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OPINION. Michel Santi : « Khomeini m'a dit »

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Michel Santi

Publié le 23 juin 2025 à 05:47 - Mis à jour le 23 juin 2025 à 05:49

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Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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BONNES FEUILLES. Entre géopolitique, personnages historiques et infidélités amoureuses… Michel Santi (*), économiste, nous raconte une adolescence époustouflante, témoin privilégié de bouleversements majeurs au Proche-Orient. Ce que l’auteur a vu et vécu fait écho aux drames humains et à l’imbroglio géopolitique toujours d’une actualité brûlante.

Khomeini était un homme doux. Son regard fut toujours d'une incontestable bienveillance envers moi, presque paternel, jamais intimidant. Son visage marqué de traits réguliers, harmonieux, presque féminins. Je ressentais une personne raffinée, élégante, le contraire de l'obscurantisme. D'ailleurs, il sentait bon comme s'il s'était parfumé. C'est un mystique que j'avais devant moi, un théologien qui exhalait la puissance intellectuelle.

«La ligne de conduite ayant dirigé ma vie, Michel, est qu'il faut se mettre en quête de la connaissance et de la perfection depuis le berceau jusqu'à la tombe.»

Puis, sans transition :

«Ma relation particulière avec Dieu est, pour moi, aussi puissante qu'une énigme. Je l'ai héritée des vieux poètes persans, et je la garde surtout pour moi-même. Je suis un introverti. Mon dialogue est principalement avec Dieu d'abord, puis avec moi-même. Le fait est que, cher jeune Michel, je suis un intuitif.»

Poursuivant sa tirade, toujours d'une voix très mesurée, mais dont la détermination semblait inébranlable :

«Mais je ne suis pas Gandhi, car, moi, je suis pour la violence d'État. Le régime que je m'apprête à fonder n'existe encore nulle part ailleurs au monde : il est destiné à surprendre le monde et à choquer les Arabes. L'Iran deviendra le géant diplomatique du désordre mondial. Nous allons récuser l'une après l'autre toutes les normes internationales», Une jeunesse levantine, chapitre 37, Un homme raffiné.

Mysticisme et politique s'articulaient donc harmonieusement dans l'esprit de Khomeini. De retour au pays, il se préparait à endosser toutes les fonctions : juriste, politicien, homme de religion. Sa version personnelle du mysticisme n'était en rien - pour lui - contradictoire avec les exécutions sommaires et en masse qui seront perpétrées sous son autorité, accomplies pour le «bien commun». Chez Khomeini, l'usage de la force et de la violence était légitimé par cet objectif grandiose et ultime. Sa répartie, brutale, mais sincère, «je n'ai signé avec personne un contrat de fraternité» était, à cet égard, explicite. Cet homme débonnaire - qui le fut en tout cas vis-à-vis de moi cette après-midi - a tout planifié. Mon intuition me murmurait que j'avais face à moi un révolutionnaire fier de son intégrité, à la Saint-Just.

Pas l'ami des Palestiniens

«La cause palestinienne - qui est séculière - est devenue l'opium du peuple musulman, qui juge tout à travers son miroir déformant. Les despotes arabes instrumentalisent à cœur joie ce dossier palestinien qualifié de «cause». Sous le prétexte de combattre Israël, ils asservissent leurs propres peuples et consolident leur tyrannie. Ce combat n'est pas le mien et, du reste, les Palestiniens eux-mêmes défendent bien mal leur cause pourtant légitime.
De plus, leur activisme nuit aux chiites du sud du Liban qui se font en réaction bombarder par Israël. Je vais devoir peser pour désarmer les Palestiniens du sud du Liban, et ôter à Israël ce prétexte de nuire à nos frères chiites établis dans cette région qui sont très pauvres. Sur ce plan, la cause palestinienne va même à l'encontre des intérêts de nos frères du Liban. Je refuse, et je pèserai de tout mon poids de retour en Iran, afin que nous n'ayons pas à payer le prix d'un combat qui n'est pas le nôtre. Sur ce point, mais juste sur celui-ci, je rejoins le Shah. Cela n'implique strictement en aucun cas que nous soutenons la politique israélienne, qui ne vaut pas mieux que celle de l'Afrique du Sud et de son apartheid.
Toutefois, j'aurai bien assez à faire lorsque je rentrerai pour m'empêtrer dans une cause palestinienne, et en faveur de sunnites qui, le moment venu, seront les premiers à nous jeter la pierre, à nous chiites. Je pense que nous pouvons tous reconnaître que la cause palestinienne n'a absolument rien de central en Islam.
» Une jeunesse levantine, chapitre 34, K : la rencontre
 
Je ne suis pas de ceux qui estiment que sa Révolution lui a été confisquée, et ce pour une simple et unique raison, car la Révolution, c'est Khomeini. Pour autant, il sera rapidement tiraillé entre de très forts courants contraires. Dès le début, en 1979, il aura à se battre contre des groupes de pression bien organisés, partisans d'une extrême rigueur idéologique, qu'il ne parviendra du reste pas à gérer efficacement. Si Khomeini était intransigeant à l'encontre des ennemis de l'Islam, il avait en revanche la plus grande peine à arbitrer entre les divers courants ultra-conservateurs de son pays, dont un certain nombre étaient des amis et des disciples. Il n'intervenait qu'en dernier recours, vacillait très souvent.

