OPINION. Pourquoi l’augmentation des investissements militaires est bon pour l’économie française
Le groupe de réflexions Mars*
« L'investissement de défense permet de maintenir et développer un tissu industriel performant alimentant des emplois de qualité dans des territoires ruraux ou en reconversion, y compris pour des savoir-faire considérés comme rustiques et traditionnels...
Dans les quelques semaines qui nous séparent de la remise (le 2 mai) au chef des armées de la nouvelle Revue nationale stratégique, le groupe Mars adapte le format de ses publications : il se propose de participer au débat ouvert par le président de la République par la mise en ligne d’une chronique hebdomadaire d’un format plus concis que les tribunes publiées jusqu’à présent depuis cinq ans. Voici la quatrième de ces chroniques. Par le groupe de réflexions Mars*.
Un débat est en cours dans l'opinion sur les risques financiers liés à l'augmentation annoncée du budget d'équipement des armées. Le groupe Mars souhaite y apporter sa contribution en reprenant l'une de ses publications d'il y a six mois [1]. Investir dans l'armement ne vise pas à produire un effet économique direct (contrairement à la plupart des investissements civils), mais à produire durablement un bien collectif - la défense - sans lequel le reste des activités économiques et humaines ne peut pas avoir lieu sereinement. Investir dans l'industrie nationale d'armement, c'est s'assurer une capacité autonome et sur le long terme d'accéder aux systèmes nécessaires pour notre défense. L'utilité en matière de défense est cependant une notion ambiguë, car il est très difficile de chiffrer le gain économique dû à une défense efficace, c'est-à-dire assurant la sauvegarde de la nation, la sécurité de ses habitants et la protection de ses intérêts vitaux.
Dissuasion militaire, un rôle de prévention
Rappelons d'abord que le budget de la défense a longtemps été, en termes économiques, assimilé à une dépense de prévoyance à fonds perdus, qui ne se révèle utile que si le risque qu'il couvre se réalise. Notons que cette vision basique de l'utilité économique de la dépense de défense, fondée sur une fausse analogie, ne correspond pas à la réalité puisque l'utilisation de ce budget sert précisément à éviter que le risque ne se matérialise, alors que pour l'assurance, la prime n'a aucun effet sur la survenance du risque, qui reste un évènement exogène. C'est pourquoi il est erroné d'assimiler la dissuasion à une assurance-vie, comme si le risque était fatal.
Tout au contraire, la dissuasion militaire a un rôle de prévention, comme en santé publique : elle sert à empêcher l'occurrence de l'événement fatal. A ce titre, il serait plus juste d'assimiler l'investissement de défense à un acte de prévention lourde tel que la vaccination. Et, effectivement, il s'agit en quelque sorte de prévenir le mal par le mal. Et de raisonner en termes de bilan coûts-bénéfices. Or le gain économique de la dissuasion nucléaire est évident. La guerre en Ukraine, avec un coût de la reconstruction évalué à plus de 600 milliards d'euros (soit quatre à cinq années du PIB ukrainien d'avant-guerre) permet d'estimer le gain économique d'une dissuasion efficace.
En extrapolant ces chiffres à la France, la comparaison est vertigineuse : une dépense annuelle de défense de 100 milliards d'euros (comme l'a annoncé le ministre en parlant de « poids de forme » des armées) permet ainsi « d'économiser » plus de 10.000 milliards d'euros, soit un retour sur investissement de cent contre un : imbattable !
Pourquoi financer la dépense de défense
Certes, notre pays n'est pas en première ligne dans les conflits majeurs en cours dans le monde, mais si l'on admet que l'époque a changé et que ce changement est durable, il convient d'en tirer les conséquences en termes militaires. Notre pays a besoin d'équiper son armée à un rythme accéléré. La bonne nouvelle dans ce contexte sombre, c'est que l'investissement de défense est rentable. Cela est admis dorénavant depuis quelques années par la littérature économique [2] même si les analyses divergent sur le délai du retour sur investissement (interrogé sur le sujet, un logiciel d'IA générative donne la fourchette de 0,6 à 1,2 de retour sur un an).
