OPINION. « Devons-nous quitter la France ? »
Christophe Madrolle et Raphaël Rubio

Photo d'illustration
LTD/DR
Christophe Madrolle et Raphaël Rubio

Photo d'illustration
LTD/DR
« L'exil est une ombre qui recouvre la lumière » écrivait le Rabbi Isaac Luria. Figure majeure de la mystique juive, nous lisons et méditons ses mots avec une acuité particulière. Comment ne pas frémir lorsque le Maître en Kabbale ajoute « que les forces malsaines se nourrissent de la division » ? Comment, en somme, ne pas comprendre ces paroles à l'aune d'une sorte d'herméneutique de l'angoisse ? En ce sens, une question agite notre conscience : devons-nous quitter la France ?
Les auteurs de la tribune sont respectivement juif et issu de la communauté gitane. Leur gratitude envers la République se révèle infinie. La culture française - son génie littéraire et philosophique - a été pour eux une nourriture essentielle. L'éducation, fondée sur l'égalité des chances, le mérite et l'effort au service du bien commun, les a émancipés. La France est bien plus qu'une madone promise à un destin exceptionnel : elle incarne l'âme même de la Liberté ! Son nom évoque ces « peuples étrangers qui donnaient le vertige ». Elle est celle de Jean Ferrat, des Communards, de Lamartine, mais aussi de Jeanne d'Arc, des rois bâtisseurs et des croquants mourant de froid durant le « long hiver ».
Et pourtant.
Selon le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), 1 676 actes antisémites ont été comptabilisé en 2023, contre 436 l'année précédente. Simultanément, le ministère de l'Intérieur signale une augmentation de 32 % des actes racistes et xénophobes sur la même période... Un Béhémoth terrible surgit des eaux. L'antique « fatum » pesant sur nos deux peuples semble planer à nouveau. Faudrait-il reprendre l'errence, fuir indéfiniment le racisme, l'antisémitisme, le rejet ?
Dans un tel contexte, il aurait été logique que nous participions à la marche contre le racisme organisée le 21 mars 2025. Or, pour la première fois, nous n'y étions pas. Comment deux individus, marqués dans leur chair par la violence xénophobe, ont-ils pu s'éloigner d'un combat demeurant pour eux existentiel et politiquement structurant ?
La réponse tient dans une dérive profonde. Les transformations de la praxis militante antiraciste ont engendré un racisme inédit, dont les contours évoquent étrangement le fascisme. Lors de cette manifestation, des slogans antisionistes, en réalité antisémites, ont retenti. Hurler « mort à Israël » ou « sionistes assassins » essentialise un peuple et le réduit à une caricature haineuse. D'autres cris, anti-blancs, aussi abjects que pathétiques, ont résonné, comme si la couleur de peau suffisait à désigner un ennemi. Que dire enfin, des attaques anti-flics tandis que les forces de l'ordre se tiennent en première ligne pour défendre les victimes ? En 2023, elles ont recueilli 4 200 plaintes pour racisme et interpellé 571 auteurs d'actes antisémites. La police de la République est le rempart de notre démocratie !
Ces glissements nécessitent une réflexion sincère. L'antisémitisme dissimulé sous l'antisionisme a été minutieusement analysé par Pierre-André Taguieff. Dans La Nouvelle Judéophobie (2002), l'auteur met en lumière une substitution rhétorique : le « sioniste » remplace le juif comme figure repoussoir. Taguieff souligne combien cette logique recycle des stéréotypes anciens - le complot, la domination mondiale - sous un vernis politique moderne. Les conséquences cognitives sont assez claires : l'antisémitisme est rendu socialement acceptable pour certains cercles de Gauche... La science politique d'ailleurs corrobore notre perspective. Des travaux, tels ceux de Robert Wistrich ou de Nonna Mayer, établissent un continuum entre antisionisme radical et antisémitisme. Wistrich, dans From Ambivalence to Betrayal, analyse la délégitimation systématique d'Israël, qui, au-delà de toute critique rationnelle, s'abreuve aux sources de la haine antijuive. Mayer, lui, examine les discours contemporains en France. Ces derniers relèvent une corrélation entre les réactions antisionistes et les préjugés antisémites, notamment dans les franges militantes.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Nous devons, ici, préciser notre position : nous ne défendons en aucun cas le gouvernement de Netanyahou. Notre vœu s'oriente vers la paix. Cependant, une frontière existe entre contester une politique et dépeindre un « régime israélien » - selon les déclarations de Blanche Gardin - ou une « entité sioniste » - comme le font La France insoumise et Delogu...
