OPINION. « Aux avant-postes de l'Europe, pouvons-nous perdre la Moldavie ? »
Eric Lebédel

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Le peuple roumain vient de se prononcer, pour l'Europe et la démocratie. La déstabilisation russe va-t-elle refluer, ou plutôt redoubler d'intensité dans la région ? Je reviens de Moldavie, avant-poste de l'Europe entre la Roumanie et l'Ukraine. J'y ai vu un peuple courageux, travailleur, impliqué, mais parfois tiraillé et inquiet, cherchant à se sortir d'un étau, potentiellement mortifère. Et cet étau, c'est encore la Russie. La Russie qui occupe en Transnistrie une partie de son territoire, avec près de 1500 soldats présentés comme « forces de maintien de la paix » ; la Russie, qui affine ses techniques de guerre hybride en achetant là aussi des voix lors de la récente élection présidentielle moldave de novembre 2024; la Russie, qui manipule et instrumentalise les minorités russophones (10 % de la population), les Turcs christianisés de Gagaouzie; la Russie, qui joue encore du chantage énergétique dans un pays enclavé.
La Moldavie, ancienne république fédérative de l'URSS, a 2,6 millions d'habitants. Ils ne sont pas russophobes. Ils sont enclavés, coincés entre la Roumanie, dont ils partagent la langue, et l'Ukraine, en première ligne, aux marches de l'Europe. Ils ne sont pas russophobes ; ils ne sont pas Atlantistes ni Otaniens non plus. Le principe de neutralité est inscrit dans leur Constitution et aucun responsable politique moldave ne souhaite faire sauter ce verrou. Mais les Moldaves sont europhiles, à près de 60 % dans les sondages, comme les Ukrainiens le sont depuis Maidan. Ils sont candidats à l'UE et membres très actifs de la Communauté politique européenne (CPE). Les Moldaves se sont détachés économiquement de la Russie et commencent à le faire culturellement. 800 000 Moldaves ont aussi la nationalité roumaine, et sont donc déjà citoyens européens. Ils ont voté pour Nicusor Dan.
Des experts occidentaux estiment que, une fois la situation au moins temporairement gelée en Ukraine par un cessez-le-feu et une ligne de démarcation voire par un accord, la ligne de front, l'attention, les efforts, les priorités et les tests de la Russie se porteront en priorité sur le flanc nord (mer Baltique, Pays baltes, accès à l'enclave russe de Kaliningrad, couloir entre la Pologne et la Lituanie, le fameux « corridor de Suwalki »...). Je ne le crois pas. Après ses difficultés militaires en Ukraine, la Russie poursuit un dessein impérial, avec constance, mais à moindres coûts. Historiquement, elle a eu les pires difficultés à soumettre seule ces peuples du Nord, qu'il s'agisse de la Finlande (Guerre d'hiver du maréchal Mannerheim), des Pays baltes ( les « Frères de la forêt ») ou de la Pologne (victoire même du maréchal Pilsudski durant la guerre soviéto-polonaise). Aujourd'hui, tous ces pays du Nord sont en outre devenus membres de l'OTAN et de l'Union européenne. La mer Baltique peut être interdite aux Russes. Les coûts et risques seraient élevés, pour une puissance qui n' a que grignoté l'Ukraine en 3 ans.
En regard, la Moldavie est une cible potentielle idéale. Le « coup d'après » porterait plus naturellement sur le flanc sud, au plus près, au plus facile, avec un continuum géographique et un impératif de re-accès aux « mers chaudes », accès à une Mer Moire où sa liberté d'action est actuellement entravée notamment par l'efficacité des drones ukrainiens. Les responsables moldaves sont bien conscients de ce tropisme méridional russe. Ce tropisme peut conduire inéluctablement Moscou à lorgner et rogner, de la Crimée vers Odessa, puis d'Odessa à la Transnistrie (120 km) et au reste de la Moldavie, pour tester en dernier lieu un membre de l'OTAN, la Roumanie. Sauf pour Odessa, ils ne le feraient pas que militairement, mais en démultipliant surtout les pressions hybrides, les chantages énergétiques, les déstabilisations politiques, ethniques, sociales et culturelles.
Après les élections présidentielles en Roumanie, ils peuvent momentanément se rassurer. Mais, dans quatre mois, ils auront le 28 septembre leurs élections législatives. Période de tous les dangers. À notre égard, leurs attentes sont réalistes. Ils veulent alerter nos opinions ; ils veulent que leur vocation européenne soit confirmée; ils veulent une aide contre les attaques cyber, et contre les campagnes de désinformation ; ils veulent acquérir des armements, notamment pour la défense aérienne ; ils veulent être reconnus comme cible potentielle avec une prise de conscience et un soutien des opinions européennes. Ils s'interrogent ; ils constatent que les Européens auraient pu collectivement être davantage impliqués en pro-actifs en Géorgie, où la reprise en main pro-russe est bien en cours malgré les avertissements de sa Salomé Zourabichvili. Nous ne gagnons pas la Géorgie. Pouvons-nous perdre la Moldavie, voire la Roumanie ? Ce serait une étape supplémentaire décisive dans la reconstitution d'un espace soviétique néo-impérial. Mauvais augure alors pour les autres anciennes possessions soviétiques devenues, elles, membres de l'OTAN. Coup d'arrêt et régression enfin pour notre dessein européen.
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À notre crédit, la France a bien réalisé ces menaces contre la Moldavie ( deux visites en un an à Paris de Mme Sandu, la courageuse présidente moldave, suivies d'accords conséquents ; nouvel entretien bilatéral présidentiel la semaine passée durant le sommet de Communauté politique européenne en Albanie...) et contre la Roumanie (nous y engageons près de 1500 militaires français, et nous y dirigeons un groupement tactique de l'OTAN). Nous développons une approche politique et sécuritaire déterminée et substantielle, qui mériterait d'être davantage connue des opinions françaises comme européennes, valorisée, expliquée et généralisée à l'échelle de notre continent. Avec notre plein soutien, l'Union européenne prend ainsi le relais : avec 200 millions d'euros, la Moldavie est la seconde bénéficiaire après l'Ukraine, du FEP, Fond européen pour la Paix et des efforts européens de réarmement. Mais qui le sait en Europe ? Nos opinions doivent être alertées : aux avant-postes de l'Europe, les quatre mois à venir seront décisifs.
Ce sera une occasion pour nous de poursuivre notre « pivot », de nous recentrer davantage sur nos intérêts continentaux et sur nos priorités, de « cultiver notre jardin européen » (*) : Chisinau plutôt que Bamako !
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(*) cf. mon article dans La Tribune du 18 décembre.
Eric Lebédel