Les nouveaux diamantaires d'Anvers

Dans la petite banlieue de Wilrijk, à 5 kilomètres au sud d'Anvers, une dizaine d'ouvriers indiens s'activent tranquillement autour d'échafaudages et de blocs de marbre finement sculptés, pour achever la construction d'un temple jaïn. Cette religion, qui prône le respect absolu de toute forme de vie sur terre et compte environ 4 millions d'adeptes en Inde, est le culte suivi par la majorité des quelques milliers de commerçants venus du sous-continent et qui ont su, en une trentaine d'années, damer le pion aux communautés jusqu'alors dominantes dans la capitale mondiale du diamant : les juifs, les Libanais et les Arméniens.Combien sont-ils ? Le maire d'Anvers, Bob Cools, en comptait déjà 3.000 en 1988 et, depuis, leur nombre a substantiellement augmenté, mais on ne sait pas au juste de combien : les Indiens vont et viennent à Anvers, en fonction de leurs affaires mondialisées qui les ramènent souvent au c?ur de leur activité économique situé non loin de Mumbai. D'où viennent-ils ? Pour la plupart de Palanpour, petite ville de 110.000 habitants située au nord du Gujarat, État qui borde l'océan Indien à environ 300 kilomètres au nord de Mumbai. Que font-ils à Anvers ? Ils se sont progressivement installés au c?ur de la capitale flamande pour s'approvisionner en diamants bruts, puis pour y revendre la marchandise précieuse qu'ils polissent dans leurs usines le plus souvent installées à Surat, capitale mondiale de la taille située au sud du Gujarat. On estime que les Indiens polissent environ 90 % du volume des diamants qui circulent dans le monde ? un chiffre probablement surévalué compte tenu de la concurrence croissante de pays situés plus à l'est comme la Chine ou la Thaïlande, et qui doit de toute façon être ramené à 50 % si on raisonne en valeur.1.800 sociétés installées en villeEn effet, il y a maintenant une bonne vingtaine d'années que la plupart des tailleries de diamants ont fermé à Anvers et dans les environs. Dans les années 1970, les sociétés juives traditionnelles, qui exerçaient le négoce des pierres et confiaient la taille à des ouvriers dans des fabriques en ville ou à des petites entreprises familiales situées en « campine » (la campagne environnante), ont commencé à délocaliser la taille en Inde pour la confier à des entreprises familiales gujaraties qui la réalisaient pour presque rien. Aujourd'hui, Anvers n'est plus qu'un « hub », un centre mondial de commerce pour le diamant. L'Antwerp World Diamond Center, association qui défend les intérêts des quelque 1.800 sociétés diamantaires installées dans la ville, prétend que 80 % de la marchandise brute mondiale sont échangés dans l'une des quatre Bourses diamantaires anversoises, qui verraient également circuler 50 % de la marchandise taillée pour un chiffre d'affaires import-export total de 47 milliards de dollars US en 2007. Mais, dans la ville, la marchandise est de moins en moins présente. La croissance du chiffre import-export des années 2000 est due à l'augmentation de la valeur du diamant brut et taillé. Le volume échangé, lui, a décru en même temps qu'émergeaient d'autres bourses diamantaires dans le monde, notamment à Mumbai bien sûr (17 milliards de dollars import-export en 2007), mais aussi à Tel-Aviv, Shanghai ou Dubaï.Car l'Asie, avec ses classes moyennes qui se comptent maintenant en centaines de millions d'individus, est le nouveau débouché vers lequel les sociétés diamantaires indiennes s'orientent. Il n'en a pas toujours été ainsi. Dès l'origine de leur fabuleuse saga industrielle, dans les années 1960 et 1970, les diamantaires indiens ont en effet plutôt lorgné du côté des États-Unis, qui représentaient déjà le premier centre mondial de vente de bijouterie diamantée. Ces sociétés se sont imposées sur le marché en achetant en gros une marchandise brute originellement destinée à un usage industriel, de faible qualité et donc de faible coût, pour en prélever la petite quantité qui pouvait devenir de qualité