« Ce jeune pays plein d'ambition rappelle à notre vieille nation fatiguée qu'une stratégie se construit avec une vision de long terme fondée sur une claire compréhension de ses intérêts et qu'on ne fait pas de bonne politique avec de bons sentiments....
A moins d’un mois de la remise au chef des armées de la nouvelle Revue nationale stratégique, le groupe MARS adapte le format de ses publications : il se propose de participer au débat ouvert par le Président de la République par la mise en ligne d’une chronique hebdomadaire d’un format plus concis que les tribunes publiées jusqu’à présent depuis cinq ans. Voici la sixième de ces chroniques. Par le groupe Mars*.
La Revue nationale stratégique (RNS) 2025 évoquera certainement la stratégie indopacifique de notre pays, qui implique notamment de disposer de capacités militaires aptes à intervenir dans la zone pour y défendre nos intérêts. Au contraire de ses voisins continentaux, la France est en effet une puissance moyenne qui a des intérêts globaux, sur toutes les mers et tous les continents. Cette stratégie s'appuie non seulement sur les territoires français d'outre-mer situés dans la zone, mais aussi sur des partenariats stratégiques avec des pays amis, au nombre desquels figurent en tout premier lieu les Émirats Arabes Unis (EAU). Le propos de cette chronique n'est pas de critiquer ce partenariat, mais tout au contraire d'inviter la RNS à en tirer toutes les conséquences politico-stratégiques.
Les EAU sont un pays fascinant. En à peine un demi-siècle, cet ancien protectorat britannique est devenu une puissance économique, militaire et diplomatique considérable. Pour le meilleur et pour le pire, dirons ses détracteurs (souvent stipendiés par l'émirat rival de Qatar), au nombre desquels le groupe Mars ne se place pas. C'est donc de la manière la plus objective possible que cette chronique souhaite aborder le sujet.
Une amitié franco-émirienne
Dans le cadre de la politique britannique de retrait « à l'est de Suez », les EAU ne deviennent un État indépendant qu'en 1971, sans l'avoir ardemment désiré, en tout cas pas par les armes. Jusqu'à la Deuxième guerre mondiale, l'ancienne « Côte des pirates » devenue « États de la Trêve » rassemblait de minuscules émirats dont la prospérité relative reposait sur le commerce des perles. Cette activité modeste et romantique, immortalisée par Georges Bizet dans son opéra « pêcheur de perles » (situé par erreur par le librettiste à Ceylan), a été ensuite remplacée par l'exploitation pétrolière, autrement plus lucrative. Les pétrodollars ont donné aux EAU les moyens de leur indépendance, puis de leurs ambitions.
Les EAU sont une fédération d'émirats dont le président est l'émir d'Abu Dhabi. Le régime est de nature monarchique et le pouvoir s'y transmet au sein de la famille du fondateur cheikh Zayed ben Sultan Al Nahyane. L'actuel président Mohamed ben Zayed (connu sous ses initiales MBZ) a succédé en 2022 à son demi-frère Khalifa, mais il exerçait le pouvoir de fait dès 2014, comme son ami et allié MBS en Arabie saoudite. S'il est absurde de parler de démocratie dans un pays dont la majorité de la population est étrangère et privée de droits civiques, l'islam qui y est pratiqué est beaucoup plus tolérant que partout ailleurs. La raison officielle serait la grande ouverture d'esprit du cheikh fondateur, qui considérait chaque être humain comme une créature de Dieu égale aux autres.
Plus prosaïquement, la tolérance religieuse des EAU est une « marque de fabrique » qui facilite le commerce et la diplomatie, y compris vis-à-vis d'Israël, avec un accord de coopération en bonne et due forme dans le cadre des « accords d'Abraham » promus par la diplomatie américaine (en l'occurrence sous Trump I). Cette hostilité à l'islamisme politique, à l'encontre tant du fanatisme chiite que de l'idéologie des Frères musulmans sunnites, inscrite dans les gènes de la dynastie régnante, n'est pas un artifice diplomatique. C'est une politique délibérée visant avant tout à protéger la famille régnante.
