"La moitié de la baisse du cours du pétrole s'explique par la hausse du dollar"

Olivier Rech, responsable de la recherche énergie chez Beyond Ratings, analyse pour La Tribune les raisons d'un cours du pétrole à un plus bas depuis avril 2013. L'exploitation du pétrole de schiste aux Etats-Unis pourrait être menacée si, de plus, les taux d'intérêts réels devaient remonter.
A 90 dollars, le baril de pétrole a touché un plus bas depuis avril 2013.
A 90 dollars, le baril de pétrole a touché un plus bas depuis avril 2013. (Crédits : © 2009 Thomson Reuters)

La Tribune : Le baril de brent coté à New York est passé sous le seuil de 90 dollars pour la première fois depuis un an et demi. Comment analysez-vous cette situation?

Olivier Rech : On a déjà vécu cette situation au deuxième trimestre 2012 lorsque le baril était aux alentours de 90 dollars. Pour ce qui est de la situation actuelle, d'une part, nous sommes dans une période où chaque jour l'économie mondiale montre des signes de faiblesse. D'autre part, la production est toujours soutenue en grande partie du fait de la production du pétrole de schiste aux États-Unis qui continue à se développer. C'est la conjonction de ces deux éléments qui explique en partie cette faiblesse du prix du pétrole. En partie seulement, puisqu'en réalité la moitié de la baisse du cours du pétrole s'explique par un facteur monétaire, à savoir la hausse du dollar. Le cours du pétrole a nettement moins baissé dans les autres monnaies parce que compensée par la hausse du dollar.

La Tribune : Vous voulez dire que la zone dollar profite davantage de la baisse du cours du brent?

Olivier Rech : Oui, mais de la même manière que la zone dollar avait davantage souffert d'un dollar faible et d'un prix du baril élevé.

La Tribune : Compte tenu des perspectives de croissance au niveau mondial, et des données en termes de production, peut-on imaginer que la situation va se poursuivre sur le long terme?

Olivier Rech : Tout dépend de ce qu'on appelle le long terme. A l'horizon d'un an, nous sommes dans une configuration qui ne devrait pas être remise en cause. L'économie devrait rester faible, il n'y a pas de signes de ralentissement de la production de pétrole de schiste aux États-Unis.

La Tribune : Il y a aussi le facteur monétaire qui devrait s'aggraver si on en croit les perspectives des marchés qui s'attendent à une parité quasi-égale entre euro et dollar d'ici 2017...

Olivier Rech : Je fais partie de ceux qui pensent que non. Je ne pense pas que le dollar soit surévalué de 20 à 25%, du moins pas sur une tendance longue de plusieurs années. D'ailleurs, il faut s'attendre à une piqûre de rappel début 2015 avec un nouvel épisode sur le plafond de la dette américaine. Un début de psychodrame, comme à chaque fois, qui viendra surtout rappeler que l'endettement est davantage du côté américain que du côté européen.

La Tribune : Y a-t-il des inconnues dans vos perspectives?

Olivier Rech : Autant je suis assez confiant sur les variables fondamentales qui régissent le prix du pétrole et que je viens de décrire, autant je ne peux exclure une nouvelle crise financière qui remettrait complètement en cause ces hypothèses.

La Tribune : Vous pensez que le cours du pétrole a encore beaucoup de marge pour poursuivre sa baisse?

Olivier Rech : Toutes choses égales par ailleurs, à la parité euro-dollar actuelle, nous sommes proches d'un point-bas. Mais je ne peux pas préjuger du climat cet hiver. Si nous connaissons le même épisode d'un hiver très doux comme l'année dernière, cela risque effectivement de peser sur les cours.

La Tribune : Y a-t-il un seuil au-dessous duquel l'industrie du pétrole de schiste américain devient vulnérable ?

Olivier Rech : C'est effectivement une des questions du moment. La spectaculaire production du pétrole de schiste depuis quatre ans aux États-Unis est probablement l'élément disruptif qui a le plus modifié les trajectoires de long terme, et cela devrait se poursuivre à horizon 2016-2017. Maintenant, pour bien comprendre les hypothèses sur ce secteur il faut avoir en tête deux éléments. Il est vrai qu'on peut estimer que le coût de revient du pétrole de schiste se situe aux alentours de 80 à 90 dollars. A cet égard, on peut estimer qu'au cours actuel, les compagnies américaines sont à quelques encablures du seuil de non-rentabilité. Mais le vrai moteur de la production de pétrole de schiste aux États-Unis ce sont les taux d'intérêts réels très faibles voire négatifs. C'est l'apport de capitaux quasi gratuits qui alimente cette industrie. Une hausse des taux d'intérêt réels serait de nature à changer la donne, et le prix d'équilibre serait revu à la hausse, ce qui ne serait pas sans poser de problèmes aux industriels du pétrole de schiste.

La Tribune : Face à cette baisse du cours du brent, on peut être surpris que l'OPEP n'agisse pas pour réduire sa production et ainsi maintenir des prix plus élevés. Les grands pays producteurs de pétrole ne sont-ils pas en train de jouer le pétrole à la baisse pour déstabiliser le pétrole de schiste américain?

Olivier Rech : Une phase de test de l'effet prix sur l'exploitation du pétrole de schiste aux Etats-Unis n'est pas exclue mais ce serait à mon sens, du point de vue de l'OPEP, assez risqué. Les industriels du pétrole de schiste ne dégagent pas de cash-flow pour le moment et les variables clés sont les flux de capitaux et les taux d'intérêt réels négatifs.