OPINION. Res, non verba ! (Des actes, pas des paroles !)
Le groupe de réflexions Mars*
« Depuis le 15 février, les Européens sont brutalement en train de sortir de leur sommeil irénique et onirique. Confrontés à la brutalité du monde, et de son principal leader, ils n'ont d'autre choix que brûler ce qu'ils ont adoré depuis 60 ans. En...
Reuters
OPINION. Res, non verba ! (Des actes, pas des paroles !)
Après les paroles, des actes. L'Europe est à un moment charnière de son histoire. Face à la brutalité de Donald Trump, elle doit s'affirmer en dépit de ses lacunes capacitaires. Et pourquoi ne pas taxer les importations d'armes américaines pour dégager des marges de manoeuvre budgétaires... Par le groupe de réflexions Mars*.
« Ahlala, ma bonne dame, vous avez vu comme ce Trump est méchant ! » Voilà à peu près résumées les conclusions des différentes réunions et interventions orales des dirigeants européens depuis la mi-février. Paroles, paroles, paroles... chantait Dalida. On entend presque le regretté Alain Delon lui susurrer encore « je te jure... » Avant tout, comment faire face aux conséquences des annonces faites lors de la 60° Conférence de Munich sur la sécurité par un Primus inter pares agressif et désinhibé ? Avec quelle gouvernance ? Quelles mesures de sauvegarde immédiates ? Quelles mesures de réciprocité ?
Acteur ou spectateur ?
Avant même de parler d'un Livre blanc européen, d'élaborer une Revue stratégique nationale et de se voir imposer une doctrine par l'OTAN, il conviendrait de se poser quelques questions sur la situation militaire sur le continent européen.
Suite à l'inclusion de nouveaux pays dans notre système de sécurité collective, imposant une longueur de la ligne de front du flanc oriental multipliée par trois et la très grande pauvreté actuelle des moyens logistiques européens (manque de capacités stratégiques-renseignement, spatial, ravitaillement en vol, transport...) permettant de déplacer rapidement, au bon endroit, des moyens défensifs pour contenir une brèche, le principe de dissuasion conventionnelle de l'OTAN est inadéquat car il nécessite des capacités défensives extrêmes et de facto incomplètes qui nous mène directement à une aventure du type ligne Maginot c'est-à-dire de contournement des états frontaliers les plus forts.
Sans une dissuasion nucléaire crédible, la « politique » bruxelloise en matière de défense risque de conduire les pays européens à la situation que Marc Bloch décrivait en 1940 pour notre nation : « Nous nous trouvons aujourd'hui dans cette situation affreuse que le sort de la France a cessé de dépendre des Français. Depuis que les armes, que nous ne tenions pas d'une poigne assez solide, nous sont tombées des mains, l'avenir de notre pays et de notre civilisation fait l'enjeu d'une lutte où, pour la plupart, nous ne sommes plus que des spectateurs un peu humiliés ».
Comment pallier le départ des Américains ?
Depuis la fin d'une guerre froide figée en Europe, la prolifération des missiles balistiques, de croisière et des drones, et la prégnance de la guerre électronique et cybernétique imposent un changement de paradigme : la vitesse de la guerre a changé.
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Pendant la campagne de France, Marc Bloch pouvait déclarer : « ainsi que nous l'enseignait déjà Vidal de La Blache, c'est en distances horaires qu'il convient aujourd'hui de penser » ; ce jour, c'est en minutes, voire en secondes, qu'il faut agir. En prenant en compte la contribution de chaque État européen, pourrons-nous avoir les moyens (C5-E/commandement, contrôle, communication, calculateurs, ciblage et effecteurs) de garantir une décision et une action politico-militaire en temps opportun ?
Devrons-nous (Européens) pallier (dans le sens de remédier et non dissimuler) le manque capacitaire provoqué par un départ des Américains ?
Entre 288 et 357 milliards d'investissements capacitaires
Dans une évaluation indépendante de 2020, l'IISS (International Institute for Strategic Studies) estime que « les pays européens devraient investir entre 288 et 357 milliards de dollars pour combler les lacunes capacitaires » générées par un scénario de départ des Américains lors d'un conflit limité. « Cette évaluation ne couvre pas une guerre continentale à grande échelle en Europe ». L'IISS estime que « la recapitalisation dans tous les domaines militaires prendrait jusqu'à 20 ans, avec des progrès significatifs autour des 10 et 15 ans ».
Ses conclusions soulignent qu'il « serait utile que ce débat se concentre sur les capacités aptes à faire face aux menaces pour la sécurité européenne, plutôt que sur l'ingénierie institutionnelle ». Nous y reviendrons dans une prochaine chronique. Dans l'immédiat, sortons de l'imaginaire de la doxa du doux commerce sous la protection du « parapluie américain » et des affres de l'Étrange défaite : « Hélas ! le champ des erreurs n'a pas de limites et ce qui fut hier sagesse peut devenir, demain, folie ».
Taxe sur les importations d'armement américaines
Puisque, apparemment, l'administration Trump joue l'épreuve de force, il faut répliquer sur le même ton. Le type de caractère du nouveau président américain ne respecte que la force et ceux qui lui résistent. Les faibles, il les vomit et les écrase. Si les Etats-Unis imposent unilatéralement des droits de douane aux marchandises en provenance de l'Union européenne, l'UE doit répondre de la même façon, en taxant les importations américaines, à commencer par les équipements militaires.
On nous objectera (à juste titre) que les contrats sont fermes et que cela affectera d'abord les clients. Et alors ? Si l'on veut sérieusement appliquer une préférence européenne, c'est le moment ou jamais de joindre les actes à la paroles en pénalisant les comportements indésirables. Cela s'inscrirait dans la prétendue politique européenne d'incitation (« incentivize ») à la coopération de défense.
Cela permettrait en outre à l'UE de dégager des marges de manœuvre budgétaires pour intervenir financièrement partout où les Etats-Unis se désengagent, en particulier dans les pays dépendants de l'aide au développement (US Aid). Pour le plus grand profit du soft power européen.
Les Européens vont-ils brûler ce qu'ils ont adoré ?
Rassurez-vous, il n'en sera rien. Tout cela, ce ne sont que des mots. La politique commerciale étant une prérogative de l'UE, la Commission européenne au service des intérêts allemands ne prendra jamais une telle mesure. Tout au contraire, suivant en cela les bons conseils de la présidente de la BCE[1], le commissaire européen au doux commerce est parti sans attendre à Washington-Canossa se faire toucher la bosse, alors même que ses interlocuteurs ne sont pas encore confirmés par le Congrès.
Et que croyez-vous qu'il apportât comme message ? « Si les 50 milliards d'euros (d'excédent commercial entre biens et services, ndlr) sont un problème, si les voitures sont le problème, si le soja est le problème, si le GNL est le problème, quoi que vous vouliez discuter, nous sommes prêts à discuter », a déclaré Maros Sefcovic dès le 17 février. Ce qui s'appelle être réactif ! L'UE est désormais un carcan qui va nous empêcher de nous défendre.
Depuis le 15 février, les Européens sont brutalement en train de sortir de leur sommeil irénique et onirique. Confrontés à la brutalité du monde, et de son principal leader, ils n'ont d'autre choix que brûler ce qu'ils ont adoré depuis 60 ans. En sont-ils capables? A nous Français d'accueillir avec humilité tous ceux qui ont erré depuis si longtemps en mettant leur foi dans ceux qui aujourd'hui les trahissent. Et de bâtir avec eux quelque chose de nouveau... et efficace. (A suivre)
* Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.
Comment pallier le départ des Américains ?