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Énergie : une bien difficile transition

Dominique Pialot

Publié le 28 mars 2013 à 06:00

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Officiellement lancé fin novembre 2012, le débat national sur la transition énergétique patine. Il n'a véritablement démarré que début 2013 et doit aboutir au dépôt d'un projet de loi de programmation. À temps pour la loi de finances 2014 ? Cette transition doit permettre à la France de respecter ses engagements en matière d'émissions de gaz à effet de serre, d'assurer sa sécurité énergétique, de diminuer ses importations d'énergies fossiles, de préserver la compétitivité des entreprises, de créer des...

C'était une promesse du candidat François Hollande, mais elle peine à trouver son rythme de croisière. Ouvert par la conférence environnementale de septembre, le débat national sur la transition énergétique a été officiellement lancé le 29 novembre dernier mais n'a réellement débuté qu'en janvier. Le temps de mettre en ordre de marche une mécanique complexe composée de nombreux comités (d'experts, de contact avec les industriels, de liaison avec le débat décentralisé, de citoyens et, bien sûr, de pilotage), mais aussi cinq groupes de travail, sans compter un conseil national du débat C'est désormais chose faite. Reste à faire émerger un véritable débat et surtout des propositions concrètes.
À première vue, la situation énergétique française peut sembler enviable. Grâce au nucléaire et aux prix régulés, les ménages et les entreprises bénéficient d'un prix de l'électricité inférieur de respectivement 25 % et 21,5 % à la moyenne de l'Union européenne. Mais si le nucléaire fournit 75 % de l'électricité française, c'est à peine 20 % de l'énergie finale consommée dans l'Hexagone, dont 70 % proviennent des énergies fossiles. Importées à 97 %, celles-ci grèvent lourdement notre balance commerciale (la facture énergétique, de 67,8 milliards d'euros en 2012, représente 90 % du déficit commercial français) et nous exposent à la volatilité des cours promis à moyen terme et à une hausse inéluctable, sans compter la dépendance à l'égard de nos fournisseurs. Mais, pour espérer déboucher sur une réelle transition, le débat doit d'abord faire passer trois messages essentiels, rarement entendus en France.

1 / Se préparer à payer plus cher
Les Français doivent le savoir : cette période d'énergie à prix réduit pourrait bien toucher à sa fin. De plus en plus de voix s'élèvent pour souligner que les prix régulés ne couvrent pas l'intégralité des coûts. Concernant le nucléaire, ils n'incluent ni la maintenance, ni la modernisation, ni le démantèlement des centrales, sans parler du coût d'un « Fukushima à la française », récemment évalué à 430 milliards d'euros par l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire.
Les mesures de sécurité complémentaires exigées par l'autorité de sûreté nucléaire à la suite de cet accident renchériront de toute façon le mégawattheure nucléaire. Quant à celui que produira le futur EPR, il s'établit aux dernières nouvelles (sur la base d'un coût pour Flamanville réévalué en décembre 2012 par EDF à 8,5 milliards d'euros) à plus de 100 euros, à comparer avec un prix de 42 euros aujourd'hui ! D'ailleurs, du PDG d'EDF à la commission d'enquête du Sénat, tous prédisent une hausse des prix de l'électricité de 30 % à 50 % d'ici à 2020
La transition énergétique pourrait donc être la meilleure façon, pour les ménages comme pour les entreprises, d'absorber cette hausse, grâce à une consommation mieux maîtrisée et une baisse des volumes. « Le débat doit aider à dédramatiser l'augmentation inéluctable du prix de l'énergie, espère l'économiste Alain Grandjean, qui préside le comité des experts. Une baisse de la consommation de 10 % par an suffirait à neutraliser cette hausse, sauf en situation de précarité », ajoute-t-il. À ce sujet, la « facilitatrice » du débat, Laurence Tubiana, fondatrice de l'Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales), précise : « La précarité énergétique qui frappe 3,8 millions de foyers consacrant au moins 10 % de leur budget à l'énergie relève de la solidarité nationale et de la lutte contre la pauvreté ; il ne revient pas à la transition énergétique de la solutionner. »
Pour d'autres, au contraire, en se privant d'une énergie produite par des centrales nucléaires amorties de longue date, en imposant aux réseaux de transport et de distribution de s'adapter à la production décentralisée et intermittente des énergies renouvelables et en soutenant ces dernières à coups de tarifs de rachat, c'est précisément la transition énergétique qui va faire grimper les prix. L'exemple de l'Allemagne, qui a déjà entamé sa transition énergétique, apporte de l'eau à leur moulin. L'énergie y est nettement plus chère qu'en France en raison du soutien aux renouvelables, et de lourds investissements qui se profilent pour construire les lignes à haute tension devant transporter l'électricité produite par les fermes éoliennes en mer, implantées au Nord, vers les lieux de consommation au Sud. En France, le gestionnaire du réseau de transport RTE anticipe des investissements de modernisation de 15 milliards d'ici à 2020 et de 35 à 50 milliards à l'horizon 2030. Mais seule une partie est imputable à la transition. « Dans le débat, on a tendance à confondre le coût global et le surcoût directement lié à la transition », confirme Andreas Rudinger, chercheur à l'Iddri.