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Un certain consensus se dégage en économie politique, qui se résume en une quinzaine de constats.
1. Il n'existe pas d'effort de défense (exprimé en % PIB) optimal absolu, mais des optima relatifs en fonction de la réalité de la menace et de la taille du pays ; ce n'est pas un indicateur pertinent, ni en termes économiques, ni même en termes d'efficacité.
2. La politique industrielle de l'armement (lorsqu'il en existe une) intéresse exclusivement le moyen et le long terme économique parce qu'elle est sous-tendue par une volonté politique de souveraineté et d'autonomie stratégique. Sa définition échappe largement au domaine d'interprétation du calcul traditionnel de rentabilité économique, en raison notamment de la longueur des immobilisations qu'elle utilise, très supérieure à l'horizon de la majorité des investissements commerciaux privés. Le choix du développement des industriels d'armement se présente donc aujourd'hui comme un choix pour l'avenir dont la responsabilité globale revient aux autorités publiques, même si sa réalisation fait intervenir pour moitié des centres de décision privés. Cela rend inadaptés les raisonnements en termes de coûts d'opportunité par rapport aux autres investissements industriels.
3. L'achat d'équipement sur étagère à l'étranger a pour premier effet macroéconomique d'augmenter les importations. Cet effet négatif peut être partiellement équilibré par des compensations industrielles locales, mais ces « offsets » ont surtout pour conséquence de renchérir le coût des équipements importés et donc de dégrader la balance commerciale.
4. L'achat d'équipements militaires auprès des industriels nationaux (BITD) permet de maîtriser la balance commerciale et d'être souverain à condition que la chaîne de valeur reste très majoritairement nationale de bout en bout. Si ce n'est pas le cas, toute « fuite » hors du circuit économique national diminue l'effet multiplicateur et fragilise l'objectif de demeurer souverain sur le long terme. Or des études microéconomiques récentes ont montré à quel point cette chaîne de valeur était intégrée au niveau européen, ce que des instruments tels que le fonds européen de défense encourage. Cela va des composants les plus modestes jusqu'à des sous-ensembles majeurs tels que les moteurs diesel et les boîtes de vitesse.
5. A ce titre, le modèle de l'arsenal [3] apparaît le plus efficace en termes macroéconomiques, à condition que les coûts de production soient maîtrisés, ce qui suppose, en l'absence de compétition, une régulation publique forte au niveau microéconomique sur la formation des prix. A cet égard, le modèle américain d'arsenal national privé mérite d'être rappelé. Pour les Etats-Unis, le libre échange ne s'applique qu'aux autres. Ils ont parfaitement raison : il n'existe pas de marché de l'équipement de défense, pas de libre concurrence, pas de libre formation des prix, un client unique, une interdiction d'exportation de principe (pour un contrôle politique des exceptions), des barrières considérables à l'entrée de nouveaux fournisseurs, etc. Il n'y a dans le monde que la Commission européenne pour croire à l'existence d'un marché intérieur de défense. C'est en réalité une vision purement idéologique.
6. L'impact économique de l'effort de défense n'est pas le même selon que la priorité est donnée à la formation de capital fixe ou de... capital humain : l'effet multiplicateur des rémunérations n'est pas établi au niveau national, même si son rôle pour les économies locales est évident. Il en va différemment de l'effort d'armement. L'investissement de défense comprend en effet plusieurs composantes : la formation de capital fixe sous la forme de capacités industrielles, la formation du capital humain nécessaire à la conception et à l'entretien des équipements, la recherche technologique.
7. Considérer l'équipement de combat lui-même comme un investissement est contestable en termes économiques car difficile à amortir et à assurer dans la mesure où sa durée de vie est impossible à déterminer à l'avance. L'impact économique de l'investissement de défense est d'autant plus fort qu'il touche les trois composantes mentionnées ci-dessus au n°6 ; s'il ne concerne que la production d'équipements déjà développés (et à plus forte raison de consommables tels que les munitions), l'impact est nul, voire négatif. Acheter de l'armement à l'étranger n'est pas un investissement au sens économique : c'est une consommation intermédiaire qui capte une dépense publique qui serait sans doute plus utile ailleurs.
