OPINION. « Faut-il cesser de rêver de licornes ? »
Nizar Ghamgui

Photo d'illustration
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Nizar Ghamgui

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Depuis quelques années, le discours dominant glorifie un entrepreneuriat spectaculaire, celui des start-up technologiques, des levées de fonds à plusieurs millions et des licornes promises à conquérir le monde. Cette vision, omniprésente dans les médias comme dans les politiques publiques, fausse la perception de la réalité entrepreneuriale.
Pourtant, la grande majorité des entrepreneurs n'entrent pas dans ce moule. Ils n'ont ni Business Angels, ni fonds d'investissement, mais ils s'ancrent localement, créent de l'emploi non délocalisable et répondent à des besoins sociaux ou territoriaux concrets. Ce récit dominant engendre un biais puissant dans l'orientation des aides publiques et des dispositifs d'accompagnement.
En effet, les politiques d'innovation et les soutiens à la création d'entreprise privilégient largement les projets technologiques et scalables, souvent au détriment de ceux portés par des entrepreneurs « du quotidien » ; commerçants, artisans, acteurs de l'économie sociale ou rurale. La récente tentative de réforme du seuil de TVA pour les autoentrepreneurs, vivement contestée et finalement suspendue, en est une illustration criante : elle risquait de fragiliser des milliers de petits entrepreneurs pour qui chaque euro compte, sans prendre en compte la réalité de leurs contraintes économiques.
Depuis plusieurs années, le discours dominant sur l'entrepreneuriat en France est largement façonné par le récit de la « Start-up Nation ». Un modèle glorifié dans les médias et renforcé par des événements comme VivaTech ou Go Entrepreneurs, où la réussite semble exclusivement mesurée à l'aune des levées de fonds, de la scalabilité et des technologies de rupture.
Pourtant, cette vision occulte la richesse et la diversité de l'entrepreneuriat réel. En 2024, selon l'INSEE, 1,1 million d'entreprises ont été créées en France, dont près de 65 % sous le régime de la micro-entreprise (INSEE, 2025). Des chiffres qui montrent que l'entrepreneuriat est bien plus souvent une démarche individuelle, ancrée localement, que le fruit d'une stratégie de croissance exponentielle.
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Le Salon Go Entrepreneurs, qui a rassemblé plus de 50 000 participants en 2025 à Paris La Défense Arena, se présente comme un rendez-vous majeur pour tous les profils d'entrepreneurs : indépendants, franchisés, TPE/PME, etc. Pourtant, l'essentiel de la couverture médiatique et des panels reste centré sur les figures de la tech et des start-ups. Le même constat vaut pour VivaTech, qui a accueilli 165 000 visiteurs en 2024 et mis en avant 13 500 start-ups autour des thématiques dominantes : IA, green tech, deeptech (VivaTech, 2024).
Ces événements jouent un rôle structurant dans l'écosystème, mais leur mise en récit crée une hiérarchie implicite : il y aurait les « vrais » entrepreneurs - ceux qui innovent technologiquement et visent l'hypercroissance - et « les autres », souvent relégués à la marge.
Pourtant, partout en France, d'autres formes d'entrepreneuriat émergent, avec des objectifs tout aussi ambitieux : réparer le tissu social, dynamiser les territoires, réinventer la consommation, restaurer les liens humains.
Pourquoi continue-t-on donc à réduire l'innovation à la technologie ? Les entrepreneurs sociaux, culturels, agricoles ou associatifs innovent eux aussi - en inventant des modèles durables, en réinventant les services de proximité, en tissant des liens là où ils se sont défaits. Des structures comme Mozaïk RH ou Handishare montrent que la performance peut être mesurée autrement : par l'impact, l'utilité sociale, ou la contribution au bien commun.
L'accompagnement, la formation et les financements doivent être adaptés à cette diversité. Les chiffres le montrent : 33 % des entrepreneurs en France sont des femmes (BPI France, 2025), 38 % des seniors envisagent une reconversion par l'entrepreneuriat (France Active, 2024), et de plus en plus de jeunes s'engagent pour des projets porteurs de sens.
Pour que cette diversité d'initiatives entrepreneuriales puisse réellement s'épanouir, encore faut-il que les politiques publiques cessent de privilégier un seul type de projet. Aujourd'hui, une grande partie des financements publics à l'innovation est concentrée sur les entreprises technologiques à fort potentiel de croissance, situées dans les grands centres urbains. Selon un rapport de la Cour des comptes (2023), plus de 70 % des aides publiques à l'innovation bénéficient à des start-ups ou grands groupes, tandis que les TPE, les petites structures locales ou les acteurs de l'économie sociale et solidaire n'en perçoivent souvent qu'une fraction, inférieure à 15 %. Ce déséquilibre structurel n'est pas simplement injuste : il est inefficace si l'on veut favoriser un entrepreneuriat ancré, résilient et porteur de transformations concrètes dans les territoires.
