La nationalité de l'entreprise a-t-elle encore un sens ?

Avec la libéralisation et l'expansion considérable du commerce entre les nations, les flux internationaux de capitaux, de main-d'oeuvre, de cadres, de scientifiques semblaient jusqu'ici devoir se développer sans limites. Après les produits manufacturés, la nationalité des entreprises tend à son tour à se dissoudre dans la globalisation. La libéralisation des marchés financiers a été le point d'orgue de leur "dé-nationalité". Abolition des frontières entre les banques, les marchés financiers, fusions et acquisitions transfrontalières y compris OPA hostiles, états majors polynationaux : au sein de l'espace globalisé, le centre de la vie sociale est l'entreprise, peu importe sa nationalité. Plusieurs signes d'une inversion de tendance sont pourtant apparus dans l'actualité récente, alors notamment que les entreprises du secteur des matières premières redeviennent stratégiques. On a assisté ces derniers mois à une résurgence de la course aux ressources, les nations consommatrices, notamment les grands émergents, cherchant à sécuriser leurs approvisionnements pendant que certains fournisseurs envisagent de se servir de leurs ressources à des fins géopolitiques. L'activisme des fonds souverains suscite en outre la crainte qu'ils ne se comportent pas comme des acteurs financiers normaux mais qu'ils agissent sur instruction de leurs gouvernements pour peser sur les décisions de délocalisations. En France, pays du patriotisme économique, particulièrement chatouilleux sur le thème de l'indépendance nationale, et qui prône ouvertement une politique industrielle, trois cas récentsmettant en cause la nationalité d'entreprises ont suscité l'émotion. Dans un contexte où des fleurons historiques du CAC 40 sont contrôlés par des investisseurs étrangers. Et où le corps des Mines, la technocratie nationale de l'indépendance énergétique et du dirigisme industriel, est à la pointe du combat.La sidérurgie, secteur stratégique. Premier cas, Arcelor, cible en 2006 d'une offre publique d'achat de la part du sidérurgiste indien Mittal. Si un secteur industriel stratégique fait tout à fait l'objet d'une attention constante de la part de l'État, c'est bien la sidérurgie. À peine achevée sa consolidation, le sidérurgiste franco-européen Usinor-Sacilor-Arbed-Aceralia tombe dans l'escarcelle indienne par un tour de magie évocateur du Rajahstan. Il n'y a pas eu assez de temps pour construire une identité européenne cohérente. Et les dissensions internes entre cultures nationales différentes ne sont pas absentes. Les changements stratégiques abrupts ne se sont guère fait attendre. Les syndicats et les collectivités locales protestent pour la forme contre l'abandon de Gandrange, orgueil de la Lorraine : à Longwy, en d'autres temps, on protestait pour moins que ça. Le cas Pechiney, racheté en 1999 par son concurrent canadien Alcan, est aussi exemplaire. En dépit des engagements pris sur le maintien en France d'activités de production, de recherche et de centres de décision, les bases nationales furent éradiquées en quelques années. Le risque existe de voir s'effacer tout souvenir de cette industrie sur le sol français. Or Pechiney était en 1970 un des tout premiers groupes industriels : c'est en France qu'a été inventée la technologie de l'aluminium. Enfin, troisième emblème, Alstom. Il a fallu en 2004 l'audace pragmatique et le courage politique du ministre de l'Économie et des Finances de l'époque pour secourir Alstom. Le champion français de l'électromécanique était alors menacé de dépôt de bilan. Les concurrents étrangers, notamment l'allemand Siemens, guettaient leur proie, prêts à se saisir des joyaux de l'empire déchu. De son côté, Areva, le champion français de l'industrie nucléaire, déclinait les pressions exercées pour se charger du fardeau, hormis la prédation d'une division rentable.Contre la pression des vautours, à l'encontre de la doctrine politiquement correcte de l'époque, forçant la main des banques et de Bruxelles, le risque fut assumé d'une ligne de crédit de secours : une entreprise riche de capitaux privés et de talents d'ingénierie, Bouygues, fut appelée pour secourir le (prétendu) canard boiteux : le succès apporta un démenti aux Cassandre et une justification à l'entorse à la doctrine.Cette affaire édifiante enseigne qu'à l'ère de l'Europe et de la globalisation la protection durable des intérêts stratégiques ne réside pas dans les aides sur fonds publics, ni dans les décrets protectionnistes, mais dans le capitalisme industriel national : c'est la fin du capitalisme sans capitaux à la française, qu'incarna en son temps la Compagnie Générale d'Électricité, instrument privilégié de la politique industrielle, gourou du grand patronat, pour finir nationalisé, puis disloqué par une succession de ventes à la découpe. Ce sont pour l'instant des réactions d'intérêts individuels ou catégoriels sous la menace des gros titres de journaux ou de mouvements épidermiques de l'opinion. Mais, en démocratie, les débats publics, surtout lorsqu'ils marquent une inversion de tendance durable, finissent par se traduire en politiques publiques, en attendant les théoriciens économistes. Si les forces sociales altermondialistes et les forces nationalistes font leur jonction, dans un contexte de crise financière, le soi-disant sens de l'histoire risque de connaître un tournant.

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