Air France : demander l'aide de l'Etat ne doit pas justifier de ne pas faire d'efforts internes (Janaillac)

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(Crédits : © Jacky Naegelen / Reuters)
A l'occasion d'un débat avec Marc Rochet, le président d'Air Caraïbes, Erick Derivry, le président du SNPL et Pascal Mathieu, administrateur salarié d'Air France, Jean-Marc Janaillac, le PDG d'Air France-KLM, a expliqué que les demandes d'assouplissement du cadre fiscal et social en France et de règles de concurrence équitables ne doivent pas permettre aux compagnies de justifier de ne pas faire d'efforts internes.

Exercice délicat pour Jean-Marc Janaillac, PDG d'Air France-KLM et président d'Air France et Marc Rochet, Président du directoire d'Air Caraïbes et président de French Blue. Lors d'une table-ronde organisée ce mardi par l'AJPAE, l'association des journalistes professionnels de l'aéronautique et de l'espace qui réunissait également Erick Derivry, le Président du SNPL et Pascal Mathieu, l'un des administrateurs salariés d'Air France, ils ont attiré l'attention sur les mesures qu'ils attendaient de l'Etat, tout en soulignant que les demandes d'un environnement plus clément pour le transport aérien français devaient s'accompagner d'efforts en interne à chaque compagnie. Un collectif intersyndical dénonce une stratégie de l'Etat qui a depuis des années entraîné le déclin du pavillon français, dont la part de marché dans l'Hexagone est passée de 54% en 2003 à moins de 43% en 2016.

"Pour faire avancer le transport aérien en France, c'est faire en sorte que tous les acteurs participent à combler le fossé de compétitivité qui est observé et évident. Les patrons doivent définir une stratégie, les salariés qui doivent apporter leur contribution à ces efforts, mais aussi le régulateur, l'Etat français et Bruxelles. Il faut trouver une alchimie d'actions cohérentes des trois piliers du transport aérien. Il y a un des acteurs qui résiste énormément dans cette nécessité d'avancer, c'est l'Etat régulateur", a déclaré Erick Derivry.

"Ce qui me marque, c'est cet immobilisme. Nous nous sommes déjà réunis en 2014 sur le même sujet et depuis, très peu de dossiers ont avancé. Malgré les efforts des compagnies, des salariés, l'abandon de certaines conditions de travail, des pertes d'emplois massives, nous sommes toujours en queue de peloton", a ajouté Pascal Mathieu.

Taxes et redevances

Les doléances sont connues : la première concerne les taxes et les redevances aéroportuaires spécifiques au transport aérien qui seraient plus élevées qu'ailleurs même si, à part les Pays-Bas où Air France-KLM gagnerait 350 millions d'euros supplémentaires si le groupe y était basé, l'écart défavorable avec le Royaume-Uni ou l'Allemagne, fiefs des plus gros concurrents du groupe français, relève "du sentiment", selon Jean-Marc Janaillac.

"Nous avons le sentiment (et quelques chiffres sans être totalement exhaustifs) que nous nous situons au-dessus. A quel pourcentage? Je ne sais pas le dire exactement pour les pays autres que les Pays-Bas. , a-t-il indiqué.

Surtout, ont expliqué Erick Derivry et Pascal Mathieu, l'accumulation des taxes et des redevances irritent les salariés du transport aérien français (ceux d'Air France, en réalité, car ceux des autres compagnies françaises ne disent rien sur ces sujets, NDLR), qui ont le sentiment qu'à chaque fois qu'ils font des efforts, ceux-ci sont systématiquement absorbés par une hausse d'une taxe ou d'une redevance, comme ce fut le cas il y a deux ans avec le relèvement de la taxe de Solidarité dite Chirac, qui sert à financer des programmes de santé dans les pays en développement, ou la hausse des redevances d'ADP sur la durée du contrat de régulation économique 2016-2020, alors que d'autres aéroports, comme celui d'Amsterdam baissent les leurs ces dernières années.

