« Il y a une dimension morale à ce G20 »

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Le passage du G8 au G20 a-t-il été un vrai progrès ?C'était inévitable et indispensable. La réunion d'un G20 après la catastrophe financière déclenchée le 15 septembre 2008 par la faillite de Lehman Brothers issue d'années de dérégulation est la confirmation que les Occidentaux ne peuvent plus gérer seuls le monde avec un simple G7. On le savait déjà, en théorie, mais cette réunion a fait prendre conscience brutalement du basculement dans un monde vraiment multipolaire. Si les Occidentaux avaient pu régler cette crise entre eux à deux ou trois, ils l'auraient fait ! Ils ne le peuvent plus, car c'est la première crise vraiment globale.Qu'attendez-vous du sommet de Pittsburgh ?Maintenant que le G20 existe, on ne va pas le « désinventer », même si la France défend l'idée, plus opérationnelle, d'un G14. C'est certes un sommet qui s'ajoute à d'autres, mais sa création traduit un véritable bouleversement historique. Mais c'est aussi une enceinte au sein de laquelle la bagarre mondiale continue. À Pittsburgh, il y aura, sur tous les sujets, des affrontements, mais aussi des compromis, plus ou moins solides. Le G20 est une structure empirique. Après la déclaration finale, chacun fait ce qu'il veut de ses engagements. Dès l'an dernier, à la première réunion du G20 à New York, il était prévisible qu'il y aurait une « bataille de la régulation » entre les pays favorables au retour à des règles de prudence pour les marchés et le système financier mondial, qui allait tout mettre en ?uvre pour qu'il y ait le moins de règles possibles et recommencer comme avant. La bataille des bonus, relancée à juste titre par Nicolas Sarkozy, est la traduction visible de ce bras de fer. L'opinion est choquée par les comportements de ceux qu'aux États-Unis on appelle les « voleurs », les « banksters », et soutient les politiques qui veulent réduire l'hypertrophie de la sphère financière. Obama est du côté des forces de la régulation. Il est plus à gauche que la moyenne des Américains, et même de son électorat.Que faudrait-il faire ?Si l'on veut plus de régulation, il faut rétablir certaines des réglementations établies après la crise de 1929 et qui ont été démantelées pendant la vague libérale. Pendant cette période, au motif réel qu'il fallait libérer les énergies, une avidité phénoménale s'est emparée du monde économique et on le voit, elle est toujours présente. À Pittsburgh, il faut espérer que sera apportée une confirmation ferme de ce qui a été dit à Londres en avril, et que ces engagements seront tenus après, à propos de l'ensemble de la chaîne des activités financières, sur la base de principes simples : plus de transparence, plus de responsabilité, plus de ratios prudentiels.Mais n'est-il pas déjà trop tard alors que la reprise pointe « au coin de la rue » ?Il y a certes de plus en plus d'éléments conjoncturels d'amélioration, mais même une reprise générale ne rendrait pas inutile de nouvelles régulations pour éviter de nouvelles catastrophes. Le discours sur la reprise est bien commode pour ceux qui ont intérêt à éviter de nouvelles règles du jeu. La bagarre se situe entre Obama et Wall Street, et en Europe, entre les pays de la zone euro et la City de Londres. On a du mal à imaginer qu'il n'y aura aucune régulation. Un profond fossé s'est creusé entre la population et le monde financier et provoque une fureur populiste contre les banquiers, alors que l'emploi des « gens normaux » va continuer à se dégrader. Car la reprise n'empêchera pas le chômage de continuer à augmenter pendant encore de longs mois. Il y a une dimension morale à ce G20 dont Nicolas Sarkozy s'est saisi à juste titre. Il n'y aura pas de miracles à Pittsburgh mais des mesures réelles quand même. Cela va un peu brider le redémarrage de l'économie, mais c'est nécessaire pour éviter de recréer trop vite de nouvelles bulles.Un an après son élection, il y a déjà une déception « Obama ». Il avait suscité trop d'espoirs ?Il n'est réellement au pouvoir que depuis janvier dans un contexte économique et politique extraordinairement difficile aux États-Unis, sans lequel il ne serait pas là ! Ses opposants se servent maintenant des espérances disproportionnées que son élection a fait naître pour alimenter l'idée d'une déception. Bien sûr qu'il ne peut pas y avoir de « miracle Obama ». Cette crise économique, c'est la remise en cause du modèle de prospérité à crédit, dans un monde où tout président des États-Unis qu'il est, il ne peut plus imposer, mais tout négocier. L'opinion américaine est peut-être déçue, par rapport à ses espérances notamment sur le plan social, mais c'est artificiel. Mais les premiers effets du plan de relance, massif, sont positifs. Maintenant, il va lui falloir changer le modèle de croissance américain avec moins de crédit et d'endettement et plus d'économie d'énergie. Est-ce que de meilleurs salaires vont remplacer l'excès d'endettement privé ? Est-ce que l'Amérique est capable de changer de mode de vie ? La question donne la mesure de l'enjeu !Au-delà du G20, ne va-t-on pas plutôt avoir un G2, États-Unis/Chine ?Nous allons entrer dans une période baroque où il y aura en même temps des G20, des G14, encore des G7-G8 avec de moins en moins de signification politique, et une relation États-Unis/Chine centrale et complexe, dans laquelle l'Amérique apparaît un peu sur la défensive, compte tenu de la question du financement de ses déficits et de son niveau de vie. Mais il n'y aura plus de « G2 » exclusif.Et l'Europe au milieu de tout cela ?Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont une position commune. Très bien. Gordon Brown n'est pas tout à fait aligné sur la City. Encore mieux ! Ils devraient arriver ensemble au G20 avec une position commune et à un accord avec Obama. Il y a aussi l'enjeu du sommet de Copenhague sur le climat en décembre, mais là ce sera surtout une bagarre avec le monde émergent. Après Pittsburgh, d'autres rendez-vous du G20 s'imposeront, ou du G14, si Nicolas Sarkozy fait prévaloir son idée. La Chine, le Brésil, l'Inde et les autres veulent une suite. Maintenant que ce train est lancé, il ne s'arrêtera plus.Propos recueillis par Philippe Mabilleuniversité d'été du medefinterviewhubert védrine Ancien ministre des Affaires étrangère

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