« Cela fait 30 ans que le mix énergétique est composé à 80% d’énergies fossiles »

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80% du mix énergétique mondial reste d'origine fossile.
80% du mix énergétique mondial reste d'origine fossile. (Crédits : Wolfgang Rattay)
En dépit d’investissements massifs et d’un taux de croissance spectaculaire ces dix dernières années, les énergies renouvelables ne parviennent pas à faire baisser le poids cumulé du charbon, du pétrole et du gaz dans la consommation mondiale. Pour Roberto Bocca, en charge de l’énergie au World Economic Forum depuis neuf ans, le salut viendra de la digitalisation, à condition de la manier avec doigté.

Avec 333 milliards de dollars, les investissements dans les énergies renouvelables en 2017 ont approché le record de 360 milliards de dollars atteint en 2015, selon les chiffres de Bloomberg New Energy Finance. En Europe, la production d'électricité verte (hors hydraulique) a pour la première fois dépassé celle du charbon. Pour autant, le mix énergétique mondial repose à hauteur de 80% sur les énergies fossiles. Autrement dit, rien n'a changé depuis 30 ans, en dépit des 2.500 Mds de dollars dédiés aux énergies propres depuis 2010. Et en Chine même, championne du monde des investissements verts, on observe exactement le même phénomène. Car le développement pourtant exponentiel des renouvelables ces dernières années ne pèse rien ou presque face à l'explosion de la demande en énergie. Ce constat, Roberto Bocca, en charge de l'énergie au World Economic Forum, est venu le partager avec les participants des Assises européennes de la transition énergétique, organisées cette année par le Grand Genève.

Si le mix énergétique évolue peu, d'autres choses en revanche ont bien changé depuis que Roberto Bocca a pris ses fonctions en 2009. Entre autres, la géopolitique de l'énergie et le poids central désormais joué par la Chine et, dans une moindre mesure, l'Inde qui, toutes deux « sont passées des paroles aux actes ». Mais aussi la digitalisation, qui peut nous réserver le meilleur comme le pire, et la multiplication des partenariats public/privé.

Eviter de remplacer "big oil" par "big brother"

« La réflexion concernant la transition énergétique se situe à trois niveaux différents, observe-t-il : un débat idéologique qui se limite à remplacer les énergies fossiles par des énergies renouvelables ; un raisonnement plus objectif fondé sur les données fiables dont on dispose aujourd'hui et, enfin, un débat plus profond, qui consiste à se projeter dans la perspective d'un déploiement réellement massif des énergies renouvelables. »  Le charbon, le pétrole ou le gaz à grande échelle, on voit ce que cela donne. Mais le solaire ? Les batteries, qui posent des problèmes de soutenabilité de leur extraction jusqu'à leur fin de vie ?

« Il faut faire l'effort de se projeter dans cette réalité, affirme Roberto Bocca. Est-on en train de résoudre le problème du CO2 pour se trouver confrontés à un autre problème ? »

Dans ces conditions, quelle place accorde-t-il au nucléaire dans le mix des prochaines décennies ? « Le problème du nucléaire actuel, c'est que la même technologie peut être utilisée à des fins militaires, regrette-t-il. Ce n'est pas le cas de la technologie thorium, qui pourrait fournir une piste, à condition qu'elle fasse l'objet d'investissements suffisants. » Quelle que soit la technologie, il faudrait selon lui concevoir des centrales de plus petite taille, susceptibles d'être amorties plus rapidement.

Sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, « ce que feront la Chine et l'Inde détermineront l'avenir de la technologie », affirme-t-il.

Roberto Bocca fonde surtout de grands espoirs sur la digitalisation, qui peut favoriser le déploiement de solutions transformationnelles, notamment en matière d'efficacité énergétique dans les villes, où les gisements d'économie sont les plus importants. « On n'en imagine pas encore la puissance, veut-il croire. En effet, son impact ne pourra être que progressif en raison du stock de bâtiments non connectés et du faible renouvellement du parc immobilier. » Il voit là un « silver bullet », à condition ne pas passer de « Big oil » à « Big brother ». « La gestion des données devra donc faire l'objet de la plus extrême vigilance », insiste-t-il.

De l'importance de maîtriser l'innovation

Concernant l'innovation en général, Roberto Bocca se montre catégorique. Soit on en a peur et on la fuit, soit on la gère.

A ce sujet, il évoque Façonner la quatrième révolution industrielle ("Shaping the Fourth Industrial Revolution", en anglais), le nouvel opus du professeur Schwab, fondateur du World Economic Forum.