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Car on a le sens de la famille, aux EAU ! MBZ est l'aîné d'une grande fratrie issue de la 3e épouse (et la préférée, dit-on) du fondateur, les « Bani Fatima », ou fils de Fatima. Ses frères occupent des positions éminentes, de même que des demi-frères comme Abdallah, ministre des Affaires étrangères de la fédération. Tout cela pour dire que les notions de démocratie et de corruption ne préoccupent guère la vie sociale et politique aux EAU. On peut être ami avec un pays qui ne partage pas nos valeurs pourvu qu'il n'y soit pas hostile par principe. Et l'amitié franco-émirienne, inscrite dans de multiples accords, y compris de défense, depuis 30 ans reste un acquis majeur de notre diplomatie, qui s'incarne dans des réalisations concrètes comme le Louvre-Abu Dhabi et un engagement plus que symbolique avec les bases aéroterrestre et navale dont la France dispose dans l'émirat.
Une litanie de conflits régionaux
Derrière la scène de ce conte de fées prospèrent cependant des coulisses beaucoup moins reluisantes. Les EAU ont en effet une ambition stratégique dévorante dont ils ont aujourd'hui les moyens grâce aux revenus du pétrole. Mais, comme dans une entreprise familiale, les dirigeants ont le souci du long terme, en l'occurrence de l'après-pétrole. A côté d'une diversification économique tous azimuts (achats de terres en Afrique, développement industriel et commercial autour du hub aérien de Dubaï, acquisition de facilités portuaires dans la région), les EAU cherchent à se donner une profondeur stratégique dont ils manquent sur leur bout de terre aride coincé entre le désert arabique et le golfe persique. Pour ce faire, les services émiriens, aussi discrets que puissants, n'hésitent pas à déstabiliser des États pour y faire prospérer leurs intérêts.
Cette politique, initiée dès 2013 (donc avant l'arrivée de MBZ au pouvoir) en Égypte contre le régime Morsi soutenu par les Frères musulmans, bénéficiait alors de l'assentiment tacite et quasi unanime (en-dehors de la Turquie) de la communauté internationale. Les EAU s'appuyaient il est vrai à l'époque sur une institution militaire égyptienne à la légitimité incontestée, validée ensuite dans les urnes.
Forts de ce premier et immense succès, tant l'Égypte occupe une place prééminente dans le monde arabe, les EAU ont voulu rééditer l'exploit l'année suivante dans la Libye voisine livrée à l'anarchie depuis l'intervention européenne de 2011, toujours en soutien de l'armée égyptienne qui ne peut accepter le désordre à sa frontière occidentale. Mais Haftar, le « champion » du camp égypto-émirien et son « armée nationale libyenne » (en fait une coalition de milices tribales) ne bénéficiait pas de la même force et de la même légitimité que Sissi en Égypte. La guerre civile libyenne s'achève ainsi par la partition du pays, avec un régime « pro-Haftar » installé à Benghazi faute d'être parvenu à prendre Tripoli, âprement défendu par des milices islamistes soutenues par la Turquie. C'est désormais de Cyrénaïque, entité indépendante de facto, que partent les mercenaires stipendiés qui par la Russie (en direction du Sahel), qui par les EAU (en direction du Soudan).
L'année suivante (2015) voit le déclenchement de l'intervention saoudienne au Yémen contre la milice chiite (dite Houthi du nom d'un clan zaydite prééminent) qui a pris le pouvoir à Sanaa. Les Saoudiens en difficulté, malgré le renfort de milliers de soldats soudanais, font appel aux Émiriens, dont les chars Leclerc contiennent l'avancée des Houthi en leur interdisant l'accès au grand port d'Aden. Mais la sanglante bataille de Marib oblige les Émiriens à se retirer au profit de milices sudistes qu'ils arment et conseillent, entretenant ainsi le séparatisme dans un Yémen dont l'unification a toujours été fragile. Les forces émiriennes en profitent cependant pour s'installer sur l'île de Socotra, stratégiquement située entre la mer Rouge et la mer d'Oman, la corme de l'Afrique et la péninsule arabique.
De là, la tentation est grande de s'installer sur la rive africaine, à la faveur d'une guerre civile somalienne qui n'en finit pas. Alors qu'une société publique émirienne contrôle le port de Berbera situé dans l'ancien Somaliland britannique, les EAU soutienne le séparatisme de la province de Hargeisa ainsi que du Puntland, au prétexte de lutter contre la piraterie et les islamistes shebab somaliens. C'est ainsi toute la côte nord somalienne qui menace de faire sécession avec le soutien émirien, qui, pour prendre en tenaille le fragile gouvernement de Mogadiscio soutenu par la Turquie, appuie également la rébellion du Jubaland qui domine la côte sud du pays autour de Kismayo.
