Pour s'affranchir du gaz russe, Engie fait volte-face et se tourne vers le gaz de schiste américain, malgré l'urgence climatique

Pour se défaire du gaz russe, qui représente toujours près de 20% de ses approvisionnements, le géant tricolore Engie va acheter 1,75 million de tonnes par an de gaz naturel liquéfié (GNL), issu d'un procédé de fracturation hydraulique interdit en France, à l’américain NextDecade. Le contrat, qui courra a priori jusqu’en 2041, marque un revirement dans la stratégie du groupe…et interroge sur ses engagements réels en matière environnementale. Analyse.

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(Crédits : STEPHANE MAHE)

Alors que la guerre se poursuit en Ukraine, les décideurs continuent de lâcher du lest sur l'environnement face à la nouvelle priorité affichée par Bruxelles en matière d'énergie : celle d'assurer la sécurité d'approvisionnement des Etats membres, confrontés à l'immense défi du remplacement de 155 milliards de mètres cubes de gaz russe par an, soit 40% de leur consommation. Et pour cause, cette équation périlleuse les pousse à se tourner tous azimuts vers le gaz naturel liquéfié (GNL), originaire notamment des Etats-Unis.

C'est en tout cas l'argument brandi par Engie, qui compte bien se renforcer dans le gaz de schiste américain afin de se couper du gaz russe, celui-ci représentant toujours 20% de ses livraisons. Ainsi, après avoir dû abandonner en 2020, sous pression de l'Etat actionnaire (23,64% du capital) et des écologistes, un méga-contrat négocié avec l'américain NextDecade pour la fourniture de GNL, le groupe français a finalement pu décrocher le graal. Et va bien acheter 1,75 million de tonnes de GNL par an, en provenance du futur terminal texan Rio Grande à partir de 2026 et pour quinze ans, a fait savoir NextDecade lundi soir.

Un revirement déjà entamé fin mars, puisqu'Engie avait alors étendu un contrat avec un autre groupe américain, Cheniere Energy, afin de lui acheter plus de GNL que prévu, et ce pour une vingtaine d'années.

« Les tensions actuelles sur les marchés de l'énergie ont renforcé la pertinence de notre stratégie de diversification des sources d'approvisionnement pour répondre à notre priorité : assurer la sécurité d'approvisionnement de nos clients », fait ainsi valoir un porte-parole.

Une empreinte carbone bien supérieure à celle du gaz transitant par pipelines

L'entreprise tricolore, qui met en avant son ambition de devenir le « leader de la transition énergétique et climatique », ne compte donc pas abandonner le précieux hydrocarbure de sitôt, avec ces nouveaux contrats courant jusqu'à 2040 et au-delà. Et pourtant, le GNL, qui doit être liquéfié puis regazéifié, et qui transite par voie maritime, s'avère pour le moins polluant. Dans le détail, son empreinte est de 58 grammes de CO2 par kilowattheure (KWh) en moyenne, contre 23 gCO2/KWh pour le gaz « classique » acheminé via des pipelines.

Sans compter que celui produit sur le sol américain passe par une « fracturation hydraulique », c'est-à-dire un forage en profondeur, mobilisant de grandes quantités d'eau et de produits chimiques pour briser les roches. Un procédé interdit en France depuis 2011, du fait d'un risque de contamination des nappes phréatiques mais aussi de fuites de méthane, ce gaz à effet de serre au potentiel 80 fois plus réchauffant que le CO2 sur une échelle de vingt ans. C'était d'ailleurs ce point précis qui avait concentré les critiques en 2020, et abouti au renoncement du contrat avec NextDecade.

Garanties environnementales

Mais la donne a changé, se défend aujourd'hui Engie. « NextDecade a fait des avancées significatives en s'engageant à réduire les émissions sur le terminal de Rio Grande à hauteur de 90%, notamment via un projet de captage et de stockage de CO2 », assure un porte-parole à La Tribune. Par ailleurs, le gaz en question sera « d'origine responsable (RSG), provenant des principaux producteurs de gaz des bassins Permien [le plus grand champ pétrolier des Etats-Unis, ndlr] et Eagle Ford », avec un « contrôle par une tierce partie indépendante », poursuit le groupe.