Le rôle crucial de la France dans la Révolution Islamique

«Ce maudit Shah m'a contraint de vivre dans une nation musulmane en pleine occidentalisation, dans une Turquie devenue séculière malgré elle, dont même l'écriture en arabe était bannie. J'ai dû ensuite me réfugier en Iraq, mais ce chien de Saddam m'en a chassé à la demande du Shah. Ce faisant, ils ont commis une grave erreur qui les perdra à très court terme, car la liberté dont je vais disposer ici en France sera sans commune mesure avec celle que j'avais en Iraq... où je n'en avais strictement aucune ! Mon exil en France sera leur coup de grâce. Ici, en France, je vais créer un deuxième espace de pouvoir, car ma révolution sera d'abord médiatique.», Une jeunesse levantine, chapitre 37, Un homme raffiné.

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«L'ambassadeur américain et un émissaire de ton Président Giscard se sont succédés pour me rendre visite, affirmant tous deux que leurs gouvernements respectifs ne souhaitaient pas entraver mon action, d'autant que la maladie du Shah était parvenue à un stade terminal. J'ai même des sources fiables qui m'ont informé au tout début de ce mois qu'un monsieur Bonnet, très haut placé dans les services d'espionnage français, a certifié que Carter et que Giscard avaient décidé, lors d'une réunion commune à la Guadeloupe au début de cette année, de ne plus soutenir Pahlevi, et même de faciliter sa chute et son départ du pays.»

Khomeini affirmait que, ignorant ce qui se tramait dans son dos et même dans son environnement immédiat, le Shah était définitivement en bout de course, les fuites étant générales, voire orchestrées, sur son état de santé critique. Son médecin, le Français Georges Flandrin, se serait rendu plus de trente fois à Téhéran les derniers mois.

«Tu vois, reprit l'Imam sur un ton moqueur, vos dirigeants occidentaux au plus haut niveau se sont rapprochés de moi et, ce faisant, ils ont allègrement trahi le Shah avec qui ils entretenaient des relations spéciales depuis des décennies ! Pourquoi, crois-tu, qu'il s'est enfui comme un chien ? Tout simplement, car Giscard et Carter sont tombés d'accord sur ce qu'il perde dès que possible le pouvoir. Ses anciens amis l'ont lâché, me dit Khomeini sans sourire, mais la mine grave, et les yeux en ébullition.

Ton président a envoyé en Iran son ministre de l'Intérieur, un certain Poniatowski en fin d'année dernière. Je sais que ce monsieur est rentré voir votre président pour lui dire que tout est foutu pour le Shah. C'est suite à ce voyage de votre ministre, et à cette conférence en Guadeloupe, que le Shah s'est senti abandonné pour de bon. Un de ses autres médecins, aussi un Français, le Professeur Bernard, a même confié il y a quelques jours à Giscard qu'il n'en avait plus que pour quelques semaines. Tu imagines comme tout ça a déstabilisé les Occidentaux, qui avaient édifié l'ensemble de leurs relations politiques et économiques sur l'organisme d'un homme dont ils ont appris que ses jours étaient comptés ? Certes, ils ont décidé que ce ne serait ni moi ni le Shah, mais, ce faisant, ils m'ont laissé un espace dans lequel je me suis le plus facilement du monde engouffré...

Figure-toi que j'ai même eu droit à une visite éclair d'un personnage étrange venu seul chez moi à Neauphle, qui s'est présenté comme le chef des services français de contre-espionnage. Alexandre de Marenches, dont nous avons vérifié le nom par la suite. Il m'a formellement confirmé que Carter faisait preuve de la plus grande détermination à bouter le Shah hors d'Iran. Le Président américain a dépêché - aussi au début de cette année - un des généraux de l'armée américaine, un certain Huyser, avec comme instruction formelle et claire à l'armée de mon pays de ne surtout pas intervenir s'ils envisageaient par hasard - ce que je ne crois pas - de soutenir l'empereur déchu. Pour moi, ce n'est pas un hasard, et le cours de l'Histoire - comme mon retour aujourd'hui au pays - n'aurait pas été si favorable sans Carter le faible et le velléitaire. La leçon que j'en tire ? En bien, qu'il est plus payant d'être l'ennemi des États-Unis que leur ami ! Vois comme ils ont traité le Shah, resté jusqu'aux dernières heures sans savoir si les Américains le soutiendraient ou pas.» Une jeunesse levantine, Chapitre 40, Un passager clandestin

Caution des intellectuels français

«Je suis également largement soutenu par vos intellectuels en France, qui ont vu dans le Shah la figure diabolique et mesquine de l'impérialisme à honnir. Sartre et Beauvoir soutiennent sans vaciller ma cause, mais le plus déterminé a été Foucault qui est comme moi partisan du désordre - dont je serai un grand artisan. Suite à ses voyages en Iran l'été dernier, son article dans votre journal de référence m'a transformé en symbole. La caution des intellectuels français, le sais-tu Michel, a été une étape décisive dans la fabrication de mon mythe.

