OPINION. « Pour une culture de l'anticipation en entreprise »
Baréma Bocoum

Photo d'illustration
DR
Baréma Bocoum

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Dans le climat actuel, le temps n'a jamais été aussi précieux pour les dirigeants d'entreprise, et paradoxalement, jamais aussi difficile à préserver.
Le temps de prendre du recul dans un quotidien saturé. Le temps de décoder des signaux faibles dans un environnement économique bruité. Le temps d'anticiper, alors que tout pousse à réagir dans l'urgence. Et pourtant, c'est bien de ce temps-là que dépendent la résilience, la compétitivité... et parfois même la survie des entreprises.
Ce besoin de temps est d'autant plus crucial que nous assistons à un basculement des repères économiques. L'ancien modèle de croissance linéaire, mondialisée et fondée sur une prévisibilité relative, est fragilisé par une quadruple transformation : géopolitique, technologique, réglementaire et démographique. L'économie ne se contente plus d'accélérer, elle change de nature. Anticiper n'est plus une option : c'est une condition de survie dans un monde instable.
En 2024, les défaillances d'entreprises ont bondi. Le seuil d'alerte est franchi dans la moitié des pays européens (1). En France, nous avons dépassé les niveaux d'avant crise, avec en plus 270 000 emplois directement menacés par un conflit commercial mondial (1). Certaines de ces défaillances auraient pu être évitées si les entreprises avaient engagé des mesures d'ajustement plus tôt. La détection des signaux faibles devient vitale.
Ces signaux ne sont pas toujours économiques. Ils peuvent venir d'un changement de politique industrielle en Asie, d'un virage réglementaire en Europe, de ruptures technologiques ou encore de mutations sociétales portées par les jeunes générations. La démographie, notamment, agit comme une marée lente mais puissante, transformant durablement les équilibres de consommation, d'emploi et de fiscalité. Les entreprises doivent apprendre à lire ces évolutions de long terme pour adapter leur trajectoire.
Nous accompagnons chaque année des entreprises confrontées à ces carrefours décisifs. Et nous constatons toujours la même chose : quand on agit tôt, on peut presque tout faire. Ajuster le modèle économique, repositionner une offre, restructurer la dette, faire évoluer la gouvernance, ouvrir un capital dans de bonnes conditions. Mais quand on attend trop, les marges de manœuvre se referment, les solutions envisageables disparaissent. Le dirigeant se retrouve sous pression, contraint de gérer l'urgence.
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Et c'est là que réside le vrai enjeu : comment redonner du temps au dirigeant pour qu'il puisse poser les bonnes questions avant qu'il ne soit trop tard ?
Cela suppose d'abord de briser un tabou : le dirigeant n'est pas un roc. Il a le droit au doute. Il a le droit de dire « je ne sais plus » sans que cela soit interprété comme un aveu d'échec. Car c'est justement ce doute exprimé à temps qui permet de prévenir la crise, et non de la subir. L'invulnérabilité est un mythe dangereux. Elle enferme, elle isole, elle fait perdre un temps précieux.
Car prévenir, c'est préserver. C'est offrir à l'entreprise une chance de se transformer. C'est aussi développer une culture de l'anticipation fondée sur la lucidité, le dialogue, et l'humilité. Cela passe par des dispositifs concrets : diagnostics à froid, regards extérieurs, comités de revue stratégique élargis : autant de dispositifs qui permettent de prendre du recul avant que la situation ne se crispe.
On le voit, les entreprises ne naviguent plus simplement dans une mer agitée, elles doivent apprendre à cartographier un territoire mouvant. Le changement n'est plus conjoncturel, il est structurel. Il ne s'agit plus seulement d'ajuster une offre ou de refinancer une dette : il s'agit parfois de repenser entièrement son modèle économique, sa raison d'être ou ses marchés cibles. Ce niveau de transformation exige une vigilance collective, une capacité d'introspection et une prise de recul assumée. Anticiper, c'est aussi accepter de se réinventer.
Mais la vigilance ne se décrète pas seule. Elle se construit dans un écosystème de confiance, avec des experts, des mentors, des réseaux d'entrepreneurs ou encore des cellules locales d'écoute. À ce titre, les pouvoirs publics sont un levier déterminant. Ils peuvent encourager cette culture de l'anticipation en reconnaissant la prévention comme un véritable acte de gestion. Cela suppose de valoriser les dirigeants qui agissent en amont de la tempête et de doter les territoires d'interlocuteurs neutres et réactifs. Aujourd'hui, il reste plus simple d'obtenir de l'aide une fois la crise ouverte que lorsqu'on cherche à l'éviter : ce paradigme doit changer.
Alors ayons l'audace d'une économie plus lucide qui assume que le risque fait partie de la vie de l'entreprise et que le reconnaître à temps, c'est en limiter l'impact.
Le monde de demain ne ressemblera pas à celui d'hier. Les tensions géopolitiques redéfinissent les chaînes de valeur, les impératifs climatiques bouleversent les arbitrages d'investissement, les normes deviennent plus complexes, et les équilibres démographiques redistribuent les cartes de la croissance. Dans ce contexte mouvant, la capacité d'anticipation devient une compétence stratégique de premier ordre.
Car au fond, ce que cherchent les entreprises, ce ne sont pas des solutions miracles. Elles veulent qu'on leur redonne ce dont elles manquent le plus : du temps. Du temps pour agir, pivoter, se réinventer. Redonner une légitimité à la parole du doute, ce n'est pas fragiliser un dirigeant : c'est renforcer la gouvernance. C'est investir dans la durée, l'humain, et l'intelligence collective.
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(1) Allianz Research, mars 2025.
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(*) Barema a rejoint le Comex et le Board d'Interpath en tant que Managing Director il y a 1 an afin de piloter l'expansion géographique du groupe britannique Europe, moyen orient et Afrique. Il dirige les équipes en fortes expansion en France, en Irlande et depuis peu en Allemagne et en Espagne et travaille activement à lancer les opérations sur les autres territoires dans lesquelles Interpath souhaite projeter des équipes.
Fort de plus de 25 ans d'expérience dans le secteur du conseil financier en France et au Royaume-Uni, Baréma a conseillé des conseils d'administration et des équipes dirigeantes de grands groupes et de fonds de Private Equity à travers l'Europe sur des opérations complexes et des situations spéciales, afin de restructurer leur dette, d'optimiser leur performance stratégique et opérationnelle. Il a récemment conseillé plusieurs opérations d'envergure.
Baréma Bocoum