OPINION. Iran/Israël/Etats-Unis : « Bombing for Peace » ?
Le groupe de réflexions Mars*
« Il est probable qu'une solution strictement militaire permette de gagner du temps. Mais cela ne saurait suffire à provoquer un désarmement durable dans un monde instable, où la dissuasion nucléaire est considérée comme la garantie ultime de la...
La solution militaire lancée par Israël et soutenue opérationnellement par les Etats-Unis pourra-t-elle définitivement arrêter le programme de dissuasion iranien ? Selon le groupe Mars*, l'option militaire seule n'apportera pas une paix durable. Par le groupe Mars*.
La guerre qui a été menée (et non déclarée) par Israël et les États-Unis contre l'Iran produira-t-elle l'état final recherché ? D'ailleurs, quel est-il vraiment ? Un Iran sans arme nucléaire ? Un Iran avec un nouveau régime politique plus favorable à l'Occident ? Ou les deux ? Et à quel prix humain, diplomatique, régional ? Beaucoup de questions, peu de réponses. Et des réponses, même partielles, rarement dénuées d'ambiguïté.
S'il est incontestable que les frappes ciblées sur les installations nucléaires iraniennes ont pour effet direct de retarder le programme, tout comme les assassinats de scientifiques de haut niveau ont pu affaiblir momentanément les capacités techniques, est-il réellement possible de désapprendre une technologie que l'on est en passe de maîtriser ? Peut-on réellement effacer du savoir humain ce qui a déjà été compris, archivé, partagé ?
Plusieurs pays ont renoncé à l'arme atomique
L'histoire scientifique démontre que les connaissances sensibles, une fois atteintes, circulent, se répliquent, se diffusent. Par ailleurs, on ne détruit pas une volonté politique avec des bombes, et encore moins une ambition stratégique profondément enracinée dans l'imaginaire national. Un exemple historique, à la fin du XXe siècle, mérite d'être rappelé. Il est à ce jour unique : c'est celui d'un pays déjà détenteur d'armes nucléaires qui décide, de son plein gré, de renoncer à cet arsenal. Il s'agit de l'Afrique du Sud.
La Suisse a officiellement abandonné son programme nucléaire militaire en 1988. Le Brésil et l'Argentine ont également renoncé à leur programme militaire au début des années 1990, adhérant à la zone exempte d'armes nucléaires d'Amérique du Sud et des Caraïbes (Traité de Tlatelolco) et au traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) en 1995 pour l'Argentine et 1998 pour le Brésil, signant des accords de garantie avec l'AIEA (agence internationale de l'énergie atomique). Aucun de ces pays dits « du seuil » ne disposait cependant d'un arsenal atomique, contrairement au Kazakhstan, à la Biélorussie et... à l'Ukraine, qui ont transféré en Russie dans les années 90s, sous contrôle occidental, l'intégralité de l'arsenal nucléaire soviétique présent sur leur sol. Le point commun entre tous ces cas reste qu'aucun ne l'a fait sous les bombes. A chaque fois, il y a une articulation entre contexte géopolitique, évolution intérieure et incitation extérieure.
Durant les années 70s et 80s, la République sud-africaine développe — avec quelques coopérations étrangères discrètes (notamment Israël) — un programme nucléaire militaire. Un essai a lieu en 1979 dans l'Atlantique sud. A la fin des années 80, l'Afrique du Sud possède six à sept bombes nucléaires. Et pourtant, elle y renonce ! Ce démantèlement volontaire est une première historique. Il s'effectue dans le cadre d'un processus plus large : transformation du régime intérieur, fin de l'Apartheid, transition vers une démocratie multiraciale, et repositionnement international. En 1991, le pays ratifie le TNP, et autorise l'AIEA à inspecter ses anciennes installations.
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Ce renoncement n'a pas été imposé par la force brutale, ni obtenu par la coercition militaire. Il est le fruit d'un changement stratégique : fin de la guerre froide, retrait soviétique d'Afrique, normalisation régionale (notamment avec l'Angola), mais aussi conditionnalités internationales, notamment dans le soutien occidental au processus de transition qui verra l'arrivée de l'ANC au pouvoir. Point de bombes, mais une diplomatie active, des incitations bien calibrées, et une évolution du contexte global. L'exemple sud-africain démontre qu'un État peut renoncer à l'arme nucléaire non pas sous la menace, mais lorsqu'il juge que cette possession n'est plus vitale à sa sécurité ou conforme à ses intérêts.
Et l'Iran ?