Son objet : esquisser des pistes pour éviter les fractures générées par les précédentes révolutions industrielles, en évitant de laisser notre avenir technologique aux mains des seules forces du marché. D'où l'urgence d'accélérer notre compréhension de ces enjeux.

Toujours dans la perspective de maîtriser et non de subir l'innovation, le WEF a ouvert à San Francisco un centre ayant pour mission d'élaborer des politiques et des cadres de mise en œuvre de la réglementation.

« En réalité, ce qui effraie les citoyens, ce n'est pas tant un « big brother » humain qu'une machine qui les contrôle », affirme-t-il.

Mais ce sont les modes de collaboration des acteurs du secteur qui ont le plus évolué ces dernières années.

« En huit ans, j'ai vu se multiplier les collaborations entre acteurs publics et privés, totalement inimaginables il y a quelques années, et même entre concurrents. A titre d'exemple, les principaux acteurs du pétrole et du gaz se côtoient au sein de l'Oil & Gas Climate Initiative - lancée par le WEF - qui regroupe aujourd'hui 11 membres. Surtout, la réflexion ne se déroule plus seulement parmi les acteurs de l'énergie stricto sensu (les producteurs), mais mobilise les secteurs consommateurs d'énergie que sont notamment les transports et le bâtiment. »

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a écrit le 07/02/2018 à 18:50 :
Les producteurs installés nucléaire et fossiles ne veulent surtout guère changer, ils tiennent à leurs rentes. Ils ne faut pas attendre d'eux des progression d'efficacité énergétique suffisantes. Par exemple la seule exploitation de la chaleur perdue en Europe est en mesure de fournir le chauffage de tous les bâtiments (voir Heat Roadmap Europe, c'est édifiant). Le solaire thermique a fait l'objet de mesures qui le bloquent dans la RT2012 (encore EDF) et pourtant le solaire hybride peut avec 15 à 20 m2 fournir environ 70% de l'ECS et plus de 50% du chauffage d'une maison par exemple (39 millions de maisons en France) en plus de charger les véhicule électriques etc. Le secteur nucléaire centralisé préfère vendre ses EPR à plus de 130 euros le MWh et prolonger jusqu'aux dates limites et risques majeurs ses vielles centrales de plus en plus risquées. Pendant ce temps on fait des éoliennes avec supraconducteurs de 10 MW sur des bases de 5 MW grâce à une diminution du poids de 40% dont un coût encore réduit par rapport aux désormais moins de 40 euros le MWh obtenu par l'éolien terrestre et même offshore. Et le stockage hydrogène et méthanation voit le nombre des ses unités s'implanter par dizaines et plus dans plusieurs pays européens notamment et une compétitivité par rapport au gaz attendues d'ici environ 5 ans désormais. Bref d'un côté plein d'innovation prometteuses et de l'autre les vieux lobbies qui tentent de résister quitte à vendre comme Rosatom du nucléaire à l'Egypte, au Soudan etc les pays les plus ensoleillés du monde qui auraient tout à gagner à faire du solaire CSP moins coûteux stockage inclus.
Réponse de le 08/02/2018 à 9:34 :
"Le solaire thermique a fait l'objet de mesures qui le bloquent dans la RT2012 (encore EDF)"

La RT2012 avantage avant tout le gaz (qui maintenant se retrouve dans 80% des logements neufs).

Vous faites un procès d'intention aux industriels alors que les ENR sont arrosés de dizaines de milliards d'euros de subventions et de facilités mais, après 15 ans de promesses, ne parviennent toujours pas à voler de leurs propres ailes.
Réponse de le 08/02/2018 à 17:57 :
Pas exact : Le solaire thermique fait entre autres l'eau chaude ECS. Le ballon ECS est comme le grille pain un évacuateur de trop plein de nucléaire en nocturne. https://www.actu-environnement.com/ae/news/francois-gibert-enerplan-solaire-thermique-reglementation-29074.php4
a écrit le 07/02/2018 à 15:31 :
Ou bien l'Europe pourrait déployer des solutions qui marchent.

Le nucléaire a permis de faire baisser d'un tiers les émissions totales de CO2 par français dans les années 80-90. Et notre électricité est maintenant quasi totalement décarbonée.

