OPINION. Trump, ennemi de l’entreprise

Denis Lafay

Photo d'illustration
Reuters

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Est-il responsable, lorsqu'on est patron français, de soutenir la personnalité et l'action, irresponsables, de Donald Trump ? La question a surgi lorsque deux posts linkedIn publiés les 19 et 20 janviers derniers ont déclenché un déferlement de réponses laudatrices pour le Président américain - et pour le PDG de LVMH, Bernard Arnault, dont la participation en famille à la célébration d'investiture était questionnée. L'examen des 800 commentaires - identifiés, c'est là une vertu de ce réseau social - met en lumière factuellement les motivations de ces zélateurs « décideurs » (chefs d'entreprise, actionnaires, managers, consultants, etc.).
Trump apparait ouvrir la voie outre-Atlantique à ce qu'ils espèrent pour la France - et à travers elle, surtout pour eux-mêmes : libérer l'esprit d'entreprendre et décomplexer le droit de s'enrichir, en violentant ce qui entrave cette délivrance. Ainsi est applaudi chez Trump ce qui à la fois ferait « désespérément » défaut dans l'Hexagone et honore les attributs de ces louangeurs.
D'abord un pouvoir fort, personnifié et autoritaire ; une figure charismatique qui fait ce qu'elle dit, qui ose, transgresse, provoque, qui a défié tentative d'attentat et marathon judiciaire - « quel exemple de résilience », n'entend-on pas communément -, qui risque là où nous avons peur. Il incarne un rapport de force, une culture du deal, une énergie vengeresse, et l'outrecuidance du « dominant » qui font mouche chez les virilistes. Dans ces commentaires sont abordés « tout » ce que le 47e Président américain met en œuvre : ils et il fustigent l'Etat (coupable de gabegie et d'assistanat), discréditent la classe politique (corrompue, incompétente, protégée), pourchassent les contre-pouvoirs (syndicats, agences d'Etat) et les instances de régulation, conspuent toute corporation indépendante (presse, justice), ridiculisent experts et élites, vomissent le wokisme.
A cette énumération (incomplète) sont associés d'autres items témoignant d'une grande sensibilité pour les théories sociétales de l'extrême droite : souveraineté de la France face à l'ogre européen, restauration des valeurs civilisationnelles de la France, acharnement contre les immigrés, etc. D'ailleurs cette fascination pour le « nationaliste » Trump permet de déchiffrer la sidérante modération d'une partie du patronat pour l'instauration carnivore de barrières douanières qui pourtant enflamment leur pire spectre : l'instabilité, l'illisibilité.
Oui, Trump trace la voie. Que son entourage appelé à diriger le pays soit formé d'incompétents notoires, racistes, ultraconservateurs, corrompus par le népotisme, est anecdotique. Que son déni du réel, sa culture du mensonge et des représailles assurent le triomphe de l'injustice, celui de l'ignorance sur la connaissance, celui de l'obscurantisme sur la vérité, est superfétatoire. Que sa politique consiste en une agression de plus en plus outrancière contre l'état de droit et l'affaiblissement méthodique de la démocratie ne semble pas être un sujet. Que sa dérive délirante, ses hallucinations dictatoriales prophétisent une issue funèbre est accessoire.
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« Patrons, la tentation Trump », aux éditions de L'Aube, 19 euros.
Et puis il est des leurs : un entrepreneur qui a réussi - le verbe reflète pourtant une tout autre réalité -, et qui illustre leur conviction que seul un entrepreneur peut « bien » gérer les comptes de l'Etat. Conviction partagée par le président de la CPME ou par Bernard Arnault, admiratifs du Musk des premières semaines aux commandes du Département de l'efficacité gouvernementale (DOGE)
Tout des revendications de ces patrons disciples du trumpisme est-il irrecevable ? Non. La France souffre d'une dette (3 345 milliards d'euros au premier trimestre 2025, soit 114% du PIB) et d'un déficit (168,6 milliards d'euros en 2024, soit 5,8% du PIB) publics abyssaux qui hypothèquent sa compétitivité. Dans certains domaines (enseignement, santé, etc.) la thrombose bureaucratique et la jungle des normes étouffent. Le niveau des prélèvements obligatoires (1 251 milliards d'euros en 2024, soit 42,8% du PIB) hisse la France au sommet du classement européen. « Si je pilotais l'entreprise comme Michel Barnier ou François Bayrou la France depuis Matignon, il y a bien longtemps que j'aurais été viré par mon conseil d'administration », pouvait ainsi s'épancher discrètement un patron français à Davos. Quant au wokisme, ses excès - visibles en France aussi - disqualifient leurs vertus.