gemme et la tailler en brillants de minuscules dimensions. L'industrie américaine de la bijouterie, voyant là une occasion d'exaucer les rêves des femmes aux moyens modestes, a tout de suite vu le profit qu'elle pouvait tirer de l'arrivée de ces tout petits diamants. Et pendant que ceux-ci (pesant parfois moins d'un centième de carat, soit 2 milligrammes) se vendaient sur bague dans des hypermarchés à New York et ailleurs ? une pratique désormais importée en France avec notamment les « Manèges à bijoux » Édouard Leclerc ?, des fortunes colossales s'amassaient quelque part dans le nord du Gujarat.Aujourd'hui, les grosses sociétés indiennes du diamant ? RosyBlue, Eurostar, Diarough, Supergems, Asianstar? ? assurent au moins 70 % du chiffre import-export à Anvers. Elles représentent une trentaine des 82 principaux clients (« sightholders ») de la De Beers, conglomérat historique qui demeure le premier fournisseur mondial de brut malgré la concurrence croissante de firmes russe (Alrosa) ou anglo-australiennes (Rio Tinto, BHP Billiton?). Constituées en multinationales dont le siège est le plus souvent situé dans la capitale flamande, elles sont présentes à la fois en Afrique (Botswana, Afrique du Sud, RD Congo?), en Russie ou en Australie pour l'approvisionnement en brut, en Israël ou en Arménie pour la taille de grosses pierres qu'elles ont désormais intégré à leurs activités, aux États-Unis, au Japon ou au Moyen-Orient pour l'écoulement de leurs marchandises en bijouterie, secteur de haute valeur ajoutée dans lequel elles se sont pour la plupart diversifiées.Toutes détenues par des personnes issues de la même communauté, elles ont également pris l'habitude de se financer les unes les autres pour éviter les frais bancaires et les analyses financières trop pointilleuses lorsque les liquidités viennent à manquer. Et leur organisation reste éminemment familiale. Dans le diamant, deux grandes familles jaïn gujaraties se sont ainsi taillé la part du tigre, pourrait-on dire, comme le suggère une mosaïque représentant le célèbre félin à l'entrée du zoo d'Anvers attenant au musée du diamant. Les Shah (patronyme qui désigne une famille de haute lignée) et les Mehta (« comptable », en gujarati) représentent à eux seuls 60 % des noms indiens inscrits sur l'annuaire anversois de la profession. Ils ont développé leurs affaires d'abord en Inde en envoyant un frère de Palanpour à Surat ou à Mumbai, puis un autre frère ou un cousin a eu le courage de partir jusqu'à New York ou Anvers.entre tokyo, new york, dubaÏ ou mumbai?C'est ce qui est arrivé par exemple à Dilip Mehta, Chief Executive Officer de Rosy Blue. Frère benjamin de Harunkumar Mehta, fondateur de l'entreprise familiale également détenue par leur cousin Mansali, Dilip est parti en 1974 à Anvers, à l'âge de 21 ans, pour aller chercher du brut et une autre denrée précieuse qui faisait alors cruellement défaut en Inde : des liquidités en dollars. Trente-cinq ans plus tard, « Uncle Dilip » règne sur le leader mondial du secteur depuis son bureau qui domine la ville, pendant que son neveu Russell, le fils du défunt Harunkumar, gère les affaires à Mumbai et que le frère cadet Harshad développe avec son fils Rihen le pôle de Dubaï, appelé à un bel avenir car totalement détaxé et situé à mi-chemin entre l'Afrique pourvoyeuse de pierre brute, l'Inde où cette pierre est taillée et les marchés bijoutiers d'Europe et d'Asie. Chaque jour, lorsque sa présence n'est pas requise à Tokyo, New York, Dubaï ou Mumbai, Dilip Mehta se rend au dernier étage de l'immeuble que Rosy Blue a acquis à la fin des années 1980 à l'extrémité de Hovenierstraat, l'une des quatre rues piétonnes ultrasécurisées qui forment le petit quartier diamantaire d'Anvers. Il salue ses collègues, se demande pour combien de temps encore Anvers va rester le centre mondial du diamant et passe devant un édifice régulièrement fermé et désormais quasi déserté : la synagogue. n

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