Taxe Chirac

Les quatre intervenants ont demandé le retrait de la taxe Chirac ou du moins sa répartition sur d'autres modes de transport ou d'autres secteurs pour en réduire l'impact. Ils ont aussi demandé le retour à un système de caisse unique pour les redevances aéroportuaires à Paris qui permettrait de regrouper dans la même comptabilité les recettes commerciales et les redevances aéronautiques et de faire subventionner les secondes par les premières. Un système permettrait de baisser les redevances aéroportuaires.

Les compagnies du Golfe

L'autre doléance est également connue depuis très longtemps. Il s'agit de la concurrence jugée "déloyale" des compagnies du Golfe, soutenues par leurs Etats-actionnaires, qui menace les liaisons directes des compagnies européennes vers l'Asie et la connectivité de l'UE avec la partie la plus dynamique de la planète.

"C'est une question de souveraineté pour l'Europe", a expliqué Jean-Marc Janaillac.

Sous la pression de la France et de l'Allemagne, l'Union européenne a en effet engagé des négociations avec les pays du Golfe mais aussi l'Asean (l'association des nations du sud-est) et la Turquie pour une ouverture de son marché en contrepartie de la mise en place de règles de concurrence dite équitables dans ces pays. Pendant les négociations, les droits de trafic actuels sont gelés. Par ailleurs, Jean-Marc Janaillac, a rappelé qu'Air France-KLM souhaitait toujours la mise en place d'un système similaire à celui de l'OMC, l'organisation mondiale du commerce, à laquelle n'appartient pas le transport aérien. Ce dernier est en effet régi par l'organisation internationale de l'aviation civile (OACI). Il y a deux ans, son prédécesseur, Alexandre de Juniac et son homologue chez Lufthansa, Carsten Spohr souhaitaient la mise en place d'un système des règlements des différends au sein de l'OACI identique à celui en vigueur à l'OMC, capable de trancher le différend sur les soutiens directs ou indirects dont bénéficient les compagnies du Golfe.

Pour rappel néanmoins, lors d'un colloque à la direction générale de l'aviation civile française (DGAC) il y a deux ans, Peter van Laarhoven, directeur corporate de l'aéroport de Schiphol, avait indiqué que l'écart de compétitivité entre les compagnies du Golfe pour des raisons de pratiques déloyales ne jouait seulement que sur 15%. Le reste serait lié à la différence du coût du travail et à l'excellente situation des hubs des compagnies du Golfe.

Enfin, les participants ont également demandé une harmonisation des pratiques sociales au sein de l'Europe et le coût de la réglementation en France où le code de l'aviation civile se mélange souvent avec la réglementation européenne et est en contradiction avec celle-ci.

L'Etat n'a pas rien fait

Parmi toutes ces prises de parole où le trait a parfois été forcé, Marc Rochet a souvent dû recentrer le débat. D'accord sur tous les sujets mis en avant, il a néanmoins souvent apporté des nuances.

"L'Etat doit faire plus, c'est clair mais je ne voudrai pas non plus qu'on laisse répandre l'idée qu'il n'a rien fait. Il a joué son rôle", a-t-il dit en citant la suppression de la taxe sur les vols en correspondance (70 millions d'euros environ), les 28 millions d'euros de la dernière partie du produit de la taxe de l'aviation civile (10%) qui était toujours reversée au budget général, ou encore les infrastructures aéroportuaires parisiennes que "l'Etat a décidé avec ses 4 pistes à Roissy et ses deux pistes à Orly « que beaucoup de pays nous envient".

Ces mesures n'apportent que 10% des gains de compétitivité que le rapport Le Roux pour l'amélioration du transport aérien français. Marc Rochet a également mentionné l'atout, pour les compagnies françaises de la position centrale de la France au sein de l'Europe ou encore la puissance du marché touristique français.

Lire ici : Air France est pourtant assise sur un tas d'or

Concernant les compagnies du Golfe, c'est la même chose. Marc Rochet "est en phase" avec ce qui a été dit puisque la "concurrence doit être loyale et l'UE ferme", mais a-t-il ajouté "que celui qui n'a jamais touché une subvention lève le doigt" en précisant que même Air Caraïbes a bénéficié pour l'achat d'ATR d'un système de défiscalisation. En outre, il reconnaît aux compagnies du Golfe une capacité d'innovation importante, notamment dans la façon d'opérer avec l'organisation d'un système de correspondances entre des vols uniquement long-courriers.