Il est donc nécessaire d'opérer une révision en profondeur des instruments d'accompagnement. D'abord, en élargissant les critères d'éligibilité aux aides, trop souvent centrés sur des indicateurs de performance issus du monde de la tech (scalabilité, levée de fonds, propriété intellectuelle), au détriment d'autres formes d'innovation : organisationnelle, sociale, écologique ou territoriale. Ensuite, en diversifiant les parcours de soutien proposés. L'incubation et l'accélération doivent être repensées pour mieux s'adapter aux besoins de projets à impact, de micro-entreprises ou d'initiatives collectives, qui ne cherchent pas nécessairement à croître vite, mais à durer, à répondre à des besoins concrets, à créer du lien. Des structures comme MakeSense ou Inter-Made démontrent que ces formes d'accompagnement existent, mais qu'elles restent encore largement marginales dans les politiques nationales.
Soutenir cette diversité suppose aussi de mieux répartir les ressources. Cela pourrait passer par une décentralisation réelle des dispositifs de financement et un fléchage plus clair des aides vers les zones rurales, les quartiers prioritaires ou les bassins d'emploi en reconversion. Des partenariats entre collectivités, acteurs de terrain et institutions financières permettraient d'identifier des projets à fort impact local, mais souvent invisibles dans les appels à projets nationaux. Car au fond, l'enjeu est aussi celui de la reconnaissance : reconnaître qu'un entrepreneur qui ouvre une recyclerie dans un village, relance une ferme en permaculture, ou crée une micro-crèche dans une zone blanche innove tout autant, à sa manière, que celui qui développe un algorithme.
Enfin, cette réflexion s'inscrit dans un contexte économique plus large : celui d'une société où les inégalités patrimoniales se creusent, où la transmission d'un capital hérité prend parfois le pas sur la création de valeur réelle. Dans ce paysage, l'entrepreneuriat peut jouer un rôle de levier, à condition qu'il reste accessible. Cela implique de garantir l'accès aux locaux, aux financements, à la formation et à l'accompagnement, indépendamment du capital social ou économique de départ. C'est à cette condition que nous pourrons encourager une économie non pas seulement de la performance, mais de la contribution. Une économie qui valorise celles et ceux qui entreprennent pour réparer, relier, inventer autrement.
Il est temps de sortir du mythe de la « Start-up Nation ». Ce n'est pas en parlant plus fort des licornes qu'on entendra mieux les fourmis. La France a besoin d'une vision élargie de l'entrepreneuriat : plus humaine, plus territoriale, plus inclusive.
Les salons, les politiques publiques, les écoles doivent refléter cette complexité. C'est en écoutant tous les entrepreneurs, pas seulement ceux qui « scalent », que l'on construira une économie plus juste, plus durable, et surtout plus proche de la réalité.
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Sources : INSEE, Créations d'entreprises 2024 ; VivaTech 2024 Press Kit ; Go Entrepreneurs Paris 2025, Bilan Officiel ; Bpifrance Création, 2025 ; France Active, Baromètre de l'Entrepreneuriat Inclusif 2024 ; La Cour des comptes 2023 ; Cour des comptes, Les dispositifs publics de soutien à l'innovation, Rapport 2023 ; Bpifrance, Observatoire de l'innovation dans les PME, 2023 ; Le Monde, « La France, une société d'héritiers », série d'articles, avril 2025.
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(*) Nizar Ghamgui est Enseignant-Chercheur et Chef du Département Stratégie et Entrepreneuriat à l'EM Normandie Business School. Titulaire d'un doctorat en Sciences de Gestion de l'IAE Clermont Auvergne (2021), sa thèse explore le lien entre l'individu et
l'opportunité entrepreneuriale, en s'appuyant sur la théorie de la structuration. Ses recherches abordent des thématiques variées, notamment l'opportunité entrepreneuriale et l'entrepreneuriat féminin. Plus récemment, il s'est particulièrement intéressé à l'entrepreneuriat inclusif ainsi qu'aux approches critiques en entrepreneuriat.
Membre du Centre d'Études et de Recherche sur les Commerces et Artisans de Proximité (CERCAP), il co-anime le groupe thématique "Légitimité entrepreneuriale" au sein de l'Académie de l'Entrepreneuriat et de l'Innovation et il co-gère le groupe de jeunes chercheurs de l'Association Internationale de Recherche en Entrepreneuriat et Petites et Moyennes Entreprises (AIREPME).
En outre, il est rédacteur invité pour des numéros spéciaux du Entrepreneurship Research Journal et de la Revue de l'Entrepreneuriat. Ses travaux de recherche ont été publiés dans des revues internationales reconnues, telles que Management International, Journal of Knowledge Management, The International Journal of Entrepreneurship and Innovation et Strategic Change.
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