OPINION. Gaza : pourquoi la France et l'Europe n'ont plus voix au chapitre
Le groupe de réflexions Mars*
« Faut-il rappeler qu'il existe des lois de la guerre et que ces lois s'imposent aux démocraties, d'autant plus que l'enjeu militaire - la menace - est maintenant bien maitrisé par l'armée israélienne. On attend de Tsahal qu'elle se comporte autrement...
DAWOUD ABU ALKAS
OPINION - Nouvelle chronique du groupe de réflexions Mars qui donne un éclairage nouveau sur le conflit excessivement meurtrier engagé par l’État Israël à Gaza, le silence criant de l'Europe et une France sans force. Par le groupe de réflexions Mars.
A-t-on encore le droit de s'exprimer librement sur le sort de Gaza ? Peut-on encore critiquer le gouvernement israélien sans encourir le soupçon d'antisémitisme ? Est-il encore possible d'être sioniste sans légitimer la colonisation illégale ? Peut-on éprouver à la fois de la compassion pour les victimes israéliennes du 7 octobre 2023 et pour la population civile de Gaza depuis cette date sinistre ? Autant de questions, et tant d'autres, sur un sujet si sensible que l'on préfère se taire. Osons pourtant un avis, que nous souhaitons aussi objectif que possible.
Pour cela, il est indispensable de prendre du recul, beaucoup de recul. L'actualité culturelle parisienne nous y aide, grâce à l'exposition sur les trésors de Gaza à l'institut du monde arabe (IMA), qui rappelle fort opportunément que Gaza a quitté « l'âge de pierre » bien avant nos contrées occidentales. Il est donc particulièrement indécent, et pour tout dire stupide, de prétendre y ramener ce territoire meurtri.
Gaza, lieu de passage des grands empires
Le malheur de Gaza (et de ses environs, de Rafah au sud à Jaffa au nord) est d'être situé depuis 5000 ans à un carrefour d'influences des civilisations voisines qui se sont succédé sans égard pour les populations locales. Et à ce titre, le sort de l'Israël antique n'est pas très différent. Entendons-nous d'abord sur les toponymes, car tout dans cette région a du sens et peut être interprété. A l'horizon de 5000 ans, Gaza a toujours existé. C'était un lieu de passage où les grands empires qui ont flué et reflué ne se sont guère arrêtés, mais ils ont laissé des traces de leurs passages, assez pour en faire une belle exposition parisienne. Gaza est un lieu où l'on passe sans prendre le temps d'y fixer une civilisation.
A l'inverse, la toponymie propre à « Israël » a mis beaucoup plus de temps à se fixer. Mis à part Jéricho, réputée la plus ancienne ville du monde, les noms de lieu ont beaucoup changé au cours de l'histoire. Même Jérusalem, qui n'entre dans le patrimoine israélite qu'après sa conquête par le roi David il y a 3000 ans. Il y avait donc à cette époque un « peuple premier », que l'on nomme « cananéen » faute d'en savoir plus, qui a été délogé par le peuple juif rassemblé autour du roi David, achèvement d'une conquête de plusieurs siècles inaugurée par Josué, successeur de Moïse qui ne fut pas jugé digne d'entrer en Terre promise au terme des quarante années de l'exode du peuple hébreu que l'Éternel avait libéré de Pharaon. Tel est du moins le témoignage de la bible, ce recueil de parchemins désigné du nom du comptoir phénicien (Byblos) où les Égyptiens vendaient ce support d'écriture qu'ils tiraient du delta du Nil en échange du bois de construction.
C'est dans cette « bible » que l'on apprend que David est devenu roi après avoir vaincu Goliath, le « champion » des Philistins. Mais qui étaient ces Philistins ? On ne le sait pas vraiment. Tout ce que l'on pense savoir, c'est qu'ils étaient aux alentours de -1000 le seul peuple « cananéen » qui résistait encore aux Israélites et que ceux-ci craignaient vraiment, sans doute pour leur maîtrise du fer. Après la mort de Goliath, sans doute légendaire, et surtout la prise de Jérusalem plusieurs années plus tard par le même David devenu roi, les douze tribus héritières du patriarche Jacob (aussi appelé Israël à la suite de sa rencontre « virile » avec un être surnaturel) sont rassemblées pour la seule fois de son histoire dans un royaume unique qui couvre l'intégralité du territoire situé entre la Méditerranée à l'ouest et le désert arabique à l'est, le Golan au nord et la péninsule montagneuse et désertique du Sinaï au sud (avec le port d'Eilat sur la mer Rouge). Tout ce territoire ? Non. Un village (et ses environs) résiste à l'envahisseur : Gaza, où se réfugient les derniers Philistins et qui ne passera jamais sous la domination de David et de son fils Salomon, et encore moins de leurs successeurs.
