La politique familiale allemande : 200 milliards d'euros pour rien ?

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S\'il est un domaine où les Allemands envient la France, c\'est bien sur la politique familiale. Certes, le système hexagonal souffre d\'un grave problème de financement, mais, du moins, peut-il se prévaloir d\'un certain succès : l\'indice de fécondité français est passé de 1,78 enfant par femme en 1990 à 2,01 enfants par femme en 2011. La France est désormais proche du niveau nécessaire au renouvellement des générations (2,1). En Allemagne, cet indice reste désespérément faible à 1,36 enfant par femme. Pire, cet indice recule chaque année. En 1990, chaque Allemande avait, en moyenne, 1,45 enfant. En démographie aussi, il y a une divergence franco-allemande, mais cette fois en faveur de la France.200 milliards d\'euros et 156 mesuresPourtant, l\'Allemagne ne lésine pas sur les moyens. Il existe outre-Rhin pas moins de 156 mesures de politique familiale pour une dépense annuelle de 200 milliards d\'euros ! C\'est la plus forte dépense européenne dans le domaine. Chaque gouvernement depuis 20 ans se doit de prendre une série de mesures pour soutenir la famille. Mais en vain. Les Allemands font toujours de moins en moins d\'enfants. Une situation qui est une véritable bombe à retardement. D\'ici à 2025, selon l\'agence fédérale pour l\'emploi, la population active allemande devrait reculer de 6,5 millions de personnes. Sans compter l\'impact de ce recul de la population sur l\'ampleur de la demande intérieure et, au final, sur la croissance économique du pays. Lors du sommet démographique d\'avril dernier, Angela Merkel a appelé au développement de l\'immigration. « La chancelière a ainsi reconnu l\'échec de sa politique familiale sur toute la ligne. Et les gouvernements précédents ne peuvent guère se prévaloir d\'avoir été meilleurs », écrivait le 23 mai dernier dans le Handelsblatt l\'éditorialiste Christoph Bruns. Et en février, le Spiegel titrait « l\'erreur à 200 milliards d\'euros » pour définir la politique familiale allemande.Un système attaché au modèle traditionnelPourquoi cet échec ? Il semble, en réalité, que les instruments qu\'utilisent l\'Allemagne soient encore trop largement basés sur un modèle de famille aujourd\'hui dépassé. « Nulle part ailleurs en Europe, un système fiscal ne favorise autant qu\'en Allemagne le modèle du \" père qui travaille seul et de la mère qui élève les enfants \"», notait en 2008 les démographes Reinert Kröhnert et Stefen Klingholz, cités par une récente étude de l\'institut économique HWWI de Hambourg. En Allemagne, les enfants ne donnent pas droit à des « parts » comme en France, mais simplement à une déduction de 4.000 euros sur les revenus annuels. Les revenus d\'un ménage sont calculés sur la base de la moyenne des revenus de ses membres. Ce système favorise donc les foyers où les écarts de revenus entre les époux est très fort, donc lorsqu\'un des deux époux ne travaille pas ou travaille peu. Les personnes élevant seules des enfants sont, en revanche, pénalisées, de même que les ménages où les époux ont des revenus comparables. D\'autres avantages fonctionnent sur le même mode, comme celui de l\'assurance sociale. Si un membre de la famille est assuré, son partenaire et ses enfants le sont aussi sans majoration. Un système qui, là aussi, incite les mères à ne pas travailler où à travailler à temps partiel dans des emplois peu rémunérés comme les minijobs.La France comme modèle ?Le défaut principal de ces mesures est qu\'il ne prend pas en compte les formes familiales « non traditionnelles », mais de plus en plus nombreuses. Du coup, il incite peu à développer la fécondité dans ces formes familiales. Pour autant, en maintenant l\'intérêt pour les femmes mariées de rester hors de la vie active ou en marge de celle-ci, cette politique incite peu les familles « traditionnelles » à devenir des familles