À Paris, nous avons refusé des centaines d'interviews. Si tu savais le nombre de journalistes qui ont pleuré parce que nous ne pouvions pas leur en accorder ! L'engouement que je suscite est mystique, mais ni vos responsables politiques ni les journalistes ne savent ce qu'est un Ayatollah ni ce qu'est le chiisme !» Puis, me regardant fixement, mais avec un certain attendrissement : «Ils ont cru naïvement que je ne suis qu'un chef spirituel. Les films et les photos de moi assis adossé au pommier dans le minuscule jardin de Neauphle m'ont transformé en berger du monde. Mon heure est venue, Michel, poursuit-il, regardant par intermittence à travers le hublot.

La CIA me soutient : ma Révolution islamique est officiellement adoubée par l'Empire américain. Te rends-tu compte de ce retournement phénoménal de situation ? J'en suis moi-même éberlué qu'ils aient opté pour moi et pour le bouleversement que j'annonce, au lieu d'avoir favorisé le successeur du Shah, son fils, quitte à mettre en place une Régence provisoire du fait de son âge.» Une jeunesse levantine, chapitre 40, Un passager clandestin

Réquisitoire contre l'universalisme à la française

«Depuis que je suis en France, j'ai pris le temps d'étudier et d'approfondir votre civilisation, qui m'a toujours intrigué. Vous, les Français, prétendez que votre Révolution est universelle, mais c'est la nôtre, en Iran, qui le sera.

J'ai découvert que ce que vous qualifiez avec arrogance d'universalisme n'est, en vérité, qu'une forme de fétichisme. Il est hégémonique, n'est rien d'autre qu'un colonialisme brutal, encore plus violent que l'esclavage physique, car il ne détruit pas les corps, mais annihile les esprits et les consciences. Votre universalisme à la française métastase le mépris. Il constitue un crime contre l'Humanité, un totalitarisme idéologique, qui périra, à l'image du fascisme, et bientôt du communisme. Cet universalisme brime des pans entiers de populations, d'ethnies, de religions que vous considérez comme inférieures.

Avec la laïcité et la libre expression, vous érigez l'universalisme en divinité moderne pour humilier ceux qui ne pensent pas comme vous. Votre indifférence au sacré est devenue maladive, votre civilisation se meurt - et c'est très bien ainsi ! Persuadé de sa toute-puissance, l'homme occidental a renié le sacré, rompant ainsi avec lui-même, exigeant des autres peuples qu'ils fassent de même. Vous avez réduit la transcendance à l'état d'hypothèse. En répudiant le sacré, vous avez cru avoir acquis la maîtrise de votre salut, vous vous êtes convaincus d'avoir résolu le problème de votre finitude.

Cet abandon de la sacralité n'est que la preuve éclatante de l'arrogance de l'homme blanc, persuadé de ne devoir son Salut qu'à lui-même. En éliminant la transcendance, vous ne faites que révéler votre aveuglement, votre déni du tragique. Vous pensez naïvement, dans votre orgueil, avoir enfin votre destin en main. Vous croyez tout savoir, tout pouvoir. Or, c'est précisément dans ces instants que les grandes catastrophes surgissent.», Une jeunesse levantine, Chapitre 42, Des étrangers de l'intérieur

Le nucléaire, d'abord contre les Saoud

« Je te le dis les yeux dans les yeux, Michel, je considère les Saoudiens comme les plus grands terroristes de l'humanité. Si les États-Unis sont diaboliques, les Saoudiens sont le grand Satan, et l'avenir nous montrera de quoi ils sont capables. Ces wahhabites sont la lie de l'humanité, et nous leur règlerons leur compte avec le nucléaire. Ma position est limpide, car la route de Jérusalem passe par Bagdad, par Damas, par le sud du Liban, mais aussi par l'Arabie !

Ce qui veut dire que ma priorité sera de donner de bonnes leçons aux Arabes avant de m'occuper d'Israël. Ce sont tous des extrêmes centristes, et je me ferai un plaisir de donner à ces hypocrites des leçons pour leur montrer en quoi consiste l'extrémisme pur que je professe, et que je compte établir. Sous mon règne, nous nous doterons de l'arme atomique dans un but précis : terroriser les Saoudiens qui nous méprisent, nous les chiites, et qui ont sali au fil des millénaires tous nos lieux saints.

Grâce à l'atome, nous tiendrons en respect cet empire du mal. Le nucléaire sera littéralement une arme divine à notre disposition qui servira d'abord et avant tout à mater les Saoud et leurs suppôts. » Une jeunesse levantine, chapitre 36, En tête à tête.
 
«Il semble inéluctable que du sang sera versé. Je sais que tu es très jeune, mais je veux néanmoins te dire que mon retour va signifier la mort de beaucoup de gens. Nulle Révolution ne peut avancer sans être implacable. Il y a des cadavres essentiels à chaque Révolution.» Une jeunesse levantine, Chapitre 43, Il y a des cadavres essentiels.

______

(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.

Michel Santi

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