OPINION. « Recrutement : faudra-t-il bientôt payer pour se faire remarquer ? »
Hamid Mazloomi et Mehdi Farajallah

Photo d'illustration
DR
Hamid Mazloomi et Mehdi Farajallah

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En quelques secondes, une lettre de motivation rédigée par ChatGPT. Un CV personnalisé, généré automatiquement. Un clic, et votre candidature part. Répétée cent fois par jour, sans effort. Ce qui ressemblait à un progrès va probablement devenir un casse-tête et une source d'inefficacité pour les recruteurs, saturés de candidatures impossibles à départager. Et aussi, pour les candidats sérieux, noyés dans la masse.
L'intelligence artificielle est en train de rendre les candidatures trop parfaites et par conséquent, interchangeables.
L'ère des candidatures trop parfaites
Une simple offre d'emploi peut attirer des centaines de postulants, tous armés des mêmes outils, des mêmes formulations calibrées, des mêmes lettres apparemment irréprochables, car tous utilisent les mêmes outils d'intelligence artificielle pour les aider dans leurs démarches. En apparence, tout le monde est motivé, compétent, parfaitement adapté. Mais voilà le paradoxe : plus les candidatures deviennent « parfaites », plus il devient difficile de faire un choix.
Traditionnellement, les recruteurs lisaient entre les lignes : le soin apporté à la lettre, l'effort de personnalisation, la cohérence du parcours. Demain, ces repères s'effacent. L'IA brouille les cartes. Résultat : les meilleurs profils, ceux qui méritent qu'on les remarque, sont noyés dans un flot de candidatures générées à la chaîne.
Vers un recrutement payant ?
Face à cette inflation de CV « trop parfaits », certaines plateformes vont importer des recettes bien connues dans d'autres univers numériques : publicité, applications de rencontre, commerce en ligne. Un outil qui peut faire sens dans le secteur du recrutement est celui du « boost » de candidature. Pour quelques euros, votre profil remonte en haut de la pile avec, parfois, une mention flatteuse du type « candidat très motivé ».
Une étude récente menée par des chercheurs du MIT, de Fordham et d'Emory a déjà testé ce concept. Le résultat est saisissant : les candidatures boostées augmentent en moyenne de 41 % leurs chances d'être retenues. Et ce n'est pas réservé qu'aux profils qui correspondent le moins aux attentes d'une annonce. Les premiers à payer pour booster leur visibilité sont souvent les candidats solides, sûrs qu'ils sauront convaincre en entretien, à condition qu'on les voie.
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Un nouveau critère de motivation émerge : la disposition des candidats à investir pour gagner en visibilité.
Un tri, pas une solution miracle
En soit, les boosts de candidature ne créent pas d'emplois. Ils déplacent simplement la ligne de partage entre les candidatures boostées qui seront vues et celles qu'ils ne le sont pas et qui auront moins de chance d'attirer l'intérêt des recruteurs.
Ce système de visibilité payante, déjà courant sur Amazon ou dans les applications de rencontre, arrive sur le marché de l'emploi.
Suffira-t-il demain d'avoir les moyens de payer un « boost de candidature » pour décrocher un entretien ? La question est posée.
Peut-on encore récompenser l'authenticité ?
Le phénomène en est à ses débuts, mais il pose déjà un dilemme : comment préserver l'équité dans un marché saturé d'IA, où les candidatures authentiques se fondent dans la masse automatisée ?
Des alternatives existent : limiter les boosts à quelques crédits gratuits, ou mieux détecter l'intérêt réel des candidats. Par exemple, en observant qui prend le temps de lire l'offre en détail, qui interagit réellement avec l'entreprise, qui prépare sa démarche au lieu de cliquer frénétiquement.
Mais une réalité s'impose : à mesure que l'IA rend chaque candidature plus « parfaite », la vraie question n'est plus de produire un beau CV, mais de prouver son engagement au-delà des apparences de la candidature en soit.
Et si l'IA nous forçait à mieux recruter ?
Le risque n'est pas seulement technologique. Il est éthique, structurel et humain.
À force de monnayer la visibilité, on sacrifie l'authenticité. Et si l'on n'y prend garde, on ouvre la voie à un marché de l'emploi à deux vitesses : d'un côté, ceux qui peuvent payer pour être vus et de l'autre, ceux qu'on ne verra même plus.
Cette évolution accentue une vieille faille du marché du travail : l'asymétrie d'information. Les recruteurs disposent de peu d'éléments vraiment fiables pour évaluer les candidats. Et plus les profils sont lissés, automatisés, boostés, plus il devient difficile de distinguer l'engagement sincère du simple habillage algorithmique.
La tentation de tout automatiser est forte, mais c'est une impasse. Aucun algorithme ne détecte la passion, l'éthique ou le potentiel d'un parcours atypique.
Ce n'est pas d'un filtre de plus dont le recrutement a besoin, mais d'un sursaut humain. Il faut remettre du discernement au cœur du processus. Refuser que l'intelligence artificielle, sous prétexte d'efficacité, efface la singularité des personnes. Sinon, la première victime du recrutement numérique ne sera pas l'emploi, mais la vérité sur ceux qui postulent.
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Référence
Filippas, A., Horton, J. J., Parasurama, P., & Urraca, D. (2025). Sponsored Advertising in Labor Markets: Evidence from a Field Experiment: https://www.apostolos-filippas.com/papers/boosted.pdf
Hamid Mazloomi et Mehdi Farajallah