nombreuses. Ce n\'est pas un hasard si le taux d\'emploi temporaire des femmes est un des plus élevés d\'Europe. Bref, ces mesures coûtent cher (20 milliards pour le système fiscal, 16 milliards pour l\'assurance sociale), mais sont peu efficaces. Les auteurs de l\'étude de HWWI n\'hésitent donc pas à présenter la France comme un modèle où l\'Etat a su dès les années 1970 prendre en compte les formes familiales modernes.La difficulté du mode de gardeUne des principales difficultés des jeunes parents allemands, c\'est surtout de trouver un mode de garde. Et c\'est ce qui bloque encore largement la natalité outre-Rhin. L\'Allemagne souffre d\'un manque d\'investissement depuis des décennies dans les structures collectives de garde, particulièrement à l\'Ouest où a dominé après la guerre la confiance dans le modèle familial traditionnel. En ex-RDA, en revanche, le régime avait soutenu la construction de crèches et de Kindergarten pour « affranchir la femme. » Ainsi, le taux de scolarisation des enfants de moins de 3 ans est-il de 51 % à l\'Est et de 22,3 % à l\'Ouest...La loi de 2008 aura-t-elle un effet sur la natalité ?Il manque environ 200.000 places de crèches outre-Rhin. Certes, en 2008, le gouvernement de grande coalition a lancé un vaste chantier pour assurer une offre universelle de garde pour les enfants de 1 à 3 ans. Cette loi a été un succès relatif puisque si ses objectifs ne seront pas atteints, le taux de scolarisation des enfants de moins de 3 ans a presque doublé en cinq ans et est désormais largement supérieur à celui de la France. Néanmoins, il n\'est pas certain que cet offre conduise à une augmentation notable de la natalité. Du reste, le taux de fécondité est resté stable entre 2008 et 2012, malgré la hausse de la scolarisation. Il est vrai que la garde des enfants de moins de 6 ans est généralement payante outre-Rhin, y compris dans les établissements publics. Dans les cas des institutions privées, le coût peut être important, même si une partie de cette somme est déductible des impôts. Compte tenu du peu de place et du coût, les parents sont souvent contraints de réduire le temps de présence des enfants à la crèche : la moitié des enfants de moins de trois ans scolarisés restent moins de 7 heures par jour au Kindergarten. Là encore, on incite les mères à travailler à temps partiel, ce qui ne favorise guère la natalité.Manque de cohérence de l\'Etat fédéralL\'Etat fédéral n\'a pas vraiment joué le jeu sur la question des modes de garde. L\'effort a été largement laissé au secteur privé et associatif (Eglises, associations caritatives, etc.). En 2012, seulement 33 % des Kindergarten sont publics et cette proportion a chuté entre 2007 et 2012 de 3 points... Surtout, le gouvernement Merkel II a voulu flatter son électorat conservateur en mettant en place une allocation pour les parents qui élèvent leurs enfants au foyer. De l\'argent qui n\'ira pas dans les Kindergarten et qui appuie encore le modèle familial traditionnel en incitant les femmes à demeurer hors du marché du travail. Globalement, la politique familiale allemande manque de cohérence, ce qui nuit à son efficacité.un enjeu politiqueLe monde politique allemand semble avoir pris conscience de l\'efficacité de sa politique familiale. Le sujet est au cœur de cette campagne. Les programmes du SPD et de la CDU en vue des élections du 22 septembre prochain proposent de vastes réformes du système. Mais pourront-elles être mises en place ? Un sondage de l\'institut Forsa a montré l\'attachement des Allemands au modèle familial traditionnel (57 % estiment que l\'homme doit travailler à plein temps, la femme à temps partiel) et à ses conséquences fiscales (81 % des Allemands réclament le maintien du système actuel). La politique familiale allemande devra donc d\'abord changer les mentalités, ce que même 200 milliards d\'euros ne sont pas en mesure de faire.

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