« Rio Grande LNG devrait produire un GNL à faible intensité de carbone pour le monde », se targue de son côté le producteur américain, qui affirme qu'il respectera « les normes les plus élevées de l'industrie du GNL ».

Lors d'une présentation aux investisseurs en juin 2021, NextDecade s'était même dépeint comme « une entreprise d'énergie propre accélérant la voie vers un avenir net zéro ».

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La technologie de capture du CO2 peine à convaincre

Reste que d'après un rapport d'Oil Change International publié en novembre 2021, la combustion du pétrole et du gaz qui devrait être produite d'ici à 2050 dans le bassin permien -tant par NextDecade que par d'autres opérateurs privés- libérera « près de 40 milliards de tonnes de CO2, soit près de 10 % du budget carbone mondial restant pour rester en dessous de 1,5 °C ». Et la captation du CO2 à la sortie du méthanier que promet NextDecade ne suffira pas à décarboner ce gaz. En effet, la majorité des émissions de ce combustible fossile se dégagent en fait lorsque celui-ci est brûlé, et non lorsqu'il est produit.

Surtout, la technologie en elle-même continue de susciter la méfiance. En 2019, le producteur américain de GNL Venture Global, engagé dans des projets de CSC [capture et stockage du carbone, ndlr], avait ainsi exprimé son scepticisme, et déclaré à la Commission fédérale de régulation de l'énergie américaine que ces techniques n'étaient « pas économiquement faisables » et qu'elles « entraîneraient des impacts énergétiques et environnementaux négatifs importants, en raison des besoins supplémentaires en eau et en énergie pour le fonctionnement du système, avec l'émission associée de gaz à effet de serre supplémentaire et d'autres polluants provenant de la combustion de gaz naturel ».

D'échec en échec, malgré les milliards mis sur la table

De fait, loin des discours pour le moins rassurants d'Engie et de NextDecade, le chemin a été semé d'embûches. L'immense complexe d'extraction et d'exportation de GNL en Australie, Gorgon, un temps présenté par son opérateur (le géant pétrolier américain Chevron), comme « le plus grand projet de stockage de dioxyde de carbone à l'échelle commerciale au monde », a notamment défrayé la chronique du fait de problèmes techniques et de multiples dépassements de coûts. Ainsi, alors que Gorgon devait capter 80% du CO2 émis (sur une moyenne mobile de cinq ans), Chevron a fait savoir que, même si le GNL avait bien été livré, l'objectif de capture des émissions associées n'avait pas été atteint - sans néanmoins divulguer les chiffres exacts.

Mais selon l'ONG américaine Global Energy Monitor, ceux-ci seraient en fait catastrophiques : Gorgon n'aurait réussi à capturer que 30% du CO2 ciblé. Il y a quelques jours, un rapport du think tank américain IEEFA (Institute for Energy Economics and Financial Analysis) enfonçait encore le clou, qualifiant le projet d' « échec ».

« Si Chevron, Exxon et Shell ne parviennent pas à faire fonctionner le captage et le stockage du carbone de Gorgon, qui le pourra ? », interroge le groupe de réflexion.

D'autant qu'à Rio Grande LNG, plusieurs éléments inquiètent. En effet, la société responsable de l'infrastructure de capture de CO2 du futur site, une filiale de Mitsubishi, avait contribué à développer il y a quelques années une technologie de réduction des émissions pour les centrales électriques de Petra Nova, au Texas, et de Kemper, dans le Mississippi - cette dernière étant censée être la première centrale à charbon "propre". Mais là encore, les deux méga-projets avaient fini par exploser en vol, dépassés par des coûts exorbitants et un manque criant de résultats. Alors que de nombreux experts alertent désormais sur l'impasse d'un business as usual justifié par les avancées technologiques, la charge de la preuve reposera donc sur NextDecade et Engie pour montrer, après ces échecs cuisants, que cette fois sera bien la bonne.

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Commentaires 31
à écrit le 10/05/2022 à 13:59
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A défaut de savoir si le gaz de schiste ou d'ailleurs est plus fossile que l'autre, ou pas, on devrait plutôt se demander comment arriver à réduire "fortement" notre besoin, et consommation de gaz de toute sorte. Même le bio de fermentation (vertueux...