Enfin, il est notoire que les EAU parrainent les « paramilitaires » soudanais du « général Hemeti », n'hésitant pas cette fois à s'opposer à leur allié égyptien qui soutient pour sa part l'armée soudanaise, l'autre belligérant de la guerre civile soudanaise qui dure depuis exactement deux ans (1). Bien que l'armée soudanaise, longtemps réfugiée à Port Soudan sur la mer Rouge, vienne de reconquérir la capitale Khartoum, grâce notamment à l'aide militaire russe, il est vraisemblable que la guerre civile s'achève, comme en Libye, par une partition de fait du pays, les forces du « général Hemeti » étant solidement implantées au Darfour depuis au moins vingt ans, à l'époque du quasi-génocide perpétré par ces mêmes milices alors à la solde du président Bachir renversé par l'armée en 2019.
Une claire compréhension des intérêts
Mais la politique émirienne d'impérialisme par la division des États ciblés ne s'arrête pas là. Compte tenu de sa longue frontière avec le Darfour, le Tchad a dû, de gré ou de force, consentir à servir de base logistique aux forces du « général Hemeti ». Les services émiriens responsables de cette logistique en ont profité pour s'implanter dans le pays, et le départ (inattendu) des militaires français n'est sans doute pas étranger à cette politique de puissance des EAU qui fait peu de cas des principes dès lors que leurs intérêts sont en jeu.
Pour en finir (provisoirement) avec cette litanie de conflits initiés et entretenus par les EAU, la reprise ces derniers jours de la guerre civile au Sud-Soudan (indépendant depuis 2011) doit moins aux haines tribales apparentes qu'aux intérêts émiriens. Le pétrole sud-soudanais appartient en effet à une société émirienne ; or le président Salva Kiir a besoin des oléoducs soudanais contrôlés par l'armée jusqu'à Port Soudan pour l'exporter. De son côté, le chef rebelle Riek Machar entretient les meilleures relations avec les paramilitaires de Hemeti, qui viennent de ce côté de la frontière se faire soigner dans un hôpital financé par l'aide humanitaire des EAU.
Cette histoire édifiante, qui n'est jamais évoquée sur nos plateaux de télévision et très rarement dans la presse écrite francophone, devrait pourtant inspirer les rédacteurs de la RNS. A y regarder de près, en quoi la fédération des EAU sont-ils un partenaire plus fréquentable que la fédération de Russie ? En quoi l'impérialisme émirien est-il plus éthique que le néo-impérialisme russe ? La politique des EAU est certes plus subtile, moins ostensiblement agressive. Est-elle pour autant moins dangereuse pour nos intérêts ? Nous sommes dans un cas typique de « fabrique de l'ennemi » dans lequel on trouve un intérêt stratégique majeur dans l'opposition à la Russie, alors que ce n'est pas le cas vis-à-vis des EAU.
Le cas du Tchad devrait nous faire réfléchir. La politique française de lutte contre « le piège du narco-trafic » (2) aussi, car il est notoire que la nouvelle french connection a quitté Marseille pour Dubaï, où elle ne risquait rien jusqu'à une date très récente. Depuis, la coopération policière et judiciaire franco-émirienne semble donner des résultats. Elle est à vrai dire indispensable, de même que la coopération avec la Turquie, champion de l'autre « camp » du vaste monde islamique. Notre ami l'émir ne souhaite visiblement pas que l'on en vienne un jour à penser qu'il cherche à attiser le séparatisme des « territoires perdus de la République » à l'instar de la Russie ou des Etats-Unis.
Notre partenariat avec les EAU a du sens, en dépit d'échecs regrettables comme la vente de Manurhin à une société émirienne qui n'en fait rien, alors que nos armées auraient besoin aujourd'hui que soit relancée la filière des munitions de petit calibre. Ce jeune pays plein d'ambition rappelle à notre vieille nation fatiguée qu'une stratégie se construit avec une vision de long terme fondée sur une claire compréhension de ses intérêts et qu'on ne fait pas de bonne politique avec de bons sentiments. La base d'une RNS.
2 « La France se heurte depuis plusieurs années à de très grandes difficultés dans la coopération judiciaire avec l'émirat de Dubaï, où se trouvent désormais de nombreux trafiquants français du « haut du spectre », attirés par les multiples avantages qu'offre l'Émirat » Proposition de loi visant à sortir la France du piège du narcotrafic | Sénat prise sur la base du rapport r23-588-1.pdf
* Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.