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Une population considérée comme inassimilable
Les historiens ont coutume d'appeler « Palestine » l'ensemble de ce territoire, connu autrefois sous le nom de « Canaan » et qui n'a jamais été une entité politique cohérente, mais une simple dénomination géographique qui a duré près de trente siècles, jusqu'en 1947 précisément. Le toponyme Palestine dérive à l'évidence de « Philistins », les langues sémitiques ayant tendance à confondre le F et le P de notre alphabet latin. Soyons clairs : les Palestiniens d'aujourd'hui, issus d'un mélange de peuples sémitiques et des conquérants successifs, égyptiens, arabes, asiatiques et européens, ne sont pas les descendants des Philistins d'hier, dont on ne sait à vrai dire pas grand-chose.
Certains les assimilent à ces « peuples de la mer » qui ont fait trembler l'Égypte du Nouvel Empire des successeurs de Ramsès II. A ce titre, ils ne seraient pas sémites mais d'origine « européenne », peut-être des Achéens venus de Crète ou de Chypre. Peu importe. En tout cas, ils ont toujours été considérés comme inassimilables par l'ancien Israël, contrairement aux autres peuples cananéens. Avec le temps cependant, notamment sous la domination hellénistique à partir du IV siècle avant notre ère (Ptoléméens d'Égypte et Séleucides de Syrie), ils ont fini par s'assimiler dans le grand empire universel rêvé par Alexandre le Grand.
Ils ne semblent pourtant pas avoir encore tout à fait disparu à l'époque de la conquête romaine et de la dispersion des Juifs dans tout l'empire à la suite de la destruction en 70 du temple de Salomon reconstruit par Hérode l'Iduméen. L'occupant rasa alors la cité sainte du roi David et changea son nom pour plusieurs siècles, ce qui n'est jamais arrivé à Gaza, indice paradoxal du peu d'importance d'une ville à la fois carrefour central et lieu marginal qui n'a jamais vraiment intéressé quiconque.
Le parallèle est tentant, à 2000 ans de distance, entre le sort du peuple juif d'alors et celui du peuple palestinien d'aujourd'hui. Les mêmes causes produisent-elles les mêmes effets ? En 70 de notre ère, cela fait déjà deux siècles que la résistance juive s'oppose à l'occupant païen. D'abord avec le clan des Macchabées contre les Séleucides, puis avec les Zélotes et autres Sicaires contre les légats que le César (Tibère) a fini par imposer à la place des roitelets fantoches héritiers du tristement célèbre Hérode, jusqu'à la prise de la forteresse de Massada à la suite du meurtre collectif et du suicide de ses derniers défenseurs.
Les uns célèbrent une résistance héroïque de deux siècles fondée sur une vision nationale-religieuse qui a conduit à un échec politique qui aurait pu être irrémédiable si le peuple juif n'avait pas su préserver son identité dans la diaspora, fort de sa singularité en tant que peuple élu pour apporter au monde la révélation d'un dieu créateur et éternel, unique et transcendant. Les autres s'interrogent sur la pertinence d'un choix politique et d'une stratégie que l'on qualifierait aujourd'hui de terroriste, politique et stratégie conduisant au raidissement de l'occupant jusqu'à l'éradication totale de la menace par le massacre et la déportation. C'est d'ailleurs l'opinion de Flavius Josèphe, l'historien juif romanisé qui rapporte l'évènement de Massada.
Inutile de refaire l'histoire, mais on peut constater que, d'après les mêmes sources, les autorités religieuses de l'époque s'accommodaient fort bien d'une occupation qui, pour être païenne, n'en était pas moins elle-même très accommodante avec la religion dominante. Mais la stratégie des groupuscules fanatiques conduit souvent à la tragédie d'une histoire qui aurait pu connaître un cours différent et plus pacifique.
La loi du plus fort, la seule loi de l'Histoire ?
Vingt siècles plus tard, on s'interroge de la même façon sur la stratégie des extrémistes palestiniens, de l'OLP d'Arafat au Hamas actuel, qui n'ont de cesse, au nom d'une vision nationale-religieuse, de provoquer l'occupant jusqu'au raidissement incarné par le sinistre Netanyahu. Il ne sort rien de positif d'une résistance frontale dont le terrorisme est le principal mode d'action.