à écrit le 05/05/2022 à 3:06
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Cela ne fait que 2 ans qu'on le dit ! Soit les gens sur les forums sont super intelligent, soit ils sont complotistes, c'est peut être la même choses en fin de compte ! On voit bien ou va l'allégeance des médias et de l'Europe complètement inféodés...

à écrit le 04/05/2022 à 17:37
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On nous taxes,sur l'essence et le gasoil en disant que ça pollue et de l'autre côtés on achète du gaz de schiste,quand ça arrange on ferme les yeux par compte pour taxer tous vas bien.

le 05/05/2022 à 8:31
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le silence des verts nous prédit que ceci au pouvoir la france extraira le gaz de chiste et bien sur il serons de la partie au prochain gouvernement macron pour quel raison acheter ce gaz americain puisque la france en possède en son sous sol

à écrit le 04/05/2022 à 17:36
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On nous taxes,sur l'essence et le gasoil en disant que ça pollue et de l'autre côtés on achète du gaz de schiste,quand ça arrange on ferme les yeux par compte pour taxer tous vas bien.

à écrit le 04/05/2022 à 15:17
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"Mieux vaut acheter à une démocratie même imparfaite qu à un tyran russe massacrant des populations… " Donc acheter à "une démocratie même imparfaite" qui massacre des populations (dont la liste est beaucoup plus longue que celle de votre tyran russ...

à écrit le 04/05/2022 à 15:12
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J'avais envie de mettre un commentaire de plus pour dire on l'avait vu venir mais à quoi bon .....j Ces gens là ont bien raison de profiter de la bêtises des peuples, de l' UE , de la France et autre idéologues. Ils ont raison de profiter de vous...

à écrit le 04/05/2022 à 13:57
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L'urgence climatique n'est plus si urgente, cette problématique n'a plus d'importance de toute façon dans le contexte actuel. En revanche, devenir dépendant des USA sur une partie importante de nôtre énergie, c'est certes mieux que la dépendance vis ...

à écrit le 04/05/2022 à 13:35
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E. Leclerc vient de lacher le morceau, je que j'écrivais depuis des lustres... Ca n'est pas dans des journaux dits "économiques" que l'on verra ce genre de vérité !! L'inflation n'a rien à voir avec la guerre en Ukraine, elle est causée par la spéc...

à écrit le 04/05/2022 à 13:28
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Une dépendance en chasse une autre. Les atlantistes sont au manettes en Europe, avec la Von Der Leyen qui n'a pas été élue et qui décide du destin de tout un continent. Elle nous a bien manipulé avec les vaccins, maintenant au tour de l'énergie. Pour...

à écrit le 04/05/2022 à 12:51
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A la fin, c'est l'Oncle Tom qui gagne! Et l'Europe, dont la France, qui perd. La stratégie jusqu-au-boutiste des Américains et des Ukrainiens qui ont refusé de garantir à la Russie la non arrivée de l'Otan en Ukraine et de négocier immédiatement la...

le 04/05/2022 à 13:54
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SAM ! oncle SAM TOM c'est celui de la case

le 04/05/2022 à 18:55
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@brnfab Ça me rappelle subitement une BD italienne que je lisais en cachette étant plus jeune.SAM BOT que je trouvais chez des bouquinistes sur les marchés planqué dans des caisses derrière ,car la BD était un peu olé olé pour mettre devant. On pe...

à écrit le 04/05/2022 à 12:07
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Ce qu'il y a de bien avec les médias c'est le tout et son contraire dans un bel habillage moraliste hypocrite. On vous répète depuis 3 mois tous les jours que la guerre en ukraine n'est pas notre conflit et depyis 3 mous tous les jours vous nous serv...

