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ÉconomieUnion européenne

Pourquoi Beppe Grillo voulait s'allier avec les Libéraux à Strasbourg

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 09 janvier 2017 à 17:22 - Mis à jour le 09 janvier 2017 à 18:12

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Les "populistes italiens" avaient négocié leur adhésion au groupe centriste et libéral ALDE au parlement européen. Un mariage étrange, finalement repoussé par les Libéraux européens, mais dont l'idée n'est pas le fruit du hasard.

C'était un peu l'alliance de la carpe et du lapin. Le Mouvement 5 Etoiles (M5S) de l'ancien comique et blogueur Beppe Grillo a demandé, après un vote de ses militants sur Internet, son inscription au groupe de l'Alliance des Libéraux et Démocrates européens (ALDE). Il aurait ainsi quitté le groupe de l'Europe de la Liberté et de la Démocratie Directe (EFDD), où il siégeait notamment avec les Eurosceptiques britanniques du UKIP. Finalement, ce lundi 9 janvier en fin de journée, le groupe ALDE a rejeté cette demande, que son président Guy Verhofstadt avait pourtant négocié lui-même.

Voici donc que les « Grillistes », qui souhaitent un référendum en Italie sur le maintien dans la zone euro et sont un des mouvements les plus « anti-establishment » d'Europe, avec, parfois, des critiques très dures de l'immigration, voulaient siéger à Bruxelles et à Strasbourg, avec le groupe le plus europhile et libéral de l'assemblée pour qui, voici encore quelques semaines, l'arrivée au pouvoir du M5S en Italie représentait le « cauchemar absolu » et un « danger populiste pour l'Europe ». Le M5S y aurait d'ailleurs retrouvé les centristes italiens proches de Mario Monti, contre qui il n'avait pas de mots assez durs pendant les campagnes nationales de 2013 et européennes de 2014.

Bisbilles avec l'UKIP

A priori, le mariage semblait étrange. Une chose est certaine : il est le fruit de la stratégie menée par les deux dirigeants du M5S, Beppe Grillo lui-même et Davide Casaleggio. Il semblerait en effet que les relations avec l'UKIP dans le groupe EFDD se soient rapidement dégradées, les Britanniques occupant une place trop importante au goût des Italiens et ne partageant pas suffisamment les revenus financiers du groupe. Quelques scandales concernant des Eurodéputés du UKIP qui auraient utilisé les fonds du groupe pour leurs campagnes pour le Brexit ont renforcé ce sentiment. Avec le vote pour le Brexit, le risque était que l'UKIP utilise le parlement comme un « butin » et laisse, parallèlement, le M5S, assumer le rôle politique de leader. Or, le mouvement grilliste hésite à endosser la stature de l'euroscepticisme intégrale à la UKIP. Après le succès du vote Brexit, la réaction de Beppe Grillo avait été assez mesurée, en tout cas assez éloigné d'un parti allié à l'UKIP à Strasbourg...

Négociations avec les Libéraux

A la rentrée, le M5S a donc testé d'autres hypothèses. La priorité semble avoir été les Verts, mais le groupe écologiste a refusé l'inscription des Italiens en raison de leurs positions « sur l'intégration européenne et sur l'immigration ». Des discussions secrètes se sont alors tenues en décembre avec l'ALDE. De ce point de vue, le parti italien a trouvé un président de l'ALDE, Guy Verhofstadt, très ouvert. L'ancien premier ministre belge est en effet candidat à la présidence du parlement européen en remplacement du socialiste Martin Schulz. Avec l'apport des 17 eurodéputés du M5S, ALDE serait devenu le troisième groupe du parlement, avec 85 membres, devant les conservateurs d'ECR (74 membres). Pas de quoi l'emporter, mais de quoi se poser en « faiseur de roi » face aux deux grands groupes, les Socialistes (189 sièges) et la droite du PPE (217 membres). Et donc se retrouver en position de force. Oubliées alors, pour Guy Verhofstadt, les grandes envolées contre le « populisme » et « l'irréalisme » de Beppe Grillo, comme en 2014, lorsqu'il jugeait "impossible pour tout parti pro-européen" de "prendre le M5S à bord". L'heure était à l'accord. Et on comprend mieux que, après le "non" au référendum du 4 décembre, Guy Verhofstadt, s'était dit  « pas surpris » par le résultat du vote. Une réaction très modérée...