On aurait pu aller bien plus loin si on avait cherché à s'attaquer à notre consommation de gaz ou de pétrole.
a écrit le 06/02/2018 à 13:01 :
Sans être en désaccord avec M. Roberto Bocca, on ne peut pas non plus attendre des miracles de l’ère numérique, c’est un outil comme un autre, essentiellement un outil d’optimisation.
Il y a moins de risques de « big brother » dans l’énergie, que dans d’autres secteurs, d’ailleurs quel en serait l’intérêt ?
Pour sortir du 80 % de fossiles ou autres énergies polluantes, une rupture technologique et un changement de comportements sont indispensables.
J’ai bien peur que la digitalisation ne se suffise pas à elle-même, c’est une réponse utile mais partielle aux problèmes. Suffit-il d’optimiser la consommation/production de charbon et de filtrer un tant soit peu les émissions pour rendre la filière performante ? Comment aider des pays tels que la Pologne à sortir du charbon ? On peut aussi critiquer l’Allemagne, qui tarde à sortir du charbon alors qu’elle dispose des moyens financiers conséquents.
C’est surtout une trop grande concentration ou spécialisation qui est sont à craindre, alors même qu’on assiste à une répartition des sources de production et à une diversification au niveau mondial. A l’échelle européenne on est dans une forme de décentralisation compensée par des interconnections, ce qui parait logique étant donné les écarts à l’instant t entre membres de l’UE et la volonté d’harmoniser et de se compléter. L’ensemble reste également dépendant de sources d’énergie « externes » notamment pour le gaz et le pétrole.
Si l’on prend exemple des véhicules diesel, on peut améliorer à la marge leur performance, les doter de filtres et de technologies numériques, leur limite sera toujours celle de la pollution aux particules. Pour contourner ce problème d’autres constructeurs tentent un saut technologique qui, s’il fonctionne, leur permettra de devenir leaders. Le fait de les inciter à produire leur propre énergie pour faire fonctionner un véhicule relève du changement de paradigme.
Ce n’est pas le numérique qui va alimenter les réseaux de chaleur, produire de l’électricité ou servir de carburant. Ce n’est même pas lui qui optimisera les cycles de transformation entre énergie brute et énergie primaire ou secondaire, pour cela il faut plutôt compter sur la chimie, la physique et l’industrie. Ce sera probablement un outil de pilotage des installations et de leur optimisation, mais en aucun cas une source de production.

L’économie et l’industrie dans tout cela ?
Tout dépend de l’économie de marché et si l’on veut bénéficier de ses avantages la logique voudrait que l’on se positionne sur les marchés en forte croissance, ou ceux dans lesquels on dispose de ressources et non sur des marchés de niche.
Pour le moment c’est incontestablement le solaire et l’éolien qui répondent à la majorité des critères (https://www.iea.org/publications/renewables2017/) et qui en plus résolvent les problèmes de pollution. On peut être plus réservé sur le nucléaire en raison des risques et des coûts annexes. Dans une phase de croissance telle que celle de l’Asie, pourquoi pas ? mais on en perçoit les limites avec la Corée du Nord, entre autres.
Marché solaire : (https://www.alternatives-economiques.fr/lavenir-radieux-photovoltaique/00082495).
Encore faut il pouvoir passer du rêve à la réalité
On pourrait considérer les technologies photovoltaïques dans le contexte numérique, mais ce serait un raccourci puisque cela repose sur des phénomènes de semi-conducteurs exploités depuis longtemps en électronique (le physicien Français Antoine Becquerel c’était en 1839…). Que de chemin parcouru depuis… par les fabricants Chinois, Allemands, Américains, Japonais,… La jonction se fait éventuellement grâce à des outils informatiques de modélisation, de prédiction (Solargis, PVsyst, BIPV-PVsites, etc…) et d’intégration (https://youtu.be/RtRVEVcqUE0), mais on est encore loin des applications et des processus industriels.
Comme toujours on dispose d’excellents instituts et centres de recherche (Ines, CEA, CNRS,…). A propos de CNRS – PROMES, à noter que la France fut pionnière dans les recherches menées sur le solaire thermique à concentration (Félix Trombe en 1949).
Et que des centrales sont en fonctionnement : http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/dosolaire/contenu/chiffres/thermique_concentration.htm
a écrit le 06/02/2018 à 11:16 :
Merci pour cet article, l'information c'est quand même génial quand ce n'est pas entaché d'intérêt quelconque.

Cela permet en plus de voir l'importance du lobby pétrolier au sein des décisions prises par nos politiciens comme de bons petits chiens.

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