à écrit le 04/05/2022 à 11:38
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Ceux qui veulent se chauffer l'hiver prochain n'ont pas 36 solutions, et malgré des économies, il faut bien trouver du gaz. Idem pour l'industrie. Rien n'est tout blanc ou tout noir

à écrit le 04/05/2022 à 11:30
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Mais Marine, l'urgence climatique est une vaste blague

à écrit le 04/05/2022 à 11:07
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On semble " accuser " Engie d'acheter du gaz de schistes plus polluant et 10 fois plus polluant à transporter que le gaz russe.L'Europe a décidé (avec l'acquiesement de la France ) de stopper progressivement l'importation du gaz russe. Nos fournisseu...

à écrit le 04/05/2022 à 10:39
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on y vient; apres la demagogie qui ne tient pas la route, on revient au pragmatisme pour eviter la guerre civile, mais apres avoir envoye les boites au tas; pareil avec le nucleaire, pareil avec les constructeurs auto, pareil avec tout, ca va tres ma...

à écrit le 04/05/2022 à 8:52
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Bonjour, voici deux questions "bêtes": - À quel prix par rapport au gaz naturel russe? - Extraction, transport par bateau, etc.: quel sera l'impact environnemental de ce choix du gaz de schiste US?

le 04/05/2022 à 11:14
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Mieux vaut acheter à une démocratie même imparfaite qu à un tyran russe massacrant des populations… que chacun baisse 1 degré de chauffage et on sera moins dépendant .. quand au nucléaire ce sont les décisions de 2007-20-5 qu on payent … gouvernement...

le 04/05/2022 à 11:15
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Mieux vaut acheter à une démocratie même imparfaite qu à un tyran russe massacrant des populations… que chacun baisse 1 degré de chauffage et on sera moins dépendant .. quand au nucléaire ce sont les décisions de 2007-2015 qu on payent … gouvernement...

le 04/05/2022 à 11:19
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Ce qui est en jeu pour l instant c est l indépendance face à une dictature … et lui couper les vivres avant que le conflit flirte avez les frontières allemandes ….toutes l’organisation industrielle européenne en serait fracassee( Pologne Tchéquie…....

le 04/05/2022 à 14:12
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@Solange Une démocratie même imparfaite? En sus des USA, vous pensez peut-être à l'Arabie Saoudite qui mène depuis 2015 une guerre meurtrière au Yemen et dissout à l'acide les opposants ou bien alors au Qatar (organisateur de la prochaine coupe du M...

à écrit le 04/05/2022 à 8:48
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La thèse "complotiste" disant que les américains ont généré cette guerre pour décupler leurs ventes d'énergie fossile n'est certainement que complotiste bien entendu, toute ressemblance avec des faits actuels ne serait que pure fiction...

le 04/05/2022 à 10:24
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La thèse n’a rien de complotiste. Elle nous renvoie à une situation bien réelle: le manque d’unité européenne dans le domaine militaire, des comptes à solder entre Polonais et Russes et un trouble jeu Allemands. Les allemands ont 2 pb: l’un à l’Ouest...

le 04/05/2022 à 11:00
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ils sont vraiment tres fort ces americains. Ils ont reussi a penetrer le cerveau de Poutine pour lui faire preparer une guerre (preparer une telle operation c est au moins 6 mois/1 an) puis lui faire attaque l ukraine a l insue de son plain gré

le 04/05/2022 à 13:44
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Et dans les faits, que c’est-il passé? Zelenski n’est-il pas la voix de la CIA? Tout ce qu’il dit colle point par point avec ceux que veulent les compteurs géopolitiques made in USA sur YouTube depuis 10 ans. Il n’y a aucune surprise dans ses réactio...

le 04/05/2022 à 16:59
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Malheureusement l'histoire nous a appris que les théories du complots concernant les EU ont de fortes chances d'être proche de la réalité.

à écrit le 04/05/2022 à 8:32
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Voilà qu'on revient au gaz de schiste pourtant honni. Notre soutien à l'Ukraine nous coûte décidément bien cher...

le 04/05/2022 à 12:03
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Le gaz de schiste est honni? Expliquez aux ignorants que nous sommes la différence entre le charbon le pétrole et le gaz . Merci d'avance.....

le 04/05/2022 à 17:56
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@geo6913 : la différence ? La méthode d'extraction par fragmentation. Largement dénoncée pour ses atteintes à l'environnement, mais visiblement oubliée ...

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