A ce titre, la population de Gaza est aujourd'hui victime de l'orgueil fanatique des dirigeants d'un groupuscule terroriste comme le peuple juif l'a été à l'époque de Titus et des « martyrs » de Massada. Est-ce une raison suffisante pour justifier la politique israélienne actuelle ? Nous ne le pensons pas. Là encore, il convient de faire un (tout petit) retour en arrière pour rappeler pourquoi nous ne pouvons cautionner l'indéfendable, sauf à considérer que la loi du plus fort est la seule loi de l'Histoire.
« Faut-il rappeler qu'il existe des lois de la guerre et que ces lois s'imposent aux démocraties, d'autant plus que l'enjeu militaire - la menace - est maintenant bien maitrisé par l'armée israélienne. On attend de Tsahal qu'elle se comporte autrement que le Hamas. De qui tient-on le commandement de ne pas tuer son prochain si celui-ci ne menace pas directement notre vie ? » Défendre aujourd'hui le droit, c'est aussi défendre une certaine idée d'Israël et une certaine image du peuple juif, celle que l'on aime pour ce qu'il a légué à l'humanité.
Israël obtient la bombe atomique avec l'aide française
Pour autant, Gaza n'est pas en France et il est inconséquent de faire de la tragédie qui s'y déroule sous nos yeux un enjeu de politique intérieure ; pour la gauche, il est même contre-productif d'y dépenser autant d'énergie, sous peine de donner à croire qu'elle n'a plus rien à dire sur la France et les vrais soucis des Français. Gaza relève de la politique étrangère, laquelle n'est rien sans les outils de la puissance.
A ce titre, le groupe Mars revendique l'héritage de la « vieille maison » de Léon Blum. La SFIO a toujours été « sioniste » dans la mesure où elle reconnaissait aux Juifs le droit de disposer d'un État où leur nation soit en sécurité dans des frontières internationalement reconnues. Cette vision était pleinement justifiée par l'idéologie dominante dans le « foyer juif » de la Palestine mandataire, un socialisme pratique incarné dans des kibboutzim sans prétention coloniale ni religieuse. La IVe République, malgré toutes ses divisions politiques, était unanime dans son soutien à l'indépendance et à la survie d'Israël. Avec les Tchécoslovaques (qui ont armé la Haganah, matrice de Tsahal, à la demande de Staline), les Français ont été, avant les Américains, les principaux soutiens militaires du jeune « État hébreu ». La « bombe atomique » dont dispose officieusement Israël n'aurait pu être développée sans l'aide française ; c'est un secret de Polichinelle.
On sait qu'à la suite de la « guerre des six-jours » de juin 1967, au terme de laquelle Israël a durablement occupé la Cisjordanie et Gaza, la France du général de Gaulle s'est éloignée de Tel Aviv, avantageusement remplacée par les Américains. Nul n'aurait alors osé qualifier de Gaulle d'antisémite. On peut aimer Israël et même soutenir le projet sioniste sans pour autant cautionner toute la politique israélienne. C'était aussi la vision de François Mitterrand, qui, à l'été 1982, envoya les légionnaires du capitaine Puga sauver Arafat et l'état-major de l'OLP menacés d'anéantissement par les chars du général Sharon qui étaient entrés au Liban pour y liquider la résistance palestinienne. Il n'est alors venu à l'idée de personne de qualifier une telle politique d'antisémite. La France était alors une vraie puissance d'équilibre. Il est vrai qu'elle consacrait alors 3,5% de son PIB à sa défense et que son armée savait encore tout faire, ou presque.
La société israélienne s'est durcie
La France d'aujourd'hui est devenue, après trente ans de désarmement, une puissance de pacotille. On parle, déclame, proclame, mais sa parole ne porte plus. Plus personne n'y prête attention, à l'étranger bien-sûr, mais aussi en interne. Pour paraphraser Bismarck, l'exécutif français est devenu un chef d'orchestre sans instruments. Certes le Parlement a voté une belle LPM, mais son exécution est problématique. Entre Bercy qui sabote et Matignon qui tergiverse, les armées en sont réduites à préparer des choix douloureux, en clair de nouveaux abandons capacitaires.
Pendant ce temps, à chaque extrémité du spectre politique, on élargit son électorat sur le dos de la tragédie de Gaza. Les uns, avide de reconnaissance républicaine, ont tellement de choses à se faire pardonner qu'ils sont prêts à tout cautionner. Les autres, ravis d'avoir trouvé une nouvelle clientèle électorale, jouent les Guevara d'opérette quitte à sortir de la République en enfreignant sa loi. Aux uns et aux autres, l'électoralisme tient lieu de vision politique. Comment en est-on arrivé là ?
