OPINION. « Souveraineté numérique : l'Europe doit proposer une approche incisive et pragmatique »
Cristina Caffara, Stefane Fermigier et Yann Lechelle

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Cristina Caffara, Stefane Fermigier et Yann Lechelle

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Depuis des années, les chiffres accablants ne cessent de le confirmer : l'Europe s'est insidieusement transformée en une « colonie numérique ». Le pire est que cette tendance, loin de s'inverser, s'accélère, alimentée par des effets systémiques dévastateurs. Aujourd'hui, près de 80 % des dépenses de nos entreprises en logiciels et services cloud enrichissent des géants technologiques américains, avec pour conséquence une hémorragie annuelle de capitaux et de valeur estimée à plus de 260 milliards d'euros, selon une étude récente du Cigref. Au-delà de ce lourd tribut économique, cette sujétion nous expose à des risques majeurs : l'application extraterritoriale de lois étrangères, tel le Cloud Act ou le décret FISA américains, l'enfermement technologique et commercial imposé par des solutions propriétaires, et une fragilité stratégique dans un ordre mondial incertain. Croire que la simple localisation de nos données sur le sol européen, via des technologies que nous ne maîtrisons pas, constitue une solution est une illusion. La véritable souveraineté numérique est avant tout technologique, car en définitive, « le code fait loi ».
Cette situation n'est pourtant ni une fatalité ni le fruit d'un prétendu manque de capacité européenne. L'Europe foisonne de talents, d'innovations et d'entreprises prêtes à fournir les fondations technologiques de son indépendance. Nombre de technologies numériques structurantes, du World Wide Web au langage Python, en passant par la virtualisation et le cloud, ont vu le jour sur notre continent. Tout existe en Europe pour bâtir cette souveraineté — semi-conducteurs, infrastructures de calcul, logiciels collaboratifs, applications d'intelligence artificielle, etc. Le cœur du problème ne réside ni dans un déficit de savoir-faire ni dans une prétendue infériorité de nos solutions. Il prend racine dans un déficit de confiance en nos propres forces et dans une vision parfois trop timorée, qui se matérialisent par une offre éclatée et l'absence d'une politique industrielle résolue, capable de structurer un véritable marché pour nos propres capacités sur toutes les strates de cette « pile technologique ».
Au sein du collectif EuroStack, nous portons la conviction que l'Europe peut, et doit, infléchir cette trajectoire. Forts de nos expertises et de notre ancrage dans le tissu économique européen, persuadés qu'un changement de paradigme est nécessaire, allant au-delà des analyses pour embrasser une ambition renouvelée, nous avons élaboré des propositions concrètes, qui s'articulent autour d'une ambition triple, mais cohérente.
Nous appelons à une action décisive pour que la commande publique comme privée devienne le principal moteur du développement technologique européen. Le levier le plus puissant, à l'effet le plus immédiat, se trouve dans la commande publique et dans des mécanismes incitatifs pour le secteur privé. Sur la base de critères clairs et objectifs pour qualifier une solution d'« européenne » — considérant notamment le siège social, la localisation de la recherche et développement, le contrôle capitalistique effectif en Europe, et l'immunité aux contraintes extraterritoriales — nous demandons à nos administrations publiques, tant au niveau national qu'à l'échelon européen, de s'engager à diriger une part significative et croissante de leurs investissements numériques vers ces offres souveraines. Loin d'un protectionnisme stérile, cette démarche constitue un rééquilibrage stratégique indispensable et ne contredit en rien les traités commerciaux internationaux. En orientant ainsi la demande, nous offrirons à nos entreprises la visibilité et les volumes critiques pour innover, se développer et rivaliser sur la scène mondiale. Nous proposons également d'étudier des dispositifs d'encouragement comparables pour guider les entreprises privées vers des fournisseurs européens, particulièrement pour la gestion de leurs infrastructures et données sensibles.
