La bataille du Wisconsin divise (une fois de plus) l'Amérique

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PerspectivesUn projet de loi proposé à la législature du Wisconsin par le gouverneur républicain, Scott Walker, réduirait la rémunération des fonctionnaires de cet État du Midwest américain, supprimerait la retenue automatique des cotisations syndicales sur leurs chèques de paye, et limiterait leur le droit de négociation collective. Les syndicats manifestent bruyamment. Les sénateurs démocrates ont fui l'État afin de casser le quorum et d'empêcher un vote qu'ils perdraient. En Ohio et ailleurs en Amérique, un mouvement semblable se dessine contre les syndicats de fonctionnaires.Dans le secteur privé, le déclin des syndicats est commencé depuis longtemps. Il n'y a plus que 8 % des salariés du secteur privé américain qui sont représentés par un syndicat, presque trois fois moins qu'en 1977.La situation est bien différente du côté du secteur public (communes, écoles publiques, États et gouvernement fédéral), où les fonctionnaires sont syndiqués à 40 %, soit un peu plus qu'il y a trois décennies. Ces fonctionnaires touchent des salaires de quelque 20 % plus élevés que dans le secteur privé en plus de juteux avantages sociaux (notamment au chapitre des retraites). Même si une partie de la différence dans la rémunération est due aux qualifications supérieures des salariés du secteur public, elle demeure une source de frustration pour les contribuables, surtout quand les finances publiques traversent une crise qui va bien au-delà de la conjoncture.Avant et pendant la crise économique récente, les États de la fédération américaine, qui, en règle générale (et contrairement au gouvernement fédéral), doivent équilibrer leur budget, ont pu compter sur l'aide du grand frère fédéral. Cette échappatoire est maintenant compromise, car l'État fédéral américain fait lui-même face à une situation financière dramatique. Le professeur Laurence Kotlikoff de l'université de Boston calcule qu'il faudrait doubler les impôts fédéraux de manière permanente afin de rétablir l'équilibre budgétaire à long terme. Le budget 2012 du président Obama comblerait au mieux 23 % des déficits qui s'accumuleront inexorablement au cours des dix prochaines années.Les salaires des fonctionnaires, qui représentent 60 % des dépenses de fonctionnement de l'État du Wisconsin, peuvent difficilement échapper aux indispensables coupures budgétaires. Le même problème se pose ailleurs.Le Wisconsin est un État historiquement prosyndical, où les fonctionnaires négocient collectivement avec le gouvernement depuis 1959, même s'ils n'ont pas le droit de grève. Pourtant, 48 % de la population approuve l'initiative du gouverneur de l'État, Scott Walker, contre seulement 38 % qui prennent parti pour les syndicats. Deux autres sondages récents, nationaux ceux-là, suggèrent par contre qu'une forte majorité des Américains s'opposeraient à une loi comme celle du Wisconsin dans leur propre État. Paradoxalement - comme c'est souvent le cas dans l'opinion publique -, les Américains sont très divisés sur l'utilité du pouvoir syndical.On sent quand même un mouvement populaire contre les syndicats de fonctionnaires, en continuité avec l'élection, en novembre dernier, de plusieurs adhérents du Tea Party. La semaine dernière, l'assemblée du Wisconsin a adopté le projet du gouverneur Walker par un vote largement majoritaire. Le Sénat n'a pu encore se prononcer à cause de la manoeuvre de blocage des sénateurs démocrates.La gauche américaine est montée aux barricades, de même que le Parti démocrate, qui doit aux syndicats beaucoup de ses appuis et de son financement (400 millions de dollars à l'élection de 2008). Mais pour les partisans d'une législation comme celle du gouverneur Walker, les négociations avec les syndicats de fonctionnaires représentent une conspiration contre les contribuables ; il est difficile de leur donner tort.Peut-on, à la Tocqueville et à la Jouvenel, défendre les syndicats de fonctionnaires comme un frein nécessaire au pouvoir de l'État et à l'arbitraire politicien ? Ou doit-on plutôt juger inacceptable qu'un groupe catégoriel composé de serviteurs publics (« civil servants », dit-on en anglais) prenne en otages les citoyens qui les embauchent et qui paient leur salaire ? Les deux positions se défendent, ce qui illustre l'absurdité d'un système où l'État, même aux États-Unis, a acquis tellement de pouvoir qu'il ne peut être que dangereux.La bataille du Wisconsin n'est pas gagnée, mais elle fait partie d'un mouvement de fond qui risque fort de s'étendre ailleurs en Amérique et dans le monde. (*) Auteur de « Une crise peut en cacher une autre » (Paris, Belles Lettres, 2010).

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