La situation est préoccupante. Une gauche identitaire s'affirme. Elle remplace l'antagonisme des classes par une guerre des races, où l'ouvrier blanc devient l'adversaire. Peu importe qu'il perçoive en moyenne 1 500 euros nets mensuels ou que son espérance de vie en bonne santé plafonne à 62 ans. Pour l'extrême gauche, le prolétaire est l'oppresseur. Ces conceptions possèdent une origine. Elles s'inspirent de théoriciens nord-américains tels que Robin DiAngelo et Ibram X. Kendi. DiAngelo, dans White Fragility (2018), postule, par exemple, une culpabilité inhérente à ce qu'il nomme la blanchité... Kendi, dans How to Be an Antiracist (2019), prône, pour sa part, une discrimination positive systémique. L'objectif serait de corriger les inégalités. Son rejet de toute analyse socio-économique au profit d'une grille raciale binaire - raciste ou antiraciste - aboutit cependant à une vision infra-politique et ethniciste. Pareille logique s'avère mortifère. Sa trajectoire conduit inévitablement à enfermer chaque être dans une identité close : un gitan ne vaudrait que dans son camp, casquette à la main ; un juif, assigné dans un ghetto. Il serait, dès lors, impossible de briser les plafonds de verre - d'être « différent de sa différence » - et de s'élever par la culture, l'esprit, l'action ! Adieu universalisme républicain, taxé de colonial, adieu laïcité, adieu citoyenneté apaisée et construction partagée d'un projet d'émancipation ! Le retournement de l'Histoire paraît catastrophique. L'extrême gauche maudit l'ouvrier, pousse les juifs à l'exil et catégorise les minorités.
Le fascisme, on le voit, est patent ! Il doit être combattu ! L'extrême gauche d'ailleurs possède une mémoire malheureusement courte. Elle oublie Marx, petit-fils de Rabbin et fils de juif libéral. Elle oublie la brillante Rosa Luxemburg assassinée par les corps-francs. Elle salit l'honneur des Spartakistes, luttant, selon la chanson de Ernst Busch contre le droit du sang et pour la justice ! Elle méconnaît, entre autres, Lev Davidovitch Bronstein (Trotski), Lev Borissovitch Rosenfeld (Kamenev), Ovseï-Gerchen Aronovitch Radomyslski Apfelbaum (Zinoviev) ou Iakov Mikhaïlovitch Sverdlov (Sverdlov), héros de la Révolution bolchevique !
L'extrême gauche antisémite peut-elle décemment rendre hommage aux millitants du BUND, aux juifs et aux gitans engagés dans les milices républicaines pour défendre l'Espagne ! Sait-elle seulement qui est Iouri Borissovitch Levitan, la voix de l'Union Soviétique durant la seconde guerre mondiale, dont la tête avait été mise à prix par Goebbels !
À lire également
Notre sidération est totale. Nous plaidons pour une réinvention urgente de l'antiracisme républicain. Un antiracisme qui, loin de nous contraindre à l'errance, nous enracine dans une France fidèle à ses principes, une France, notre France où nul ne redoutera plus de reprendre les sentiers de l'exode.
Christophe Madrolle et Raphaël Rubio
« Recyclage et réemploi : des enjeux de souveraineté industrielle et écologique »
OPINION. « Asie centrale : la nouvelle frontière économique que la France ne peut plus ignorer »
OPINION. « Les constructeurs automobiles chinois innovent-ils dans l’automobile ? »
OPINION. « Iran : le véritable adversaire de Trump est-il désormais Netanyahou ? »