Ensuite, nous devons impérativement consolider notre offre technologique par une meilleure visibilité, une collaboration accrue et une adhésion affirmée aux principes d'ouverture qui irriguent le logiciel libre (« Open Source »), les standards ouverts, les données ouvertes (« Open Data ») ou encore les modèles d'intelligence artificielle ouverts ou partagés. Pour que les capacités européennes répondent efficacement à cette demande stimulée, nous préconisons plusieurs actions. La mise en place d'un « Observatoire européen des Capacités numériques » permettra une cartographie dynamique de nos forces et des solutions disponibles, afin d'éclairer tant l'orientation judicieuse des investissements futurs que les choix stratégiques de la demande publique et privée. Nous appelons également à promouvoir activement les standards ouverts et l'interopérabilité. L'Europe peut s'appuyer sur son écosystème Open Source, historiquement et actuellement le plus dynamique au monde, qui offre une profusion de briques technologiques éprouvées et de solutions complètes. Cet atout considérable est notre meilleur allié pour déjouer les logiques d'enfermement propriétaire, garantir la transparence et stimuler l'innovation collaborative. Il est aussi un vecteur de rattrapage accéléré, car il permet de casser les monopoles en créant des externalités positives. En faisant preuve d'exemplarité, notamment à travers une commande publique qui privilégie ces approches ouvertes, et en favorisant la constitution de consortiums d'acteurs européens — PME, entreprises de taille intermédiaire et grands groupes — capables de bâtir des solutions intégrées à partir de cet écosystème foisonnant, nous rendrons l'offre européenne plus cohérente et accessible, et intrinsèquement plus compétitive et résiliente face aux plateformes monolithiques qui dominent aujourd'hui le marché.
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Enfin, nous exhortons à soutenir l'émergence de nos futurs champions par un financement stratégique et agile. Si la stimulation de la demande demeure prioritaire, un appui financier ciblé reste indispensable pour combler certaines faiblesses technologiques critiques et pour accompagner la montée en puissance des acteurs européens prometteurs. Pour cela, nous préconisons notamment la création d'un « Fonds EuroStack » : un instrument d'investissement agile, opérant en synergie avec le capital privé pour accompagner nos pépites technologiques, de la recherche à l'industrialisation. Ce fonds, alimenté, par exemple, par une réallocation de budgets existants ou une part des amendes infligées aux géants du numérique, aurait pour mission claire de catalyser l'investissement privé et de garantir que les innovations européennes stratégiques parviennent à une maturité commerciale et à une large diffusion sur le marché.
Notre démarche est pragmatique : ces propositions s'inspirent de politiques industrielles éprouvées, celles-là mêmes qui ont permis à d'autres puissances de bâtir leurs succès technologiques. Pour les adopter avec la détermination nécessaire, les nations motrices, à l'image de la France, doivent faire le choix stratégique de porter l'ambition européenne au premier plan, en privilégiant la cohésion et l'action commune sur les seules priorités nationales. C'est à ces conditions que l'Europe pourra escompter des bénéfices considérables : la création de centaines de milliers d'emplois à haute valeur ajoutée, la rétention de la richesse économique sur notre sol, une autonomie stratégique renforcée en termes de sécurité et de résilience, et le déploiement effectif de sa capacité d'innovation.
L'heure est aux décisions courageuses, qui osent remettre en question les dépendances acquises et parient sur notre force créatrice collective. L'industrie européenne est mobilisée, prête à investir et à collaborer étroitement avec les pouvoirs publics. Ensemble, et seulement ensemble, nous pouvons faire de l'Europe une puissance numérique autonome et respectée, maîtresse de son avenir technologique et capable de défendre ses valeurs sur le terrain géopolitique.
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(*) Cristina Caffarra est économiste, spécialiste de la concurrence et de la régulation des plateformes numériques, professeure honoraire à l'University College London (UCL).
Stefane Fermigier est entrepreneur du logiciel libre, fondateur et PDG d'Abilian et co-président du CNLL.
Yann Lechelle est entrepreneur de la tech, ex-DG de Scaleway et actuellement PDG de probabl.ai.
Cristina Caffara, Stefane Fermigier et Yann Lechelle