2/ Définir le nouveau mix énergétique
Autre difficulté, l'extrême focalisation des médias et de l'opinion publique sur la production : quelle place laisser au nucléaire ? Pour ou contre les gaz de schiste, l'éolien, etc. ? Or la méthode choisie par le gouvernement est inverse. Il s'agit d'étudier différents scénarios de maîtrise de la consommation, de chiffrer les investissements correspondants, puis d'imaginer le meilleur mix énergétique pour répondre à cette demande en respectant les pré requis posés par François Hollande : une part du nucléaire dans la production d'électricité réduite de 75 % à 50 % en 2025, une augmentation de la part des énergies renouvelables et le respect des engagements de diviser par quatre les émissions nationales de gaz à effet de serre entre 1990 et 2020. Un tel raisonnement devrait notamment éviter de surdimensionner les réseaux (et les investissements), comme c'est aujourd'hui le cas. En raison de la généralisation du chauffage électrique, les pics de consommation sont particulièrement élevés en France : pour une puissance moyenne consommée de 56 gigawatts (GW), ils peuvent atteindre 102 GW, record historique enregistré lors d'une vague de froid en février 2012. L'équilibre entre l'offre et la demande se fait alors surtout grâce aux échanges avec les pays limitrophes, mais les réseaux sont prévus pour transporter et distribuer des volumes qui ne sont consommés que quelques jours par an.
Mais ce parti pris de la sobriété et de l'efficacité énergétique, consistant à étudier toutes les pistes pour réduire les consommations, suscite les foudres des énergéticiens. Certes, ils sont en principe tenus (notamment par le biais du mécanisme des certificats d'économie d'énergie) d'aider leurs clients à réaliser des économies, et sont soumis au plafonnement de leurs émissions dans le cadre du marché européen d'échange de quotas de CO2. Mais, sous l'effet conjugué de surallocations et de la crise économique, le cours de la tonne de CO2 a perdu 90 % en cinq ans et 49 % pour la seule année 2012. Il y a quelques jours, Bruxelles a dû renoncer à des enchères de quotas faute d'acheteurs !
Les énergéticiens ont ainsi toujours intérêt à maximiser les volumes vendus. Dans le cadre du débat français, ils contestent donc toute projection d'une baisse de la consommation, dans laquelle ils ne voient qu'une illustration des théories décroissantes chères aux écolos. « Le problème n'est pas de faire baisser les consommations, mais d'anticiper la croissance de la demande », insiste Jean-François Raux, délégué général de l'UFE (Union française de l'électricité). « Le gouvernement entend réindustrialiser la France, il doit tenir compte des conséquences de cette décision, car je ne crois pas du tout au découplage [permettant de diminuer la consommation d'énergie pour un point de PIB créé, ndlr]. » Selon lui, « la transition énergétique n'est pas urgente en France, on émet deux fois moins de CO2 que l'Allemagne par unité de PIB. On aurait le temps de faire évoluer le réseau tranquillement. L'énergie française est très compétitive, la transition ne doit pas la dégrader, notamment à l'export ».

3/ Mobiliser des industriels aux intérêts divergents
Cet argument fait évidemment florès du côté des industries les plus consommatrices en énergie, qui craignent une augmentation de leurs coûts due à une hausse des prix. Certains se disent néanmoins prêts à l'absorber à condition de la compenser, par exemple, par une réduction des taxes sur le travail qui préserverait leur compétitivité. En face, les professionnels de l'efficacité énergétique, qui proposent des solutions pour contenir la facture grâce à une baisse des volumes, sont divisés. Les spécialistes de l'efficacité active (par pilotage de la consommation grâce à des compteurs intelligents, par exemple), permettant des économies rapidement rentables mais limitées, s'opposent aux tenants de l'efficacité passive (par isolation des bâtiments), qui génère des économies plus importantes mais exige des travaux plus longs et onéreux. Tous se retrouvent cependant sur la création de valeur et d'emplois que peut engendrer la transition. Hugues Vérité, délégué aux relations institutionnelles du Gimelec (Groupement des industries de l'équipement électrique, du contrôle-commande et des services associés), en est convaincu. La France, dotée de leaders mondiaux de l'intégration et de l'efficacité énergétique, doit développer rapidement un modèle de la transition énergétique exportable. « Nous nous laissons devancer par la Chine ou les États-Unis alors même que ce sont nos industriels qui y sont présents », se désole-t'il.
Mais, au-delà de ces bisbilles, c'est plutôt le manque de maturité de la filière BTP qui inquiète. « Il faudra au moins trente à quarante ans pour former toute la profession à des nouvelles méthodes de travail », prévient Alain Grandjean. Il est vrai que les 160 000 rénovations effectuées en 2012 font pâle figure au regard de l'objectif annuel de 500 000 affiché par le gouvernement

Un débat essentiellement pédagogique

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Dans ces conditions, le glissement du calendrier n'a rien d'étonnant. Les conclusions du débat ne seront pas rendues avant octobre, probablement trop tard pour la loi de finances 2014. Mais, aux yeux des animateurs du débat comme des observateurs les plus avertis, l'essentiel est ailleurs : il s'agit de mieux faire comprendre aux ménages et aux entreprises français les enjeux de cette transition.
En outre, le sujet englobe des problématiques complexes et politiques telles que l'aménagement du territoire, la mise en cohérence des schémas de transport avec les plans énergie/climat, la décentralisation de l'énergie, ou encore le développement d'une offre de transports alternatifs, un sujet peu abordé alors que le secteur représente l'essentiel de notre dépendance aux énergies fossiles importées Une vision globale et de long terme est donc indispensable. Et des décisions rapides s'imposent quant aux investissements dans l'appareil de production, de transport et de distribution d'énergie. Une urgence qui va contraindre le gouvernement et la ministre en charge de l'énergie, Delphine Batho, à choisir des options avant même les conclusions du débat, au risque de réduire à néant ses ambitions en matière de pédagogie...

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