Des avantages pour le M5S

De leur côté, les « Grillistes » ont beaucoup de raisons de choisir l'ALDE. La cohabitation avec l'UKIP étant impossible au sein de l'EFDD, la seule alternative aux Libéraux eût été de s'inscrire aux non-inscrits. Mais c'était perdre les revenus liés à la participation à un groupe parlementaire, estimés à 680.000 euros par an. Beppe Grillo, de son côté, peut espérer faire deux pierre d'un coup : tout en négociant la « liberté politique » du parti au sein de l'ALDE (le M5S conservera sa liberté de vote), il s'inscrit dans un groupe « respectable » et désamorce ainsi l'accusation de « populisme » qui lui est habituellement opposé en Italie. Et, de plus, il vient gêner les ambitions de deux Italiens candidats à la présidence : Gianni Pitella pour les Socialistes et Antonio Tajani, pour le PPE. En espérant gagner une virginité politique, le M5S se présente, en Italie, comme l'opposant logique des candidats du centre-gauche et du centre-droit italiens.

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Démocratie directe ?

En tout cas, Beppe Grillo a tout fait pour imposer son choix. A la surprise générale, sans consulter les élus du M5S, il a ainsi annoncé une consultation Internet des membres du parti en défendant clairement le choix d'ALDE. Les militants n'ont pas réellement eu l'occasion de vivre un vrai débat contradictoire et, ce lundi, 78,5 % des 41.000 votants ont choisi de rejoindre l'ALDE. Une illustration de la « méthode Grillo » : en se cachant derrière la démocratie directe via Internet, le comique italien impose ses choix par un processus plus plébiscitaire que démocratique. Le choix de l'ALDE, négocié en secret, a été, en réalité, présenté de telle sorte qu'il n'y avait guère de choix réel.

Manœuvre ratée

Reste que cette manœuvre a échoué. La démarche de Guy Verhofstadt, très personnelle, a été mal perçue par la majorité des élus ALDE qui y ont vu un déni de leurs engagements et un accord très déséquilibré, puisque le M5S ne renonçait pas à son euroscepticisme et à sa liberté de vote. Ce refus laisse le M5S dans une certaine confusion. Restera-t-il finalement au groupe EFDD ? Ira-t-il siéger aux non-inscrits en abandonnant les fonds liés aux groupes ? En tout cas, l'épisode montre un certain caractère "mercenaire" du M5S qui, en Italie, est à double tranchant. D'un côté, il fait partie de la tradition politique de ce pays (le "transformisme"), de l'autre, il rajoute des contradictions à un pays qui en contient déjà beaucoup et lui ôte son caractère fondamentalement "anti-système".

Tentation populiste au centre ?

Côté libéral, cette alliance est significative. Comment Guy Verhofstadt, éternel donneur de leçons aux « populistes » qui avait violemment attaqué en juin 2015 Alexis Tsipras et qui n'a pas de mots assez durs pour les « Eurosceptiques » dont il a la conception la plus large, a pu, par intérêt pur, négocier avec des conditions extraordinairement bienveillantes l'entrée dans son groupe d'un parti « populiste » ? Son échec est une grave défaite, et il atteint indéniablement sa crédibilité.

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Mais cet essai est aussi une manifestation d'une tendance plus profonde, d'une nouvelle tentation pour les mouvements centristes et libéraux : celle du « populisme » précisément, c'est-à-dire du recours aux ressorts qui ont fait le succès du M5S en Italie, l'appel direct au peuple contre les « élites ». C'est un mouvement que l'on voit à l'œuvre très concrètement en France avec Emmanuel Macron, par exemple. Ces partis semblent vouloir profiter de la redéfinition de la politique en Europe et veulent leur part du gâteau du rejet des partis traditionnels. Aussi se présentent-ils comme des mouvements anti-système ayant des solutions « miracles » (les « réformes »). Dans sa réaction au vote italien de décembre, Guy Verhofstadt avait ainsi fustigé les deux grands partis. « Ce dont les gens ont assez, c'est des deux gros vieux partis qui mal géré l'Italie et l'Europe ». Un discours très "grilliste" pour le candidat qui se veut "anti-système" à la présidence du parlement. De ce point de vue, ce rapprochement du M5S avec le groupe ALDE, si elle est surprenante sur le fond, ne l'était pas forcément sur la forme.

Romaric Godin

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