Efforts internes

Mais, fidèle à son habitude, il a également rappelé les efforts que chaque compagnie se doit de mener pour que "le transport aérien reste sur la trajectoire". "Il y a aussi toutes les mesures qui sont de notre responsabilité, celles des organisations professionnelles et celles des patrons. Cela passe par un constat partagé de la situation. On est en accord sur beaucoup de points avec les organisations syndicales mais ce constat doit intègre, honnête et réaliste. Un constat qui fait défaut à Air France. (...)", alors que les discussions pour augmenter la compétitivité du groupe sont tendues avec les navigants. Marc Rochet sait de quoi il parle. Malgré l'environnement français , la compagnie qu'il dirige gagne beaucoup d'argent depuis des années. "Aide toi, le ciel t'aidera", martèle-t-il souvent.

Les conditions de travail doivent bouger

Jean-Marc Janaillac n'a pas été en reste.

Lui aussi a souligné la nécessité de la réforme interne. Toutes les demandes faites à l'Etat ou à Bruxelles pour avoir une concurrence équitable et un environnement "n'exonèrent pas les entreprises d'être plus efficaces. Je ne suis pas d'accord quand on parle de dégradation des conditions de travail. On ne peut pas rester avec des conditions qui sont les mêmes qu'il y a quelques années alors que les services digitaux existent et que le monde a évolué.

"Si nous demandons une concurrence plus équitable et un environnement social et fiscal moins pénalisant, c'est parce que nous ne voulons pas que cela soit des justifications internes pour ne pas bouger et ne pas faire d'efforts. Clairement, nous sommes d'accord avec tout ce qui a été dit ici, mais il faut, en même temps, que l'ensemble des personnels de la compagnie Air France accepte une évolution des conditions de travail, dans la façon de s'organiser, qui aille de pair avec les efforts qui ont déjà été faits par ailleurs dans le passé mais qui ne sont pas suffisants pour rendre le cadre français plus concurrentiel. Il faut que les deux avancent".

Pas sûr que les propos soient partagés par toutes les organisations syndicales. Beaucoup estiment en effet que les salariés ont déjà fait suffisamment d'efforts. La polémique sur la hausse de rémunération du Comex n'a d'ailleurs pas facilité les discussions.

Le gouvernement actuel a indiqué qu'il avait fait des efforts mais qu'il accompagnerait ceux que feraient Air France. Reste à voir ce que fera le prochain président.