Que peut-on tirer de cet exemple dans le contexte iranien ? Il est probable qu'une solution strictement militaire permette de gagner du temps. Mais cela ne saurait suffire à provoquer un désarmement durable dans un monde instable, où la dissuasion nucléaire est considérée comme la garantie ultime de la sécurité et assure une posture internationale en tant qu'État « doté » (même de facto). L'Iran voit dans l'arme nucléaire — ou dans la capacité d'en acquérir une — un moyen d'équilibrer un rapport de forces défavorable, notamment face à Israël, puissance nucléaire de facto mais non déclarée. Dans un tel contexte, aucun État ne renoncera à un outil stratégique aussi puissant sans contrepartie crédible, sans transformation réelle de son environnement sécuritaire.
Un désarmement iranien ne peut advenir qu'à condition de modifier la perception même de la menace. Si Israël et les pays occidentaux souhaitent qu'un jour l'Iran renonce à toute capacité nucléaire militaire, il faudra créer les conditions objectives pour cela : garanties de sécurité régionales, reconnaissance mutuelle, réintégration de l'Iran dans les mécanismes de coopération économique et politique. Autrement dit, rendre l'arme coûteuse sur les plans politique, économique et symbolique.
Cela doit-il passer par un changement de régime en Iran ? Peut-être. Mais ce n'est pas sous les bombes israéliennes ou américaines que le peuple iranien se soulèvera pour renverser le pouvoir en place. De plus, l'histoire contemporaine regorge d'exemples où les interventions militaires étrangères n'ont fait qu'accentuer les nationalismes, renforcer les régimes autoritaires, et alimenter les spirales de violence (Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, Mali, RDC...). La démocratie, si elle doit advenir, ne s'impose pas par le feu. Elle se construit lentement, sur des bases internes, culturelles, sociales.
Vers une paix au Moyen Orient ?
Peut-on envisager une évolution positive sans changement de régime ? Une sortie de crise peut passer par un retour à la table des négociations, sur des bases renouvelées. La signature d'un traité bilatéral entre Israël et l'Iran — même s'il semble aujourd'hui improbable — serait une rupture majeure dans l'histoire du Moyen-Orient. Elle supposerait la reconnaissance d'Israël par Téhéran. Proposer un acte législatif iranien réaffirmant son attachement au TNP (ratifié dès 1970) et l'acceptation complète du régime des inspections de l'AIEA, offrirait des garanties politiques. En contrepartie, Israël devrait aussi faire des gestes, à l'image de ce que proposait Ehud Olmert : ouverture diplomatique, reconnaissance des dynamiques régionales, modération de ses actions clandestines, et clarification (même partielle) de sa doctrine nucléaire.
Espérons-le. La guerre n'est pas inévitable. Rappelons-nous le processus de Camp David initié par le Président Carter à partir de 1976, après que l'Égypte de Sadate a effacé en 1973 l'humiliation de « la guerre des six-jours » de juin 1967. L'étrange « guerre des douze-jours » de juin 2025 sera-t-elle le prélude à un processus de paix durable entre Israël et l'Iran? Le progressisme du groupe MARS n'est pas un optimisme béat, mais notre vision du monde ancrée dans les réalités militaires, y compris dans leur aspect historique, nous fait volontiers espérer que le pire n'est jamais sûr. A condition d'avoir le courage de maintenir un cap plutôt que de se laisser entraîner par le cours des évènements.
Il faut aussi noter le relatif silence des États du Moyen-Orient. Ce silence, tant politique que militaire, n'est pas anodin. Il pourrait traduire une forme de normalisation tacite avec Israël, rendue possible par la peur commune d'un Iran régionalement trop ambitieux, mais aussi par des intérêts croisés (économie, énergie, stabilité des régimes). Ce réalignement stratégique, amorcé par les Accords d'Abraham, recompose profondément les alliances et les priorités.
L'option militaire seule n'apportera pas une paix durable. Elle peut parfois contenir une menace, mais jamais la faire disparaître. Ce sont la diplomatie, le dialogue, les compromis difficiles mais nécessaires, et les transformations internes qui constituent les vrais leviers de la paix durable. C'est à ces conditions que la région pourra reconstruire un équilibre, non sur la domination et la peur, mais sur le droit de chaque peuple à vivre en sécurité dans un État souverain, respecté, et libre de ses choix.
La force de la France passe par son budget militaire
Et la France dans tout ça ? A-t-elle renoncé à contribuer à la résolution des affaires du monde ? Doit-elle se retirer et laisser le monde se brutaliser, ou bien se laisse-t-elle contraindre à l'alignement sur la puissance américaine ou encore peut-elle retrouver son rôle de promotion d'un projet multilatéral, humaniste et plus proche du « droit des gens » ? La condition sine qua non de son retour diplomatique est la reconquête de son autonomie stratégique, qui passe nécessairement par son budget militaire.
* Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.