Certes. Mais chaque mal ne réclame pas un unique antidote. Les médicaments prescrits par Donald Trump enflamment les plaies plutôt qu'ils ne les cautérisent. Aux Etats-Unis, le sort réservé aux fonctionnaires, aux opposants politiques, aux résistants de la sphère financière, aux universitaires indépendants, aux syndicats, aux journalistes, aux juges fédéraux, aux membres des minorités, aux migrants, aux défenseurs du climat, aux « humanitaires » de la santé, le démontre. Rêver pour soi d'une dérégulation appliquée à toute la charpente économique, sociale, géopolitique, environnementale, signifie l'irruption d'un cauchemar pour tous.
Et ce cauchemar, c'est sur l'entreprise elle-même qu'il peut s'abattre. Car quelle entreprise un patron soumis à Trump de gré ou de force, par foi ou par lâcheté, peut-il constituer ? Quel management, quel ADN, quelle politique salariale et sociale, quelle stratégie, quelles coopérations, quelle attractivité, tout soldat du simplisme, de la radicalité, de la division peut-il ambitionner pour une entreprise qui, par définition, est le terrain de la complexité, du compromis, de l'exigence ? L'entreprise n'est-elle que la source de revenu de ses propriétaires et de ses dirigeants ? Peut-on bâtir son développement dans un cadre affranchi de régulations, « libéré » des entraves à sa réalisation mercantile ?
A ce titre, est-on crédible d'ostraciser l'Etat lorsqu'on sait ce que le développement de l'entreprise doit aux infrastructures, à la protection sociale, aux aides publiques, aux amortisseurs financiers, à la qualité de la formation, à l'intégration européenne, et plus généralement à l'environnement géopolitique, économique, social ? « Le progrès résulte de deux dynamiques : l'émancipation individuelle et les normes affectées au collectif. Elles sont indissociables. Dans la société comme dans l'entreprise, (faire) croire que la première doit se passer des secondes est une chimère », a raison de marteler le président du Crédit Coopératif Jérôme Saddier.
Donald Trump désinhibe la parole, les comportements, et cette désacralisation a commencé de ruisseler. Ce qu'il exerce contre l'entreprise atteint celle-ci jusque dans ses viscères, même lorsqu'elle siège loin des Etats-Unis. Des digues tombent, des exigences se dissolvent. De grands groupes comme le danois Lego, le suédois Ericsson, ou l'allemand SAP ont commencé de détricoter leurs politiques diversité-équité-inclusion (DEI). Selon le baromètre « Etat de santé psychologique des salariés français » (OpinionWay - Empreinte humaine, avril 2025), 34% des salariés estiment que « l'arrivée de Trump au pouvoir favorise l'expression d'un sectarisme grandissant (propos racistes, sexistes, intolérance contre les orientations sexuelles) dans leur entreprise ».
L'entreprise est un objet politique. Son existence, c'est-à-dire ses facultés de résister, de construire, de réagir, d'innover, sont doublement indissociables : de l'environnement dans lequel elle évolue, de l'identité que son histoire, sa vocation, son actionnariat, son management lui confèrent. Un environnement et une identité à partir desquels sa raison d'être est pensée et sa raison de faire est composée. Lesquelles, pour prospérer, convoquent un combat éthique : n'en déplaise à ses prosélytes dirigeants, la personnalité et l'action clivantes, irrespectueuses, haineuses, nationalistes, autoritaristes, climato-négationnistes qu'incarne Trump promettent les limbes.
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Ces dirigeants ne sont pas légion, peut-on penser. Erreur. Puisqu'il est établi qu'un continuum relie les attributs de Trump au corpus idéologique et programmatique de l'extrême droite, la déclamation de Frédéric Dabi, directeur général de l'IFOP, la démontre : « Le vote RN est acquis aux patrons de TPE-PME ». Face au (nouveau) chaos de gouvernance qui s'annonce le 8 septembre à l'Assemblée nationale, face aux épreuves politiques, économiques, financières, sociales chroniques, et à dix-huit mois des Présidentielles, voilà de quoi réfléchir. L'entreprise peut constituer une parade à ces tumultes. Sans doute même la plus efficace. A condition de ne pas s'en rendre complice ou vectrice. Ce qui différencie le raisonnement responsable de son antonyme.
Denis Lafay