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a écrit le 23/03/2017 à 8:11 :
Une fois encore cette entreprise, cycliquement mal gérée et incapable de se réformer, fait appel à l'État, c'est à dire aux contribuables pour se sortir de ses mauvais pas !
Entre recapitalisations, aides directes ou indirectes, protectionnisme, AF bénéficie depuis toujours du soutien de l'État, non pas pour lui sortir la tête de l'eau, mais pour lui permettre de maintenir un train de vie qu'elle n'a, somme toute, presque jamais eu les moyens d'assurer seule...Une sorte de danseuse pour un Etat de plus en plus pigeon....
Réponse de le 23/03/2017 à 8:37 :
l'état bénéficie des taxes sur près de 80000 salariés, des impôts de ceux ci, et se gave via ADP sur les taxes que la compagnie paie (c'est 45% de rendement chez ADP, chercher l'erreur: si il n'y a pas d'avion il n'y a pas de client pour l'aéroport...!)
de plus l'état place dans la Cie des éléments de sa stratégie étatique a savoir notamment des emplois en surnombre, pas comme quand elle était nationale mais quand même, est ce encore tolérable d'imposer a une société privée de fonctionner comme une administration ?!?
je pense donc, contrairement a vous, que l'état bénéficie plus d'AF que l'inverse (en dehors de la recapitalisation qui a eu lieu il y a 30 ans, n'en parlons plus... ;)
a écrit le 23/03/2017 à 7:18 :
Réponse à Matou:
vous écrivez "Soit le personnel comprend que, comparativement aux concurrents européens, on ne peut être rémunéré 40% plus cher"
Mais c'est valable aussi pour mon plombier qui gagne 2 x plus que son homologue polonais, mon médecin par rapport à son homologue roumain, et vous certainement, je suis sur que je peux trouver un pays en Europe on paie votre homologue 2 à 3 x moins cher.
Je doute que vous apprécierez le jour ou on viendra vous voir pour diviser votre salaire par 2.....
a écrit le 22/03/2017 à 18:35 :
Honteux!
Les types tout en haut se gavent et viennent donner des lecons de productivité à la base.
Mr De Juniac avait en son temps été excellent au cours d'un "colloque", expliquant qu'on devrait redéfinir la notion du travail des enfants...
Vous n'avez pas honte en tant que journaliste de relayer des propos d'une si grande provocation.
Ca va mal finir!
Réponse de le 22/03/2017 à 21:05 :
HNA group aurait proposer d'investir dans AF-KLM, qui pèse 2,2 milliards en bourse... HNA group a investi, rien qu'en 2016, pour 34 milliards de dollars de rachat !!
AF-KLM, si elle ne redresse pas la barre très rapidement, se fera bouffer par les chinois (ou à défaut par une compagnie du moyen-orient. Quoique... Etihad a laissé tomber, et se tourne dorénavant vers LH !)
Soit le personnel comprend que, comparativement aux concurrents européens, on ne peut être rémunéré 40% plus cher pour un même travail sans conséquence économique gravissime pour l'employeur !!
Soit la compagnie, donc l'emploi, donc les salariés, en subiront les conséquences !
Qu'une adaptation de la fiscalité soit réalisée dans l'intérêt des entreprises et des emplois en france soit réalisée, c'est normal. Mais c'est en interne que les solutions doivent être trouvées... sinon, les chinois ramasseront les miettes !
Réponse de le 23/03/2017 à 7:19 :
Ma réponse était bien sur pour "Réponse de @matou"
Réponse de le 23/03/2017 à 11:12 :
... et ?
Le principe de réalité, vous savez ce que c'est ? Faire l'autruche ne rendra pas AF plus compétitive, et les parts de marché continueront de passer chez Easyjet , Vueling, Germanwings, etc pour le court et moyen courrier, et pour le long courrier, les clients iront sur les compagnies du golfe, sur Norvegian, sur Level (nouvelle lowcost d'IAG), sur Germanwings, mais aussi sur French blue qui pourtant est une compagnie française !!
Moi, je vous suggère d'envisager que, pour ne pas baisser les salaires actuels (ce qui est socialement inenvisageable) un barème revu à la baisse soit appliqué pour toute nouvelle embauche, ainsi que pour toute promotion interne ! Ensuite libre aux intéressés de postuler aux recrutements et aux promotions de poste ... ou non !
a écrit le 22/03/2017 à 14:19 :
AF aussi prestigieuse soit-elle vole désormais de ses propres ailes et ne doit plus compter sur les aides du contribuable comme jadis pour demeurer à l'équilibre. De toute façon et c'est heureux l'Europe veille.
Réponse de le 23/03/2017 à 7:30 :
Permettez moi de vous répondre. Il ne s'agit pas d'une aide du "contribuable", mais d'une participation du "consommateur". Cela concernerait une "taxe" sur l'énergie destinée à financer les retraites. Il faudrait arriver à comprendre que le consommateur Français, qui est aussi contribuable, doit modifier son raisonnement. C'est difficile à exprimer. Merci.
a écrit le 22/03/2017 à 13:10 :
Il faut basculer la fiscalité du travail sur la fiscalité énergétique. C'est bon pour toute notre industrie et aussi pour AIRFRANCE. Pourquoi ne pas étudier cette possibilité? Cela serait conforme à la note n°6 du CAE et correspondrait à la proposition de notre prix Nobel d'économie de mettre une taxe sur l'énergie pour protéger le climat.

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