OPINION. « Face au numérique : la prise de conscience de la classe politique »
Baptiste Detombe

Photo d'illustration
DR
Baptiste Detombe

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La véritable réussite des conclusions de la commission d'enquête sur TikTok tient à leur capacité à dépasser le seul cas de l'application chinoise. L'erreur aurait été de s'en tenir à une critique superficielle et ciblée. Or, le rapport frappe juste : la cible n'est autre que l'ensemble de l'écosystème numérique des réseaux sociaux. On peut espérer que ce nouveau coup de semonce ouvre enfin une brèche dans le paradigme de l'impuissance publique et entraîne une escalade de mesures de protection à la hauteur des enjeux.
Si l'attention s'est d'abord cristallisée sur TikTok, ce n'est pas un hasard. Les raisons tiennent autant à la géopolitique qu'aux risques sanitaires. Il est plus commode de dénoncer une société dont les liens opaques avec Pékin nourrissent la méfiance. La rivalité sino-occidentale, les tensions économiques mondiales, la méfiance envers le « Sud global » : autant de facteurs qui facilitent la focalisation des critiques. Le contraste avec la Chine, où l'algorithme de l'équivalent de TikTok promeut des contenus éducatifs et stimulants, achève de rendre visible l'instrumentalisation de l'application. Mais l'aspect géopolitique n'explique pas tout. Sans la puissance addictive de ses mécanismes — vidéos brèves surgissant dès l'ouverture, gamification des dons, fil personnalisé « Pour toi » — TikTok ne serait pas devenu ce qu'il est : une plateforme ouverte en moyenne 40 fois par jour, pour près de deux heures d'utilisation quotidienne.
C'est justement pour éviter l'écueil d'une réponse trop limitée que la commission a pris soin d'élargir la perspective. Le vrai danger n'est pas TikTok seul, mais la logique commune à l'ensemble des réseaux sociaux : capter et vampiriser l'attention, sans distinction d'âge ni de public. Se concentrer sur une unique plateforme (ici TikTok) ou sur la seule question des mineurs aurait condamné toute politique à l'inefficacité. La lucidité de la commission est d'avoir compris que ces réseaux forment un tout indissociable, répliquant les mêmes recettes addictives derrière des façades différentes.
L'autre apport décisif du rapport tient au refus des demi-mesures. On ne se contente pas de recommander quelques heures d'éducation numérique à l'école ou des tutoriels pour parents inquiets. Ce qui est proposé, ce sont des leviers systémiques : taxer les plateformes pour financer la réparation des dégâts, interdire la personnalisation algorithmique des fils d'actualité, instaurer un couvre-feu numérique entre 22 h et 8 h, et bannir purement et simplement l'accès aux réseaux sociaux avant 15 ans. Plus encore : en cas de refus des plateformes, l'État se réserverait le droit de les fermer. Ici, le bras de fer est clairement assumé.
Une telle audace marque un basculement. Là où hier encore l'idée d'un contrôle ferme du numérique paraissait impensable, elle devient désormais concevable. C'est ce déplacement de la fenêtre d'Overton qu'il faut retenir : un nouvel espace d'action publique s'ouvre, un rapport de force assumé avec les multinationales de la Tech. Dans la lutte contre un numérique hégémonique, une pierre importante a été posée. Reste à savoir si l'État saura, cette fois, multiplier ces pierres avant qu'il ne soit trop tard.
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(*) Baptiste Detombe est diplômé de Sciences Po Bordeaux et de la Sorbonne en philosophie politique et éthique. Il participe au débat public sur les questions numériques notamment dans les colonnes de Marianne, La Croix ou encore du Figaro.
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