8. Il ne serait pas tout à fait exact d'affirmer que l'achat de « produits de défense » matures (pour employer la terminologie de l'UE) à l'industrie nationale n'ait aucun intérêt économique : cela permet au moins d'éponger les coûts fixes et donc d'améliorer potentiellement la capacité d'autofinancement afin de faciliter à l'industriel l'investissement sur fonds propres dans le développement de nouveaux produits et de nouvelles capacités. Ce n'est pas neutre dans le contexte actuel.
9. Les exportations permettent aussi de préserver une base industrielle au service des armées sans que cela ne requière un effort budgétaire national équivalent. Elles contribuent ainsi de manière significative à la finalité première de cette base : participer à la politique d'autonomie stratégique. L'exportation de « produits de défense » (qui sont aussi de plus en plus des services) contribue également autant aux économies d'échelle qu'à l'équilibre de la balance commerciale. Difficile de nier cet impact macroéconomique dans le cas de la France.
10. L'innovation technique est inhérente à l'investissement de défense, car les armées recherchent toujours l'efficacité opérationnelle, c'est-à-dire la supériorité sur tous les champs de confrontation potentiels. Or, comme le montre la guerre en Ukraine, cette supériorité ne vient de la « masse » que parce que le rapport de force technologique est équilibré : une rupture technologique pourrait déséquilibrer le rapport de force d'un côté ou de l'autre. C'est pourquoi l'investissement de défense comporte une forte intensité en innovations, souvent plus forte que la plupart des investissements civils. C'est aussi pourquoi certains risques en matière de recherche ne peuvent être assumés que par la puissance publique, du fait de leur faible probabilité de rentabilité à court terme. C'est ainsi que la plupart des ruptures technologiques développées dans la Silicon Valley ont pour origine le financement de programmes de défense par le Pentagone.
11. L'exemple des hélicoptères montre que les relations dynamiques entre l'aéronautique militaire et civile résultent moins de retombées technologiques du militaire au civil que l'utilisation conjointe de mêmes techniques, voire des possibilités offertes de construire simultanément des versions militaires et civiles des mêmes modèles (ex. HIL/H160). Cette facilité offerte à l'industrie aérospatiale a pour conséquence économique pour les entreprises de réaliser une certaine péréquation entre les résultats des branches civiles et militaires.
12. L'investissement de défense permet en outre de maintenir et développer un tissu industriel performant alimentant des emplois de qualité dans des territoires ruraux ou en reconversion, y compris pour des savoir-faire considérés comme rustiques et traditionnels : il concourt de fait à l'aménagement du territoire, ce qui économise de la dépense sociale.
13. L'investissement de défense, dès lors qu'il s'inscrit dans une perspective d'autonomie stratégique, obéit à une programmation de moyen terme, voire une planification de long terme, qui s'accommode mal des à-coups d'une politique budgétaire de court terme, qu'il s'agisse de relancer la demande en anticipant les commandes ou au contraire de freiner le rythme des acquisitions, incompatible avec une saine gestion des capacités industrielles.
14. Enfin, sauf à exonérer de taxes et de cotisations les fournisseurs de la défense, le retour fiscal et social de la dépense de défense à chaque étape de la chaîne de valeur permet au bout « d'un certain temps » (fonction des caractéristiques du circuit économique en cause) à la puissance publique de rentrer dans ses frais. Un euro dépensé rapporte à terme un euro en rentrées fiscales et sociales, voire davantage. Cela signifie que, loin d'être un pur centre de coût, l'investissement de défense est un centre de profit qui non seulement tire l'innovation technologique, mais permet aussi de financer d'autres priorités politiques économiquement moins rentables : la transition énergétique par exemple, dont le contenu technologique est beaucoup moins intense et la contribution à la balance commerciale beaucoup moins favorable.
* Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.