Le gouvernement israélien d'aujourd'hui n'est plus celui des années soixante ni des années quatre-vingt. Entre temps est survenu l'irréparable : l'assassinat de Yitzhak Rabin par un extrémiste juif, par crainte d'un règlement définitif de la question palestinienne par la mise en œuvre de la « solution à deux États ». Cela fait trente ans que la société israélienne s'est durcie à force d'intifada, ces révoltes périodiques de Palestiniens excédés par les excès des colons juifs, encouragés en sous-main et en toute illégalité par le pouvoir de Tel Aviv.
L'histoire politique israélienne est assez simple à résumer : dominée par la gauche pendant trente ans, puis par la droite depuis près de cinquante ans. On peut même parler d'extrême-droite aujourd'hui. En 80 ans, l'électorat israélien a en effet profondément évolué. Les sabras originaires de la diaspora occidentale et les ashkénazes rescapés de la Shoah sont devenus minoritaires à force de vagues d'immigrations de Juifs orientaux, plus religieux et moins enclins au compromis vis-à-vis d'un monde arabe dont ils ont été chassés par la violence.
Schématiquement, les kibboutzim socialistes ont été remplacés par des colonies religieuses, même si la tragédie du 7 octobre a montré qu'il existait encore quelques kibboutz peuplés d'idéalistes et non d'idéologues. Mais l'idéologie raciste incarnée il y a quarante ans par le rabbin Meir Kahane a fini par imprégner une part grandissante de l'électorat israélien, au point de rendre toute solution pacifique et à deux États impossible.
Une Europe tétanisée
On comprend mieux ainsi en France l'attirance irrésistible de l'extrême-droite pour l'actuel pouvoir israélien, dont les esprits les plus lucides ne sont pas dupes. On comprend également que l'extrême-gauche française, même camouflée en gauche radicale, perpétuellement à la recherche d'une clientèle de nouveaux damnés de la terre à manipuler, ne voit pas de contradiction à prendre fait et cause pour l'islamisme politique le plus réactionnaire pourvu qu'elle puisse s'en servir de levier révolutionnaire pour accroître le désordre dans le monde.
La ligne de crête est étroite entre le ridicule de l'impuissance et l'approbation tacite. On devrait pourtant encore pouvoir dénoncer le blocus israélien destiné à affamer la population de Gaza sans sombrer dans les outrances antisémites des prétendus Insoumis. En même temps, on pourrait continuer à aimer une certaine idée du sionisme et d'un Israël vivant en paix avec ses voisins, y compris Palestiniens.
On peut aujourd'hui considérer le projet israélo-américain de vider Gaza de ses méchants habitants pour y mettre de gentils colons comme une simple actualisation de la stratégie de déportation des Assyriens à l'encontre de l'antique royaume d'Israël, puis des Babyloniens vis-à-vis du royaume de Juda. Exil forcé qui ne prit fin que par la volonté du roi de Perse Cyrus. Un précédent que Netanyahu, qui se prépare à bombarder l'Iran, devrait méditer. Il est vrai que le régime des mollahs n'a pas grand-chose de commun avec la grandeur de l'empire perse. Leur détestation hypocrite d'Israël est en quelque sorte une erreur historique. Quel Verdi pourrait demain créer un nouveau Nabucco à Gaza ?
Quant à l'Europe, si prompte à pérorer, on ne l'entend guère sur le sujet. Il est vrai que l'Allemagne, dont on croyait pourtant que l'armée avait renoncé à sa longue tradition de crimes de guerre, ne ménage pas son soutien militaire à Netanyahu, quand le gouvernement espagnol, otage de la gauche radicale, prend fait et cause pour un islamisme inspiré des frères musulmans.
Une France sans force
La France pourrait continuer à défendre une vision de la politique internationale à la fois humaniste et fondée sur le droit. Encore faudrait-il pour cela être crédible. Encore faudrait-il pour cela que « l'orchestre » soit en capacité de jouer de tous les instruments de la puissance, comme c'était encore le cas en 1982. La politique étrangère de la Ve République a été le plus souvent consensuelle, consensus qui reposait sur un outil militaire encore puissant. A force de raboter systématiquement la programmation militaire, Bercy, avec souvent la complicité de Matignon, a fini par tuer ce consensus. Ce n'est pas sa faute : c'est sa nature et sa fonction, comme le scorpion de piquer. Mais c'est au « château » de rendre les bons arbitrages.
Sans quoi des conflits qui nous sont étrangers finissent par s'importer sur notre propre sol. Sans quoi la voix de la France ne sera qu'une voix qui crie dans le désert, une cymbale qui résonne, comme le dit la Bible dans le premier et le second Testaments. Dans ces conditions, il est préférable de se taire. Et de construire en silence l'outil militaire de demain qui permettra à nouveau d'être entendu dans le concert des nations.
* Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.