Avec le limogeage surprise de Laurent Freixe, Nestlé illustre la perte de stabilité managériale qui secoue aujourd’hui l’ensemble du secteur agroalimentaire et pose des questions de gouvernance sanctionnées par les marchés.
Il y a le feu au lac (Léman), ou presque. Nestlé traverse une période de hautes turbulences : le géant suisse de l'agroalimentaire a annoncé lundi soir le départ « avec effet immédiat » de son directeur général, Laurent Freixe, à la suite d'une enquête interne révélant « une relation amoureuse non déclarée avec une subordonnée directe », en violation du code de conduite de l'entreprise. Cette éviction, survenue à peine un an après la nomination de Laurent Freixe, met en lumière un problème de gouvernance au sein du groupe suisse, et alimente la défiance des investisseurs.
La fin de la« stabilité légendaire »
Laurent Freixe, entré chez Nestlé il y a près de quarante ans, en 1986, avait succédé à Mark Schneider en septembre 2024, lui-même débarqué après sept ans de mandat. Sa mission était alors claire : redresser la barre et relancer des ventes mises à mal par la flambée inflationniste mondiale. Son éviction plonge aujourd'hui le groupe dans une nouvelle ère d'incertitude, à un moment où il ne peut se le permettre. C'est le deuxième changement de directeur général en un peu plus d'un an. Or, « ce n'est pas dans la culture de Nestlé de remplacer deux dirigeants en si peu de temps », souligne auprès de Reuters Jon Cox, analyste chez Kepler Cheuvreux.
S'y ajoute le départ de Paul Bulcke, l'actuel président du conseil d'administration de Nestlé, qui ne sera pas candidat à sa réélection lors de l'assemblée générale annuelle d'avril prochain. Pablo Isla, actuel vice-président du groupe et ancien patron du géant espagnol du textile Inditex, devrait lui succéder.
Au fil de ces déboires, les marchés sanctionnent l'instabilité du groupe : l'action Nestlé a perdu près d'un tiers de sa valeur en cinq ans, sous-performant nettement par rapport à ses pairs européens, et encore 17% depuis l'arrivée de Laurent Freixe. Ce mardi matin, à l'ouverture des marchés, l'action Nestlé accusait une baisse de 1,81 %, s'échangeant à 74,12 francs suisses et entraînant dans son sillage l'indice de référence SMI.
Le groupe peine à rassurer sur sa stratégie, notamment après la mise en revue de sa division vitamines, jugée décevante. Pour l'heure, c'est Philipp Navratil, ancien patron de Nespresso, qui prend les rênes d'une entreprise fragilisée, mais sans feuille de route claire. Âgé de 49 ans et de nationalité helvético-autrichienne, ce pur produit Nestlé, entré dans le groupe en 2001, représente un compromis entre le profil externe de Mark Schneider, axé sur les nouvelles tendances de consommation, et celui plus traditionnel de Laurent Freixe, perçu comme un retour aux recettes éprouvées de Nestlé.
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Un secteur en proie aux remous
Si le cas Nestlé frappe par son retentissement, il s'inscrit dans une tendance plus large : les grands groupes de consommation connaissent une instabilité croissante au sein de leur gouvernance. Aux États-Unis, les départs de PDG dans le S&P 500 se multiplient : 41 sorties de dirigeants ont déjà été enregistrées à mi-parcours, presque autant que pour l'ensemble de 2024.
Dans l'agroalimentaire, la liste des changements est déjà longue : Unilever a remplacé son PDG Hein Schumacher par Fernando Fernandez ; le géant du chocolat Hershey a confié la direction à Kirk Tanner, venu de Wendy's ; Diageo, maison-mère de Johnnie Walker et de Guinness, a vu partir Debra Crew après seulement deux ans de mandat. Même Procter & Gamble a annoncé une transition de leadership avec le départ de son PDG Jon Mœller, qui sera remplacé en janvier prochain par Shailesh Jejurikar.
Gouvernance sous pression
Cette accélération du turn-over traduit une sensibilité de plus en plus marquée des conseils d'administration face aux contre-performances financières, mais aussi une vigilance accrue sur les questions de conduite éthique. L'éviction de Laurent Freixe rappelle celle d'Ashley Buchanan en mai dernier. Le directeur général du groupe de grande distribution Kohl's avait été congédié sept mois après sa nomination, suite à des soupçons de favoritisme liés également à une relation personnelle.
Pour les investisseurs, ces changements à répétition posent un double problème : l'absence de vision stratégique durable et le risque accru de volatilité boursière. Chez Nestlé, où la gouvernance était longtemps perçue comme un modèle de continuité, la « perte de stabilité légendaire » relevée par la presse suisse apparaît comme un tournant. Reste à savoir si Philipp Navratil saura inverser la tendance et redonner confiance à des marchés en quête de clarté.
Pas une faute, mais un trouble objectif pour l'entreprise
La faute reprochée à Laurent Freixe n'est pas tant la nature de la relation que son absence de déclaration. Sur le plan légal, une relation amoureuse entre collègues, y compris entre un supérieur et son subordonné, n'est pas interdite, ni en France ni en Suisse. Le respect de la vie privée prévaut.
En France, le Code du travail protège la vie personnelle du salarié. Un employeur ne peut donc pas interdire une relation amoureuse. Toutefois, cette relation ne doit pas causer de trouble objectif à l'entreprise. Une relation entre un dirigeant et une subordonnée directe soulève immédiatement des questions de conflit d'intérêts, de favoritisme (réel ou perçu), de pression hiérarchique et de confidentialité. Si un concurrent débauchait la personne concernée, quel serait le risque sur les informations stratégiques partagées ? Comment garantir une évaluation de performance objective ? Pour prévenir ces situations, les entreprises mettent en place des chartes éthiques.
En Suisse, le cadre est similaire. Le Code des obligations protège la personnalité du travailleur. Mais l'employeur a aussi un devoir de protection de l'ensemble de ses employés et de l'entreprise. Une relation non déclarée au plus haut niveau de la hiérarchie est vue comme une rupture du lien de confiance fondamental. La jurisprudence suisse a déjà validé des licenciements lorsque la relation cachée créait une suspicion légitime de partialité et affectait le climat de travail.
Mais ce principe connaît des limites dès lors que la relation interfère avec la bonne marche de l'entreprise. En l'occurence, pour une entreprise de la stature de Nestlé, la transparence au sommet de la hiérarchie est une question de gouvernance non négociable. Une telle situation non divulguée ouvre la porte à des conflits d'intérêts potentiels, à des soupçons de favoritisme et pose des questions cruciales sur l'objectivité des décisions managériales.
Le conseil d'administration, présidé par Paul Bulcke, a donc choisi la fermeté pour réaffirmer l'intégrité de ses principes éthiques. En agissant de la sorte, il envoie un message clair aux 270 000 collaborateurs du groupe et, plus important encore, aux investisseurs.
L'affaire Nestlé n'est pas un cas isolé et rappelle la vulnérabilité des grandes entreprises aux questions de gouvernance personnelle. En septembre 2023, Bernard Looney, le directeur général du géant pétrolier BP, avait dû démissionner pour avoir dissimulé des relations avec des collègues. Avant lui, Steve Easterbrook chez McDonald's ou encore des rumeurs persistantes autour du départ de Bill Gates de Microsoft en 2020 avaient mis en lumière les risques associés aux relations personnelles au sein de la haute direction.