OPINION. Dette : « L'apocalypse n'aura pas lieu »

Michel Santi

Photo d'illustration
Reuters

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L'hystérie collective face à la dette est dangereuse. Encore plus périlleuse que la dette elle-même. Elle reflète une incompréhension profonde de la nature et du niveau des dettes publiques.
La France s'enfoncerait inexorablement dans un « marécage de la dette » ? Ses 3 300 milliards d'euros de dette publique brute la mèneraient au bord du gouffre ? Elle serait condamnée à des coupes budgétaires drastiques afin d'éviter une faillite partielle à la grecque, ou complète à l'Argentine, voire confrontée à la menace du FMI ?
Cette rhétorique catastrophiste, ce vent de panique, nourris par des sermons d'experts démonétisés et d'un autre temps, attisés par des agences de notation décrédibilisées par leurs multiples erreurs de jugement du passé, font fi des principes macroéconomiques.
Car elle n'est pas — la dette — une carte de crédit dont il convient de solder d'un coup la facture. Une dette publique se refinance en permanence, à des dates d'échéance différentes, dont seule une fraction arrive à son terme en un trimestre ou en une année donnée. Par définition, un État comme la France se refinance sur des périodes longues. Un exemple certes extrême, mais qui permettrait de faire baisser la tension est celui de l'Angleterre ayant remboursé en 2015 une obligation dite « perpétuelle » émise par Walpole en... 1751 ! Les obligations assimilables du Trésor (OAT) françaises sont parmi les plus liquides au monde, le marché de la dette française l'un des plus profonds globalement, considéré (toujours en 2025) comme l'un des actifs ultimes de référence dans la zone euro, et bien au-delà. Fait considéré par les pessimistes comme un risque pour la France, mais qu'il faut au contraire analyser comme marque de confiance des investisseurs internationaux, cette dette est détenue pour moitié par des investisseurs étrangers. Car la France est — de fait — un des émetteurs les plus robustes au monde. Peu versés dans la philanthropique, les marchés financiers, car parfaitement conscient que le service de cette dette d'environ 53 milliards par an est certes conséquent, mais très loin d'être insoutenable pour une économie de 2 800 milliards d'euros. Ce n'est en effet pas tant le stock de cette dette qui importe que son coût, lequel restera dans des ordres de grandeur absorbables même en cas de hausse des taux.
Que les oiseaux de mauvais augure étudient l'histoire, car ce n'est — de loin — pas la première fois que la France connaît un endettement élevé. Celui-ci se situait à 113 % du PIB (comme aujourd'hui) après la guerre de 1870, pour être réduit à 68 % en 1914 grâce à l'industrialisation et à la croissance. Dans l'entre-deux-guerres, la dette de la France atteignait des sommets à plus de 300 %, pour être progressivement résorbée après 1945 jusqu'à 150 %.
Loin de damner la France, cette dette fut le terreau fertile des Trente Glorieuses qui autorisèrent une croissance moyenne de 5 % l'an et la réduction en dessous de 20 % en 1980 de ce ratio. Nous ne sommes pas une exception, car les déficits français ne sont pas inédits. La dette britannique a dépassé 250 % du PIB après la Seconde Guerre mondiale. Depuis une trentaine d'années, le Japon reste une des premières puissances mondiales en dépit de ses 230 %. Les États-Unis pour leur part sont à 122 %, l'Italie à 138 %. La France est donc non seulement dans la moyenne des économies avancées. Elle bénéficie de deux atouts majeurs : une économie diversifiée et une monnaie forte.
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Le danger, en somme, n'émane pas tant de la dette que de la manière dont nous choisissons d'y répondre. Prenons garde aux décisions suicidaires — et pour moi populistes ! — qui consistent à assener continuellement de l'impérieuse nécessité de faire des dizaines de milliards d'économies. Moins de dépenses publiques, c'est moins de croissance, c'est moins de recettes fiscales, c'est une dette qui in fine pèsera encore plus lourd. La dette n'est jamais réduite par l'austérité, mais seulement par la croissance. Tout au long de notre longue Histoire, chaque pic d'endettement a coïncidé avec une crise majeure (guerre, pandémie, choc énergétique), et chaque décrue durable à un cycle d'expansion économique.
Croire que la dette sera maîtrisée par la seule compression des dépenses est une illusion, un crime même : pour les pauvres que l'on peut taxer davantage, comme pour les riches que l'on pousse méticuleusement à fuir le pays. La dette publique française n'est ni un gouffre ni une bombe à retardement : c'est un instrument. Le passé, les comparaisons internationales, les données actuelles attestent que nous avons les moyens de la gérer. Le danger qui nous menace est la panique et les discours populistes pavloviens qui nous précipitent droit vers l'austérité, vers la stagnation, vers le déclassement.
Ce faisant, tordons le cou aux contre-vérités. Nos descendants n'hériteront pas de créances abstraites, mais d'infrastructures, d'hôpitaux, d'universités, d'investissements dans la transition écologique. La dette d'hier a financé l'État-providence, les routes, le TGV, le nucléaire, les écoles : autant de richesses dont nous jouissons aujourd'hui. Ce n'est vraiment pas du montant brut de cette dette dont il faut se préoccuper, mais de son usage. Une dette orientée vers la seule consommation courante est discutable. Pas une dette qui finance la recherche, l'innovation, l'éducation, la transition verte, qui généreront revenus et qualité de vie futurs. Cessons de trembler face à des chiffres sortis de leur contexte. Le courage politique ne consiste pas à brandir des coupes aveugles pour rassurer les marchés, ou pour être reconnu par la postérité... Le courage consiste à investir dans l'avenir.
Le ratio dette/PIB n'est qu'un rapport : si le numérateur (la dette) progresse de 3 %, mais que le dénominateur (le PIB) croît de 4 %, eh bien le ratio baissera mécaniquement. Espérons qu'une femme ou qu'un homme d'État nous exhorte à miser sur la croissance plutôt que sur la peur. Qui a compris que la dette n'est pas une menotte, mais un levier ? À nous de choisir si nous l'utilisons pour construire, ou si nous laissons ceux qui se prétendent très sérieux nous enchaîner à une austérité sans fin. Investissons, puis laissons la croissance faire le travail.
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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.
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