repose sur les bonnes volontés ? connaissant la nature humaine,… ), il faudrait a minima instaurer la prévention.

A un niveau local et national, il faut aussi dire que beaucoup de responsables politiques considèrent la protection de l’environnement comme un empêcheur de construire en rond. Chacun voulant laisser son empreinte ou son ouvrage dans le champ de vision des électeurs. Je ne sais pour quelle raison on considère (surtout en France) toute dépense publique comme un investissement, même quand cela ne rapporte rien à la collectivité.

L’être humain semble comme grisé par la vitesse de son développement matériel. N’oublions pas que nous sommes dans une société de consommation, donc qui ne consomme pas n’existe pas. Ce sera difficile de changer de cap.

Reste en effet les arguments financiers et technologiques, puisque les enjeux financiers sont colossaux et que ce peut être un argument pour financer des technologies propres.
Cela présente au moins l’avantage d’être dans une démarche constructive.
a écrit le 10/07/2017 à 17:34 :
Nous ne sommes surtout pas informés des magouilles qui accompagnent l'écologie : par exemple l'isolation externe des bâtiments en polystyrène sachant que ce produit a été déclaré hautement toxique par l'UE et comme constaté tragiquement à Londres hautement inflammable.
a écrit le 10/07/2017 à 14:30 :
Une politique de l'environnement sans impliquer les citoyens n'avancera pas. Elle commence par une sensibiliation dès l'enfance à l'école; par exemple en reyclant les papiers, le plastisque, les cartons, la nouriture à la cantine.
a écrit le 10/07/2017 à 12:50 :
"Les lobbies, évidemment, sont très forts. Mais surtout, les institutions elles-mêmes continuent de concevoir l'environnement comme une contrainte, voire un obstacle à l'impératif de croissance et de création d'emplois."

Ce qui relève du même problème. Si les institutions étaient guidées par les citoyens cela irait bien plus vite mais elles sont infiltrées par des lobbys ultra puissant qui les orientent dans le sens voulu.

"Parlementaires français et européens sous pression: Quand les lobbies (dé)font les lois" https://www.monde-diplomatique.fr/2007/03/BENILDE/14557

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